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II - Le débat

Que partager : le travail, l'emploi, l'emploi, l'activité, l'ouvrage ?

On parle de partager le travail quand c'est de partager l'emploi et les revenus qui vont avec dont il s'agit. La confusion qui se fait entre Emploi et Travail est dramatique, car elle contribue à obscurcir un débat difficile mais réel. Surtout quand le travail devient la seule référence sociale.

1 - Travail ou emploi salarié ?

Le travail est une activité qui produit des biens ou des services utiles à la personne ou à la collectivité. Un emploi est une situation qui relie un travailleur à une organisation par laquelle transitent des revenus.

La notion d'emploi s'est peu à peu confondue avec celle d'emploi salarié. Un travailleur indépendant, un artisan ou un notaire n'ont pas d'emploi, cela ne les empêche pas de travailler et d'en tirer de quoi subsister. L'artiste qui vend ses sculptures une fois l'an, l'écrivain qui vit de ses droits d'auteurs, la journaliste qui vit de ses piges, l'acteur qui glane le cachet, n'ont pas d'emploi. Ils gagnent un peu d'argent, sont dans des situations plus ou moins reconnues. Les intermittents du spectacle ont une convention collective, la fiscalité des droits d'auteurs et de la production artistique existe. Le travail au noir aussi.

Quand le travail rémunérateur s'identifie à emploi salarié (1), alors apparaît le chômage au sens qu'il a aujourd'hui. Dans l'organisation familiale du travail indépendant, la baisse de l'activité se traduit par une baisse de revenu collective : dans la famille de l'artisan, la famille paysanne, elle est naturellement partagée par les membres de la famille et le chômage n'apparaît pas. C'est avec la diffusion du salariat urbain que la perte de revenu, entraînée par la baisse économique devient grave : l'individu perd tout moyen de subsistance ; et les institutions de secours ou de prévoyance collective, en désignant qui avait et qui n'avait pas droit aux allocations, ont peu à peu fait émerger la notion de chômeur telle qu'on la définit aujourd'hui.

2 - Travail ou activité ?

La mère de famille qui élève six enfants travaille ; elle est bien occupée, mais elle n'a pas d'emploi, elle est même inactive au sens de la statistique. Si elle garde les enfants des autres moyennant rémunération et déclaration à la mairie comme nourrice agréée, elle n'a pas plus d'emploi, mais son activité (travail) devient visible.

L'activité domestique des femmes et des hommes est encore très importante :en France, elle représente autant de temps que le temps passé au travail professionnel. En un demi-siècle, l'urbanisation avec l'accès aux réseaux d'eau, de gaz et d électricité, le chauffage central, les innovations industrielles comme les synthétiques, l'équipement électro-ménager, ont considérablement allégé le travail domestique, permettant aux femmes de répondre à l'appel de l'industrie des années cinquante et soixante. "Moulinex libère la femme" vantait un slogan publicitaire de l'époque, "pour qu'elle aille à l'usine", aurait-on pu rajouter en lisant les préoccupations des experts de l'époque (Insee, Ined, Plan).

3 - Travail ou ouvrage ?

Depuis la sortie du jardin d'Eden, l'homme travaille pour gagner son pain, c'est la malédiction fondatrice de l'humanité : "tu gagneras ton pain à la sueur de ton front" (Gen 3, 19). Le travail est un supplice ; le mot "travail" vient de "trepalium" en latin, c'est à dire trois fois le supplice du pal. Cette malédiction adressée à l'homme, masculin, était assortie d'un corollaire féminin : "ta femme engendrera dans la douleur", c'est ce que l'on appelle toujours le travail de l'accouchement.

A côté de ce supplice dont on pleure aujourd'hui la raréfaction, s'oppose une autre idée du travail. L'homme est un être agissant, il se réalise dans l'action et dans le produit de son action (P. Ricoeur). L'homme se réalise à travers son travail : il fait du bel ouvrage ; il produit une oeuvre (Hannah Arendt). C'est évident pour l'artiste. C'est aussi vrai pour l'artisan ; c'est encore vrai pour l'ouvrier de métier qui peut faire montre de son tour de main. Ce n'est pas l'image que donne le travail à la chaîne ou les travaux pénibles de la mine ou des champs. Mais est-ce si vrai ? Même le travail le plus pénible peut être la dernière chance offerte à l'homme de conserver sa dignité dans l'accomplissement de lui-même et de son potentiel créateur.

A. Soljenitsine l'a décrit dans un cas extrême : le Goulag. Ivan Denissovitch, condamné aux travaux forcés, trouve sa rédemption et sa joie dans l'accomplissement de sa tâche, en dépit des conditions effroyables de climat et de répression brutale. Sa liberté, il la gagne par ce combat avec la matière, le ciment gelé et le parpaing trop lourd pour son ventre d'affamé, dans le but de réussir à monter le mur d'une rangée le plus droit possible.

4 - Travail nourricier ou identité sociale ?

"Il y a bien quelque part quelqu'un qui a besoin de moi", se désespère la chômeuse citée par Bertrand Vergniol (Réforme du 20 novembre 1993). "L'homme ne vit pas de pain seulement". II ne travaille plus seulement pour se nourrir. Aujourd'hui, cette place est donnée par le travail. C'est récent, deux siècles environ. Dans l'Ancien Régime, la place de chacun était donnée par la naissance et la religion régulait et justifiait l'équilibre social.

Travailler était indigne d'un noble. Son rôle était de porter les armes, ne rien faire en temps de paix ne lui ôtait pas son existence sociale. Le bourgeois aspirait à faire des affaires le plus vite possible pour pouvoir vivre de ses rentes au plus tôt, vers quarante ans si possible. Les paysans travaillaient dur dans les moments forts des labours, des semailles et des moissons. Et l'année était rythmée, non par les congés payés, mais par la succession des fêtes religieuses très nombreuses, qui étaient autant de jours chômés (au sens ancien du mot : ne pas travailler). La religion structurait l'espace public. Dans les fêtes aussi, la place de chacun se rejouait et se donnait à voir dans des mises en scène collectives.

Avec la révolution industrielle, la religion a progressivement cédé la place au travail dans le rôle de "Grand Intégrateur" selon le mot d'Yves Barel (2). Désormais, c'est le travail qui définit le place de chacun dans la société. Et la religion bascule dans la sphère privée. En deux siècles, on a assisté à une interversion entre les fonctions respectivement dévolues à la religion et au travail dans l'espace public et l'espace privé.

5 - Quelle activité partager qui préserve la dignité et recrée du lien social ?

Les plaidoyers pour le partage du travail d'André Gorz, de Guy Aznar ou de Guy Roustang se situent dans l'au-delà de la norme salariée (3). Le temps libéré devra permettre l'épanouissement individuel dans des activités créatrices ou des engagements familiaux ou civiques. Saurons-nous être comme les citoyens athéniens porteurs de culture et construire du collectif hors de la norme travail actuelle ?

Belle utopie pleine d'espérance, et ne fût-ce que pour sortir de la dépression collective, on voudrait y souscrire. Mais ils font porter un projet ambitieux d'inversion radicale des modes de vie et des valeurs par les couches sociales les moins armées pour cela. Les transformations majeures des modes de vie ont toujours été portées par les couches moyennes, à l'abri de la nécessité et désireuses d'un changement des positions relatives (bourgeoisie révolutionnaire en 1789, ouvriers professionnels qualifiés portant le mythe de la classe ouvrière unitaire à partir de 1848... ).

Pour que la place de chacun ne soit plus identifiée à sa place dans l'emploi, mais soit liée à son activité sociale, à la reconnaissance par les autres de sa capacité de créer et de créer du lien, il faut autre chose que des mesures de gestion économique. C'est un "travail" ou plutôt une oeuvre politique, voire éthique de longue haleine, qui suppose résolue l aggravation actuelle de la misère des exclus, et qui prenne le temps d'un vrai débat où chacun progresse dans sa conscience individuelle, contribuant ainsi à faire progresser la conscience collective pour briser les consensus mortels sur lesquels nous sommes un à un et collectivement arc-boutés.

(1) En 1993, 80% des actifs sont salariés. Ils n'étaient que 50% en 1950.
(2) Yves BAREL, La quête du sens, comment l'es prit vient à la Cité, Le Seuil , 1987. (3) Guy AZNAR, Travailler moins pour travailler tous, Syros, 1993.

André GORZ, Métamorphoses du travail. Quête du sens, Critique de la raison économique, Galilée, 1991.
Bernard PERRET, Guy ROUSTANG, L'économie contre la société, affronter la crise de l'intégration sociale et culturelle, Le Seuil, collection Esprit, l993.