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Une société sans violence ? Par Philippe GAUDIN à propos du livre de Pierre CLASTRES, La société contre l'Etat Dans les
sociétés étatiques, l'application du droit est garantie par la force.
Cet usage légal de la violence est loin d'être toujours légitime, l'Histoire
en témoigne. Nul
n'ignore la solution au problème de la violence, ou plus exactement, nul
n'en ignore le nom : la justice. Mais pouvoir dire exactement ce
qu'elle est et comment la mettre en oeuvre est une autre affaire! Si "l'Etat de droit", depuis la notion de "Droits de l'Homme", est la réponse qui semble la plus satisfaisante et qu'il conviendrait d'analyser ailleurs, il n'en reste pas moins que l'Etat fut et reste le plus formidable instrument de la violence. Quand bien même on oppose avec raison la force qui est maîtrise de la violence à la violence qui est force déchaînée, l'usage de la force ne peut se faire sans la moindre violence. Cela est vrai bien sûr pour des Etats despotiques ou totalitaires où la violence est la règle, mais aussi pour les Etats démocratiques via la défense de leurs intérêts ou tout simplement le maintien de l'ordre. L'ethnologue Pierre Clastres, déçu par le marxisme tant sur le plan théorique que pratique (le pouvoir semble être en effet tout autre chose qu'une traduction idéologique de l'exploitation économique, le socialisme réel est un réel échec etc.), va donc chercher dans les sociétés primitives (sans Etat, sans écriture et à économie de subsistance) des réponses à cet énigme du politique en tant que tel. Est-il vrai que l'absence d'Etat et de pouvoir contraignant entraîne une anarchie violente ? Vieille question qui est sous-jacente au travail de Clastres et sur laquelle Il jettera une lumière nouvelle au début des années soixante-dix. METHODE Clastres
nous propose une "révolution copernicienne", c'est à dire de renverser
les perspectives traditionnelles. Au lieu de penser que les sociétés primitives
sont dans un néant d'organisation politique et que nous pouvons leur apprendre
quelque chose, on peut considérer que l'organisation politique est universelle,
inhérente à toute vie sociale et que ce sont les sociétés primitives qui
peuvent nous apprendre quelque chose sur le plan politique. Notons que les enjeux sont immenses puisqu'on oublie que les 5000 ans d'histoire liés à l'écriture et à l'Etat sont courts par rapport aux 35000 ans au moins de l'homo sapiens sapiens. La longévité extraordinaire des sociétés primitives - jusqu'au 20ème siècle - tiendrait peut-être à une cause positive et non négative : une organisation politique profondément adaptée aux besoins de la nature humaine et non l'incapacité de sortir de cet état. LA SOLUTION DES SOCIETES PRIMITIVES Nous entendons par "solution" le fait que toute société, puisqu'elle est fragile, doit trouver un "vivre ensemble" qui maîtrise ce qui peut la détruire ainsi que ses membres. Elle doit donc déjouer les menaces extérieures et intérieures et donc, dans une certaine mesure, surmonter la violence. L'approche de Clastres n'est en aucune façon idéaliste (réfléchir à ce que doit être la nature d'un contrat social par exemple) ou utopiste (imaginer ce que pourrait être une société selon ses voux). C'est l'enquête de quelqu'un qui est allé partager la vie des indiens Guayakis pour comprendre ces sociétés telles qu'elles sont. N'ayons pas la naïveté de croire aux vertus magiques d'un contact brutal avec la réalité du "terrain". L'expérience ne répond qu'à ceux qui ont des questions intéressantes et le "vécu" ne prend de l'épaisseur qui si on pense. Clastres est donc allé chercher une explication au fait que l'on puisse vivre sans la violence de l'Etat sans pour autant tomber dans le déchaînement des violences individuelles. L'objection traditionnelle consiste à traiter par le mépris ces sociétés "infra humaines" et bien trop petites pour être significatives. Clastres s'emploie à montrer dans de longs développements qu'il serait fastidieux de reproduire ici, que cette organisation sociale est présente (ou du moins l'était) sur tout le continent américain et que les tribus pouvaient atteindre plusieurs milliers d'individus. Quelle est
donc leur solution pour juguler la violence destructrice ? Car
il va de soi qu'il n'y a pas de "bons sauvages" et que les indiens avec
lesquels Clastres a vécu possèdent tous les aspects de la nature humaine.
La chefferie indienne.
Hommes et femmes
La chasse La
torture PERSPECTIVES La thèse principale de Clastres se trouve en fait dans le titre de son livre : "les sociétés sans Etat" qu'il a étudiées sont en fait contre l'Etat, s'opposent à son principe même. Il va de soi qu'on comprend mal comment des hommes pourraient s'organiser en vue de lutter contre quelque chose dont ils ignorent tout. Cependant, on peut mettre en évidence la cohérence de règles de vie qui semblent converger vers une situation où la naissance de l'Etat est impossible, c'est à dire la division du corps social, l'apparition de ceux qui ont vocation à commander tandis que d'autres auraient celle d'obéir. A vrai dire ces sociétés n'ignorent rien de la violence des hommes qui menace l'équilibre à tout moment et c'est justement à cause de cette conscience que tout est fait pour qu'aucun changement véritable n'intervienne. Comment cela se peut-il, pourquoi la "solution" des sociétés sans Etat a-t-elle pu marcher si longtemps ? Cela nous emmènerait trop loin dans une réflexion sur ce que Marcel Gauchet appelle la "Religion Première". Quoi qu'il
en soit, quelle leçon immédiate peut-on tirer du travail de Clastres ? Voilà de quoi nourrir notre méditation sur les conditions dans lesquelles surmonter la violence pourrait avoir un sens aujourd'hui et à quelle forme d'Etat il serait légitime de se soumettre. Voilà qui nous préserve aussi de la naïveté. Philippe
GAUDIN né le 23/09/1957, marié, deux enfants. Professeur
de philosophie, auteur avec M. Malherbe de Les philosophies de lhumanité
ed. Bartillat ; avec V. Bouillier, F. Clavairoly, D. Farhi, M. Labidi-Maïza,
F. Midal de La violence- ce quen disent les religions ed.
de lAtelier. A dirigé les ouvrages collectifs : Les grandes
religions ed. Ellipses, |