Assises 2004

Eglises, Mouvements et Associations
en quête de réconciliation et de paix

8-10 octobre 2004 à Clermont-Ferrand
ASSISES DE LA FÉDÉRATION PROTESTANTE DE FRANCE

Une contribution française et protestante
à la décennie du Conseil Oecuménique des Eglises

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Une société sans violence ?

Par Philippe GAUDIN à propos du livre de Pierre CLASTRES, La société contre l'Etat

Dans les sociétés étatiques, l'application du droit est garantie par la force. Cet usage légal de la violence est loin d'être toujours légitime, l'Histoire en témoigne.
L'absence d'Etat est-elle une garantie contre la violence ou conduit-elle à la pire anarchie ? L'étude des sociétés " primitives " sans Etat permet de répondre par la négative à ces deux questions. Elles jugulent à leur manière la violence, sans doute au prix de la liberté individuelle.

Nul n'ignore la solution au problème de la violence, ou plus exactement, nul n'en ignore le nom : la justice. Mais pouvoir dire exactement ce qu'elle est et comment la mettre en oeuvre est une autre affaire!
Faute de savoir ce qu'est la justice ("si la justice était connue on la verrait plantée par tous les Etats", Pascal), le droit est la réponse des sociétés développées. Il s'agit de systèmes cohérents de règles qui permettent de dire ce qui revient aux. uns et aux autres et de régler les conflits. Et comme la justice des hommes est impuissante sans la force, l'Etat garantit l'application du droit et fait usage de la contrainte si besoin est. Cette violence légale pose toujours la question de sa légitimité, c'est à dire de sa justification. Nous retrouvons donc notre constat de départ: la difficulté à être juste.

Si "l'Etat de droit", depuis la notion de "Droits de l'Homme", est la réponse qui semble la plus satisfaisante et qu'il conviendrait d'analyser ailleurs, il n'en reste pas moins que l'Etat fut et reste le plus formidable instrument de la violence. Quand bien même on oppose avec raison la force qui est maîtrise de la violence à la violence qui est force déchaînée, l'usage de la force ne peut se faire sans la moindre violence. Cela est vrai bien sûr pour des Etats despotiques ou totalitaires où la violence est la règle, mais aussi pour les Etats démocratiques via la défense de leurs intérêts ou tout simplement le maintien de l'ordre.

L'ethnologue Pierre Clastres, déçu par le marxisme tant sur le plan théorique que pratique (le pouvoir semble être en effet tout autre chose qu'une traduction idéologique de l'exploitation économique, le socialisme réel est un réel échec etc.), va donc chercher dans les sociétés primitives (sans Etat, sans écriture et à économie de subsistance) des réponses à cet énigme du politique en tant que tel. Est-il vrai que l'absence d'Etat et de pouvoir contraignant entraîne une anarchie violente ? Vieille question qui est sous-jacente au travail de Clastres et sur laquelle Il jettera une lumière nouvelle au début des années soixante-dix.

METHODE

Clastres nous propose une "révolution copernicienne", c'est à dire de renverser les perspectives traditionnelles. Au lieu de penser que les sociétés primitives sont dans un néant d'organisation politique et que nous pouvons leur apprendre quelque chose, on peut considérer que l'organisation politique est universelle, inhérente à toute vie sociale et que ce sont les sociétés primitives qui peuvent nous apprendre quelque chose sur le plan politique.
Notamment que le pouvoir coercitif, c'est à dire s'exerçant dans une relation commandement-obéissance ayant recours à la force si besoin est, n'est qu'un cas particulier et non une nécessité du politique.

Notons que les enjeux sont immenses puisqu'on oublie que les 5000 ans d'histoire liés à l'écriture et à l'Etat sont courts par rapport aux 35000 ans au moins de l'homo sapiens sapiens. La longévité extraordinaire des sociétés primitives - jusqu'au 20ème siècle - tiendrait peut-être à une cause positive et non négative : une organisation politique profondément adaptée aux besoins de la nature humaine et non l'incapacité de sortir de cet état.

LA SOLUTION DES SOCIETES PRIMITIVES

Nous entendons par "solution" le fait que toute société, puisqu'elle est fragile, doit trouver un "vivre ensemble" qui maîtrise ce qui peut la détruire ainsi que ses membres. Elle doit donc déjouer les menaces extérieures et intérieures et donc, dans une certaine mesure, surmonter la violence.

L'approche de Clastres n'est en aucune façon idéaliste (réfléchir à ce que doit être la nature d'un contrat social par exemple) ou utopiste (imaginer ce que pourrait être une société selon ses voux). C'est l'enquête de quelqu'un qui est allé partager la vie des indiens Guayakis pour comprendre ces sociétés telles qu'elles sont. N'ayons pas la naïveté de croire aux vertus magiques d'un contact brutal avec la réalité du "terrain". L'expérience ne répond qu'à ceux qui ont des questions intéressantes et le "vécu" ne prend de l'épaisseur qui si on pense. Clastres est donc allé chercher une explication au fait que l'on puisse vivre sans la violence de l'Etat sans pour autant tomber dans le déchaînement des violences individuelles.

L'objection traditionnelle consiste à traiter par le mépris ces sociétés "infra humaines" et bien trop petites pour être significatives. Clastres s'emploie à montrer dans de longs développements qu'il serait fastidieux de reproduire ici, que cette organisation sociale est présente (ou du moins l'était) sur tout le continent américain et que les tribus pouvaient atteindre plusieurs milliers d'individus.

Quelle est donc leur solution pour juguler la violence destructrice ? Car il va de soi qu'il n'y a pas de "bons sauvages" et que les indiens avec lesquels Clastres a vécu possèdent tous les aspects de la nature humaine.
On peut repérer quelques grandes caractéristiques ayant une certaine cohérence entre elles.

La chefferie indienne.
Défaisons nous d'un préjugé révélateur : mais non, Geronimo n'était pas un chef Apache ! C'était un excellent guerrier poussé au devant de sa tribu par les guerres indiennes. Les seuls moments où le pouvoir prend une forme coercitive dans ce type de société, c'est la guerre. Sitôt terminée, les guerriers redeviennent chasseurs et il n'y a évidemment pas de police ou d'armée permanente. Le chef véritable, fonction héréditaire et patrilinéaire le plus souvent, est au contraire un "faiseur de paix". Il donne des conseils, arbitre les conflits, a un devoir de parole qui consiste à rappeler la tradition (vivons comme nos ancêtres ont toujours vécu et nous serons toujours heureux), il est généreux de ses biens. Il a le privilège de la polygamie qui lui donne les moyens de sa générosité, puisque les femmes et les enfants fabriquent des objets artisanaux. A vrai dire sa situation exceptionnelle le met hors de la société si on considère que celle-ci est régie par l'échange. La sphère du pouvoir semble soigneusement être mise à part, comme honorée pour être désamorcée. Toute la culture indienne semble être un refus du pouvoir au sens où nous l'entendons habituellement. D'après Clastres, les indiens auraient l'intuition que "le pouvoir en sa nature n'est qu'alibi furtif de la nature en son pouvoir".

Hommes et femmes
La séparation des fonctions symboliques et des tâches y est la règle. Aux hommes l'espace de la forêt, la chasse et l'arc que les femmes ne peuvent toucher sans enfreindre un tabou. Aux femmes et aux enfants l'espace du camp et le panier qu'un homme ne peut toucher sans être considéré de ce seul fait comme une femme.

La chasse
On imagine sans peine que les chasseurs sont plus ou moins expérimentés, talentueux ou chanceux, cependant il existe une règle qui limite considérablement les effets de la compétition entre eux : on ne peut consommer soi-même que l'on a tué. L'obligation de l'échange est ici principe de modération du goût de dominer la nature et ses semblables. Là où il nous paraît naturel de faire plus, c'est à dire dans la sphère économique; les indiens semblent s'attacher toujours peu sans pour autant vivre dans la gêne. Ils ne travaillent qu'à mi-temps, se consacrant pour le reste à des activités plus intéressantes comme le chant où les chasseurs ont tendance à vanter leurs mérites et à transposer leurs rivalités brimées de chasseurs sur un plan secondaire.

La torture
"La torture c'est l'essence du rituel d'initiation", nous dit Clastres. Ces tortures sont poussées jusqu'à l'évanouissement où chaque génération de futurs chasseurs fait l'expérience de l'égalité et de l'humilité devant la douleur. Ecriture des sociétés sans écriture, traces sur les corps arrachés à la nature et soumis à la coutume, la torture est la loi qui signifie à chacun d'après Clastres "tu n'auras pas le désir du pouvoir, tu n'auras pas le désir de soumission".

PERSPECTIVES

La thèse principale de Clastres se trouve en fait dans le titre de son livre : "les sociétés sans Etat" qu'il a étudiées sont en fait contre l'Etat, s'opposent à son principe même. Il va de soi qu'on comprend mal comment des hommes pourraient s'organiser en vue de lutter contre quelque chose dont ils ignorent tout. Cependant, on peut mettre en évidence la cohérence de règles de vie qui semblent converger vers une situation où la naissance de l'Etat est impossible, c'est à dire la division du corps social, l'apparition de ceux qui ont vocation à commander tandis que d'autres auraient celle d'obéir. A vrai dire ces sociétés n'ignorent rien de la violence des hommes qui menace l'équilibre à tout moment et c'est justement à cause de cette conscience que tout est fait pour qu'aucun changement véritable n'intervienne.

Comment cela se peut-il, pourquoi la "solution" des sociétés sans Etat a-t-elle pu marcher si longtemps ? Cela nous emmènerait trop loin dans une réflexion sur ce que Marcel Gauchet appelle la "Religion Première".

Quoi qu'il en soit, quelle leçon immédiate peut-on tirer du travail de Clastres ?
Notre ethnologue libertaire est allé chercher la preuve qu'une société pouvait se passer de l'Etat et vivre sans sombrer pour autant dans le chaos. On peut dire qu'il l'a trouvée, mais ceci au prix d'une découverte inattendue qui est le fruit d'une recherche sincère. L'insoumission à un Etat ou à des hommes se paye d'une soumission de tous à la Coutume et à la Tradition. La violence y est certes jugulée, mais toujours présente. Ces sociétés sont sans doute plus égalitaires et fraternelles que les nôtres, mais de liberté individuelle point.

Voilà de quoi nourrir notre méditation sur les conditions dans lesquelles surmonter la violence pourrait avoir un sens aujourd'hui et à quelle forme d'Etat il serait légitime de se soumettre. Voilà qui nous préserve aussi de la naïveté.

Philippe GAUDIN né le 23/09/1957, marié, deux enfants. Professeur de philosophie, auteur avec M. Malherbe de Les philosophies de l’humanité ed. Bartillat ; avec V. Bouillier, F. Clavairoly, D. Farhi, M. Labidi-Maïza, F. Midal de La violence- ce qu’en disent les religions ed. de l’Atelier. A dirigé les ouvrages collectifs : Les grandes religions ed. Ellipses,
La mort et La violence dans la collection Ce qu’en disent les religions ed. de l’Atelier.