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Assises de la Fédération protestante de France
Clermont-Ferrand. 8-10 octobre 2004
Message d'Hippolyte SIMON
Archevêque de Clermont
M. le Pasteur de Clermont, Président de la Fédération Protestante de France,
Monsieur le Préfet de Région,
Monsieur le Député,
Madame la Présidente,
Mesdames et Messieurs les Pasteurs,
Frères et Sœurs dans le Christ,
Laissez-moi tout d’abord vous dire ma gratitude pour votre invitation. Vous avez souhaité que je participe, en ma qualité d’évêque catholique de ce diocèse, à tout ou partie de vos Assises nationales. Je vous en remercie très vivement, et je vous apporte un salut fraternel de la part de mes diocésains. J’ai vraiment plaisir à me retrouver parmi vous ce soir et à retrouver des visages que j’ai bien connus lorsque j’étais en Normandie ou que j’ai appris à connaître depuis ma nomination au diocèse de Clermont.
L’auvergnat que je suis devenu se réjouit du choix que vous avez fait de tenir ces Assises dans notre région. L’automne y est souvent somptueux. J’espère que vous aurez le temps d’en profiter un peu avant ou après vos travaux. (Si les orages ne démentent pas mon observation, pour ce week-end !! En tout cas, croyez bien que c’est tout à fait exceptionnel !)
Cette splendeur de l’automne auvergnat nous invite à rendre Grâces, très spontanément, à Dieu, notre Créateur. Nous aimerions tous pouvoir être entièrement disponibles à cette louange. Nous reconnaissons ensemble que l’univers a été donné à l’Humanité pour qu’elle y déploie tous les talents de son intelligence et toutes les richesses de l’amour dont elle est capable. Malheureusement, nous savons aussi, d’expérience, que l’Humanité est également capable de saccager l’univers et de retourner en violence toutes les ressources de son intelligence et de son savoir-faire.
C’est cette expérience commune à tous les hommes qui rend d’autant plus urgente la réflexion que vous avez mise au programme de ces Assises : « surmonter la violence. » J’ai pris connaissance avec le plus grand intérêt du dossier passionnant que vous avez publié pour préparer votre rassemblement.(J’y ai trouvé avec plaisir la signature de François Clavairoly) Cette simple lecture, à elle seule, donne déjà le vertige, tellement nous nous découvrons environnés de toutes parts, et complices en nous-mêmes, de la violence qui abîme chaque jour le visage de notre humanité.
Après avoir lu ce dossier, je n’aurai donc pas la prétention d’apporter ce soir une contribution à votre réflexion. Vous l’avez engagée à long terme puisqu’elle s’inscrit dans la décennie initiée par le Conseil Œcuménique des Eglises. Vous avez également pris les moyens, notamment par cette brochure préparatoire, d’explorer en profondeur, et à la lumière de travaux d’experts qualifiés, les ressorts cachés de la violence qui dénature nos sociétés.
Je m’en tiendrai donc à ceci : vous partager tout simplement, et un peu par mode de témoignage, quelques convictions qui sont les miennes relativement à des recherches communes à toutes nos Eglises.
La violence est une affaire terrible qui concerne tous les hommes. Nous avons donc tous, qui que nous soyons, à travailler aussi honnêtement que possible pour relever ensemble cet immense défi : Comment surmonter cette violence inhérente à notre condition humaine ? Je sais bien que quelques esprits superficiels disent et écrivent de nos jours que ce sont les religions qui sont facteurs de violence. Il suffirait donc d’éradiquer les religions pour mettre fin à toute violence. Ces gens disent que nous sommes a priori disqualifiés sur ce terrain. Si c’était vrai, ce serait facile. Il suffirait d’en finir avec la religion pour en avoir fini avec la violence. Malheureusement, si j’ose dire, les choses sont plus compliquées : ce ne sont pas les religions, mais les êtres humains qui sont à la source de la violence. Pour en finir avec celle-ci, il ne faudrait donc rien moins que ceci : éradiquer les hommes ! On le voit, ce simplisme, qui se prétend radical, ne ferait que contribuer à redoubler la violence. Et ici mon expérience de soldat au Sahara me fait ajouter, si je puis me permettre cette boutade : Même si on arrivait à supprimer la violence en supprimant les hommes, il resterait encore les scorpions !
Ceci pour dire que nous avons affaire, ici, avec la question de la violence à un mystère terrible et profond qu’il convient d’aborder autrement qu’avec des slogans.
C’est ma première conviction : Les religions ne sont pas disqualifiées, ni pour parler de la violence, ni pour travailler à son dépassement. Mais il est vrai, comme d’ailleurs vous nous y invitez dans votre étude préparatoire, que nous avons tous à interroger notre histoire communautaire et personnelle, car il reste malheureusement vrai qu’il y a une violence des religions et une violence par les religions.
Pardonnez-moi si je vais trop vite. Mais ceci me conduit à ma seconde conviction. Le fait que j’intervienne devant vous à la suite de Monsieur le Préfet de Région me semble, à cet égard, particulièrement significatif. Si les religions ne sont pas disqualifiées, elles n’ont pas, non plus, le monopole de cette réflexion sur la violence et de l’engagement pour en surmonter les manifestations. C’est l’Etat de Droit qui est le premier concerné par cette tâche.
Notre appartenance à une confession chrétienne ne nous met pas en dehors, ni au dessus, ni en marge de la citoyenneté commune. Nous sommes et nous restons des citoyens à part entière. Et, même si l’Apôtre Paul écrivait sa lettre aux Romains dans un autre contexte que le nôtre, son invitation à être « des citoyens consciencieux » reste pleinement d’actualité.
Vous avez pris en compte cette importance de l’Etat moderne et de l’Etat de Droit dans la lutte contre la violence. Et il est bien clair, comme je l’ai lu sous la plume de Philippe Gaudin, que nous autres chrétiens n’avons pas à rêver de constituer des sociétés sans Etat et encore moins contre l’Etat. Mais il reste que nos Eglises ont toutes à s’interroger, chacune selon son histoire, sur notre rapport à l’Etat de Droit. Ceci vaut évidemment pour la vie interne des sociétés où nous vivons, mais aussi pour la résolution des conflits internationaux. Il est clair que nous sommes au coeur des questions les plus brûlantes de notre actualité.
Ici, nous pouvons certainement nous aider les uns les autres : comment nous situer, comme croyants, comme responsables de communautés, comme Eglises, et comme Disciples du même Christ, dans un Etat de Droit ? Pour nous, en France, j’espère que l’année 2005, avec le centenaire de la loi de 1905, nous permettra de réfléchir ensemble à la manière de nous situer dans un Etat démocratique et laïque. Sans oublier d’élargir notre réflexion sur la manière dont nous pouvons nous situer en Europe et vis-à-vis des instances internationales.
Puisque vous êtes aussi Président en exercice de la KEK, Monsieur le Pasteur de Clermont, je suis sûr que c’est bien certainement l’une de vos préoccupations les plus fortes en ce moment.
Pour autant la réflexion sur la violence n’en sera pas épuisée. Car, même si l’action de l’Etat est nécessaire et incontournable, elle n’est pas suffisante. En effet, si l’Etat se voulait totalisant, il risquerait vite, sans jeu de mots, de devenir totalitaire. Et, réciproquement, ce serait dramatique que les citoyens en viennent à abandonner tout sens de leur responsabilité personnelle. Il est trop facile de toujours dire que c’est le système qui est mauvais.
Ceci me conduit à une troisième conviction. Aussi rationnel que soit l’Etat, chaque citoyen doit encore s’interroger. Et les Eglises ont ici toute leur place, justement pour aider chacun dans son discernement. Comment concilier, lorsque c’est nécessaire, le respect consciencieux des lois et l’appel à la désobéissance civile qui vient de la fameuse expression de Pierre : « il vaut mieux obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. » ( Ac 4/19) Nous savons tous que la question n’est pas que théorique.
Pour entrer dans cette question redoutable, permettez-moi ici un témoignage plus personnel. Il y a trois jours j’étais en Allemagne, au camp de concentration de Dachau. Je suis allé préparer la Messe anniversaire que nous allons célébrer là-bas, plusieurs évêques européens et moi-même, pour marquer le 60 ème anniversaire de la seule ordination sacerdotale qui ait eu lieu dans un camp de concentration pendant la seconde guerre mondiale. Cette ordination a été célébrée le 17 Décembre 1944, par l’un de mes prédécesseurs, Mgr PIGUET, déporté à Dachau de Septembre 44 à Mai 45. Elle concernait un diacre allemand, Karl LEISNER, lui-même interné dans ce camp à partir de 1939.
Comprenez moi bien : je ne prétends pas parler ici de l’expérience de la déportation. Seuls ceux qui l’ont vécue pourraient en parler, or nous savons leurs réticences à le faire et nous devons les respecter. J’ai seulement vérifié une nouvelle fois le proverbe cité par Alexandre Soljenitsyne : « la mer, pour en savoir le goût, il suffit d’une gorgée. » Même si, heureusement pour nous, nous n’avons pas connu cette horreur, nous pressentons pourtant que nous abordons là à quelque chose d’absolument vertigineux. Ce dont je parle est arrivé en Europe, dans des pays de tradition chrétienne, et là où les philosophes du Droit ne manquent pas. Ni la tradition chrétienne, ni le droit, ni la philosophie n’ont donc suffi à éviter à l’Europe cette abomination. Et, il suffit de passer à Dachau pour s’en rendre compte, on a vu comment la rationalité de la technique a pu être mise au service des pires entreprises de déshumanisation qu’ait connues notre planète.
C’est après cela que nous devons penser la question qui nous occupe ici. Nous pourrions, après tous ces évènements, être tentés de céder au vertige et au désespoir. Mais en écoutant les témoignages de ceux qui ont traversé les épreuves auxquelles je fais référence, nous pouvons découvrir une invitation à espérer malgré tout.
Ces témoignages nous invitent d’abord à descendre au plus profond de nous-mêmes. Si nous descendons en nous-mêmes et si nous nous laissons éclairer par la Parole de Dieu nous comprendrons, par exemple en méditant le Livre de la Genèse comme nous invite Jean-Pierre Sternberger, que nous appartenons à la même humanité que Caïn et Abel. La violence est là, depuis l’origine. Elle est tapie à notre porte. Mais nous appartenons aussi à l’humanité que Dieu n’abandonne pas.
C’est là ma quatrième conviction : Nous n’avons pas, comme croyants et comme membres d’une Eglise, à nous comparer les uns aux autres, mais à nous aider mutuellement et fraternellement, à mieux entendre la Parole qui nous est adressée. Nous pourrons peut-être alors comprendre un peu moins mal comment nous sommes, les uns et les autres, sauvés par le même Messie crucifié. Et nous pourrons reconnaître les merveilles que Dieu a faites dans la vie de nos frères qui se sont efforcés d’aimer, à la suite du Christ, et comme Lui.
Nous pourrons reconnaître ensemble comment des êtres humains ont trouvé dans leur humanité et dans leur foi la force de pardonner à leurs ennemis. Ils ont reçu la force, tout simplement, de rester des êtres libres, par delà toutes les violences subies.
C’est pourquoi, lorsque nous parlons des camps de la plus extrême déshumanisation, nous ne devons pas oublier que ces mêmes camps sont aussi le lieu où des êtres humains ont donné les preuves de la plus haute valeur de l’être humain. Ne donnons pas raison aux bourreaux : il n’est pas vrai qu’ils aient gagné, puisque des êtres humains, comme le Crucifié, et bien des martyrs à sa suite, ont su résister à leurs entreprises d’avilissement. Ceci est, pour nous, une invitation à la louange et au courage quotidien.
J’ai bien conscience d’être loin de la violence ordinaire à laquelle nos sociétés sont aujourd’hui affrontées. Je n’oublie pas ce que font, sur ce terrain quotidien, beaucoup de nos militants et de nos communautés. Mais ce détour par les racines bibliques et historiques de la violence qui est en nous ne nous détourne pas de la réflexion à laquelle vous nous avez invités ici. Si nous avons le privilège, ici en Europe, de vivre un moment inespéré de paix et de réconciliation, n’oublions pas ceux à qui nous le devons.
Vous me permettrez de conclure en citant un témoignage que j’ai lu à Dachau ces jours-ci, et qui ne peut que nous inviter à approfondir notre recherche. « Cette belle nature, la vue sur les Alpes, qui apparaissaient, quand soufflait le foehn, dans leur splendeur majestueuse, les magnifiques levers et couchers de soleil qu’on pouvait voir souvent au moment de l’appel du matin et du soir, contribuaient à déprimer moralement les prisonniers et beaucoup disaient en soupirant : « Mon Dieu, que ton univers est beau ! Mais les hommes m’empêchent d’en jouir. Par la volonté de mon bourreau, ma vie ne s’éteindra-t-elle pas bientôt comme ces aurores et ces crépuscules ! » (1)
Frères et sœurs en Christ, travaillons et prions ensemble pour que, si possible, la violence des hommes n’empêche plus d’autres hommes de rendre grâces à leur Créateur.
+ Hippolyte SIMON
Archevêque de Clermont
1) Comment était-ce à Dachau ? Johannes Neuhäusler p.9.
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