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Genèse 4, histoire de seuil et de paroles Le texte de Gn 4 est parmi les plus connus de la Bible... raison de plus pour le lire une nouvelle fois, cest-à-dire une fois de plus et peut-être dune manière nouvelle.
Structure du texte Cette
histoire est beaucoup plus l'histoire de Caïn que celle d'Abel, dont
le nom même, signifiant souffle, buée, presque vide... peu
de chose. Je note aussi que cette histoire est pleine de trous, comme un film dont on aurait perdu des morceaux de pellicule, un roman dont des pages auraient été arrachées. On voit bien qu'il manque quelque chose et même quelque chose qui nous semble important voire essentiel. On aimerait ainsi savoir pourquoi Dieu ne fait pas attention à l'offrande de Caïn mais le texte est muet sur ce point malgré tout ce qu'on a voulu lui faire dire. On aimerait savoir ce que Caïn et Abel se sont dit dans le champ : le texte ne le dit pas comme il se tait sur l'origine de cette femme que Caïn épouse et qui n'est ni sa mère ni sa soeur et dont on ignore même le nom... comme si toutes ces choses qui nous intéressent n'avaient pour l'écrivain biblique aucune importance. Nous ne saurons que ce que le texte nous dit et nous devons nous en contenter, un peu comme si on nous disait ici : vous en savez suffisamment. Tout ce qui serait ajouté vous ferait courir le risque de vous égarer. 3 paroles De fait, deux choses et deux choses seulement sont dites ici :
- au temps de la colère, de la préméditation en tant que tentation, avant le meurtre, - au temps de la dénégation en tant que fuite après le meurtre alors que Caïn croit encore pouvoir cacher son geste - au temps
de l'attente d'une sanction quand Caïn a peur de ne pouvoir survivre
dans un monde où tout le monde le saura assassin. Première parole : la bonne nouvelle de la responsabilité Quand la colère monte en Caïn, Dieu vient vers lui et lui parle. Dans la vie, il y a de la mort, de la colère, du désir, des ténèbres mais aussi de la parole et de la lumière. Dieu le vivant adresse au vivant Caïn une parole difficile à comprendre. En hébreu le texte biblique semble contenir des fautes de grammaire. Les différentes traductions présentent bien des divergences. Pourtant un certain nombre d'éléments sont indubitables : Dieu parle à Caïn d'amélioration, de redressement. On peut entendre qu'il s'agit pour lui de relever la tête, une tête qu'il traîne tristement, une tête lourde. Caïn fait la tête avec d'excellentes raisons : Dieu, pour une raison qui n'est pas dite, a ignoré son offrande. Reste qu'il n'y a pas de quoi faire la tête ni aucune raison pour laisser monter la colère et la violence. Cette parole de Dieu évoque aussi une ouverture, un seuil. Caïn est sur le point de passer un seuil vers ce qu'il ne connaît pas ou plutôt quelque chose, peut-être quelqu'un, le " péché ", est couché sur le seuil de Caïn. Qu'est-ce que le péché ? Le mot apparaît ici pour la première fois dans la bible. Il est notablement absent du récit du fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, récit pourtant dit du " péché originel ". Le verbe qui l'accompagne en Gn 4 évoque un animal, un chien, un loup, un monstre tapi et prêt à bondir. Pourtant ce péché n'appartient pas à rien de ce que connaît Caïn. Volontairement de plus, le texte hébreu fait ici une faute d'accord du verbe et des pronoms qui suivent, mélangeant des formes masculines et féminines. Ce péché, chose ou animal, masculin et féminin est sur le seuil. Comme dans un film fantastique de la série des " Alien ", cet être inconnu tente de pénétrer dans l'univers de Caïn. Il ne tient qu'à ce dernier d'ouvrir la porte et le péché entrera. Est-ce à cet épisode que songe, bien des années plus tard, l'apôtre Paul quand il écrit, reprenant une formule du Livre de la Sagesse " par un seul homme, le péché est entré dans le monde et avec lui la mort " (Rm 5.12 et Sg 2.24) ? Quoiqu'il en soit, le péché est sur le point d'entrer, en Caïn et/ou dans le monde. Caïn est comme cette porte par où le péché peut venir au monde et avec lui la violence et la mort. Et comme dans ce récit des origines, Caïn représente chacun d'entre nous, chacun d'entre nous est cette porte par laquelle le péché, la violence et la mort entrent et viennent au monde. Le texte ajoute alors une connotation amoureuse à cette description, rendant le texte plus étrange encore. Cet être inconnu qu'est le péché désire Caïn : " le péché te désire, mais toi, tu le gouverneras ". Le texte renvoie à la parole dite par Dieu pour Eve : " Je multiplierai tes souffrances/dans la souffrance tu enfanteras des fils / vers ton homme [ira] ton désir/mais lui, il te gouvernera ". Il y a de la jouissance dans cette violence qui point. De même que sa mère a désiré son père, union dont il est le rejeton, le péché désire Caïn. Mais que naîtra-t'il de cette union ? Caïn n'a pas à désirer cet être qui le désire mais à le dominer ou à le gouverner. Comme beaucoup
des paroles de Dieu, il y a dans ce " tu le gouverneras " à
la fois un commandement et une promesse. " Tu le gouverneras "
car tu peux le faire, c'est à toi de maîtriser ce monstre
couché au seuil de toi même. Rien n'est décidé,
Caïn fut-il la pire crapule, n'est pas prédestiné à
faire le mal. Deuxième parole : La
nécessité de l'aveu, dire le mal et la justice. Alors que
Caïn s'est laissé submerger et violer par le péché.
Dieu revient : Caïn se cache alors. Caïn se tait. Caïn
fait celui qui ne sait pas. Il est vrai qu'il ne sait pas. Ici, plusieurs
niveaux de lectures s'offrent à nous : Troisième parole: vivre autrement après la peine Quand Caïn entend l'annonce de son errance, il se réalise comme un être à part et menacé dans la création. Puisque la violence est entrée dans le monde, nimporte qui peut désormais en être saisi. Pour que Caïn ne soit pas la victime toute désignée de ce potentiel déchaînement de violence, Dieu revient et met un signe sur lui. Ce signe, nul ne le connaît - encore un trou dans l'histoire - mais tous le reconnaîtront ! Parce que nul ne connaît ce signe, nul ne peut le dissimuler, personne n'est en mesure de l'arracher de celui qui le porte. Il appartient à Dieu mais est porté par l'homme. A Dieu seul la justice, c'est un leitmotiv de la Bible. A Dieu seul la vraie justice, celle qui tiendra compte de tous les paramètres, celle qui ne débouche pas nécessairement sur une nouvelle injustice ou n'appelle pas à la vendetta infiniment renouvelée. Le signe de Caïn signifie que le coupable appartient à Dieu qui l'a marqué. Il échappe ainsi aux velléités des vengeurs occasionnels. Il n'est pas innocenté pour autant mais il n'est pas destiné à être la victime Du coup, Victor Hugo se trompe. Caïn n'est pas l'être rongé par le remords qu'il décrit dans la Légende des siècles ! Le Caïn de la Bible n'est pas un être tourmenté par son passé. Il est aussi père de famille et fondateur de ville. Il est à l'origine de la lignée des forgerons. Sa course débouche sur un progrès même si aux yeux des nomades et des agriculteurs que furent majoritairement les anciens habitants d'Israël, la ville et le métal furent souvent synonymes de pouvoir central et de menées guerrières. Nous sommes pour la plupart d'entre nous gens des villes et grands consommateurs de métal. Caïn est alors un peu notre père et notre frère à la fois. Il est notre frère quand nous avons peur de sa violence réelle ou fabriquée, quand le simple fait de nous trouver dans le même champ que lui nous fait craindre - à tort le plus souvent- le pire. Mais il est notre père quand, comme lui, nous sentons que le péché nous guette comme un fauve sur le seuil, quand l'injure nous monte à la bouche pour une priorité refusée. Le Dieu de Gn 4 s'adresse alors toujours à nous pour nous dire la bonne nouvelle d'un possible renoncement à la violence, d'une possible expression de la faute quand la violence s'est emparée de nous, d'une possible continuation au delà de nos échecs à aimer. Après 14 ans de ministère paroissial dans les Yvelines (ERVYS) et à Paris Port-Royal, Jean-Pierre Sternberger est animateur biblique (ERF) en Région parisienne. C'est dans le cadre d'un groupe de prédicateurs de la banlieue Nord de Paris réunis à Aubervilliers, qu'a été élaborée cette lecture du texte de la Genèse.
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