Assises 2004

Eglises, Mouvements et Associations
en quête de réconciliation et de paix

8-10 octobre 2004 à Clermont-Ferrand
ASSISES DE LA FÉDÉRATION PROTESTANTE DE FRANCE

Une contribution française et protestante
à la décennie du Conseil Oecuménique des Eglises

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Genèse 4, histoire de seuil et de paroles

par Jean-Pierre STERNBERGER

Le texte de Gn 4 est parmi les plus connus de la Bible... raison de plus pour le lire une nouvelle fois, c’est-à-dire une fois de plus et peut-être d’une manière nouvelle.

Scène 1 : la famille Adam
L'être humain coucha avec Eve, sa femme ;
elle devint enceinte et accoucha de Caïn.
Elle dit :
"J'ai créé un homme avec YHWH" (Gn 4.1)
Elle enfenta à nouveau son frère Abel.
Abel était éleveur de moutons et de chèvres,
Caïnétait agriculteur. (2)

Scène 1 bis : la famille Caïn
Alors, Caïn sortit loin de la face de l'Eternel.
Il habita au pays de Nod, à l'est d'Eden. (16)
Caïn coucha avec sa femme ;
elle devint enceinte et enfanta Hénoc.
Il fut bâtisseur de ville,
et il appela cette ville du nom de son fils Hénoc. (17)

Scène 2 : Dieu ne fait pas attention
Au bout des jours, Caïn apporta des fruits de la terre en offrande à YHWH. (3)
Abel apporta lui aussi des premiers-nés de son bétail avec leur graisse.
HYWH fit attention à Abel et à son offrande (4)
mais à Caïn et à son offrande, il ne fit pas attention.
Caïn fut très en colère, il faisait la tête. (5)

Scène 2 bis : Dieu fait attention
YHWH lui dit :
"Si c'est comme ça, quiconque massacre Caïn,
sera puni sept fois".
YHWH mit un signe sur Caïn
pour que quiconque le trouve ne le frappe pas (15)

Scène 3 : Caïn en danger d'un autre
YHWH dit à Caïn : "Pourquoi es-tu en colère ? pourquoi fais-tu la tête ?(6)
C'est sûr, tu aurais meilleure mine si tu faisais bien
mais si tu ne fais pas bien...
A l'entrée, le péché est couché,
il te désire. Toi, tu le domineras." (7)

Scène 3 bis : Caïn en danger d'un autre
Caïn dit à YHWH : "Ma faute est trop lourde à porter (13)
Voici, tu me chasses aujourd'hui loin de la surface du sol
et loin de ta face je serai caché,
je serai errant et vagabond sur la terre,
Mais voilà ce qui arrivera :
quiconque me trouvera me massacrera" (14)

Scène 4 : meurtre
Caïn dit à Abel son frère...
et volilà, quand il étaient dans le champ,
Caïn se dressa contre Abel son frère,
et le massacra. (8)

Scène 4 bis : meurtre
Il dit : "Mais qu'est-ce que tu as fait ? (9)
La voix du sang versé de ton frère crie
depuis le sol jusqu'à moi. (10)
Maintenant, tu es maudit du sol qui a ouvert sa bouche
pour recevoir le sang de ton frère que tu as versé. (11)
La prochaine fois, quand tu le cultiveras,
il ne te donnera plus son énergie.
Tu seras nomade et vagabond sur la terre."(12)

Scène 5
YHWH dit à Caïn : "Où est Abel ton frère ?"
Il dit : "Je ne sais pas ;
est-ce que par hasard, je serai
gardien de mon frère ?"

Structure du texte

Cette histoire est beaucoup plus l'histoire de Caïn que celle d'Abel, dont le nom même, signifiant souffle, buée, presque vide... peu de chose.
Le découpage proposé ici nous fait parcourir l'espace d'une génération allant d'une naissance (celle des deux frères Caïn et Abel) à une autre naissance, celle d'Hénoc, fils de Caïn (scènes 1 et 1 bis)
A la scène 2 le sacrifice des deux frères donnant à Dieu les premiers fruits de leurs activités correspond peut-être celle de Dieu donnant un signe à Caïn (scène 2 bis).
Dans la scène 3, Caïn est guetté par le péché, il l'est également mais par autrui dans la scène 3 bis.
Les scènes 4 et 4bis relatent le meurtre d'Abel.
La scène 5 au centre du texte reprend la parole de Dieu pour Caïn.
Selon cette lecture, il y aurait au centre de notre texte, non pas le meurtre d'Abel, mais le dialogue entre Dieu et Caïn.

Je note aussi que cette histoire est pleine de trous, comme un film dont on aurait perdu des morceaux de pellicule, un roman dont des pages auraient été arrachées. On voit bien qu'il manque quelque chose et même quelque chose qui nous semble important voire essentiel. On aimerait ainsi savoir pourquoi Dieu ne fait pas attention à l'offrande de Caïn mais le texte est muet sur ce point malgré tout ce qu'on a voulu lui faire dire. On aimerait savoir ce que Caïn et Abel se sont dit dans le champ : le texte ne le dit pas comme il se tait sur l'origine de cette femme que Caïn épouse et qui n'est ni sa mère ni sa soeur et dont on ignore même le nom... comme si toutes ces choses qui nous intéressent n'avaient pour l'écrivain biblique aucune importance. Nous ne saurons que ce que le texte nous dit et nous devons nous en contenter, un peu comme si on nous disait ici : vous en savez suffisamment. Tout ce qui serait ajouté vous ferait courir le risque de vous égarer.

3 paroles

De fait, deux choses et deux choses seulement sont dites ici :

  • d'une part et en très peu de mots le déroulement des faits - très peu de mots, aucun détail comme si le nombre de mots était compté ou comme si on souhaitait juste dessiner un cadre;
  • d'autre part, les paroles que Dieu adresse à Caïn à trois moments de son histoire :

- au temps de la colère, de la préméditation en tant que tentation, avant le meurtre,

- au temps de la dénégation en tant que fuite après le meurtre alors que Caïn croit encore pouvoir cacher son geste

- au temps de l'attente d'une sanction quand Caïn a peur de ne pouvoir survivre dans un monde où tout le monde le saura assassin.
Plus que l'histoire de Caïn, Gn 4 rapporte les paroles que Dieu adresse à un être tenté et submergé par sa propre violence: Caïn.

Première parole : la bonne nouvelle de la responsabilité

Quand la colère monte en Caïn, Dieu vient vers lui et lui parle.

Dans la vie, il y a de la mort, de la colère, du désir, des ténèbres mais aussi de la parole et de la lumière. Dieu le vivant adresse au vivant Caïn une parole difficile à comprendre. En hébreu le texte biblique semble contenir des fautes de grammaire. Les différentes traductions présentent bien des divergences. Pourtant un certain nombre d'éléments sont indubitables : Dieu parle à Caïn d'amélioration, de redressement. On peut entendre qu'il s'agit pour lui de relever la tête, une tête qu'il traîne tristement, une tête lourde. Caïn fait la tête avec d'excellentes raisons : Dieu, pour une raison qui n'est pas dite, a ignoré son offrande. Reste qu'il n'y a pas de quoi faire la tête ni aucune raison pour laisser monter la colère et la violence.

Cette parole de Dieu évoque aussi une ouverture, un seuil. Caïn est sur le point de passer un seuil vers ce qu'il ne connaît pas ou plutôt quelque chose, peut-être quelqu'un, le " péché ", est couché sur le seuil de Caïn. Qu'est-ce que le péché ? Le mot apparaît ici pour la première fois dans la bible. Il est notablement absent du récit du fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, récit pourtant dit du " péché originel ". Le verbe qui l'accompagne en Gn 4 évoque un animal, un chien, un loup, un monstre tapi et prêt à bondir. Pourtant ce péché n'appartient pas à rien de ce que connaît Caïn. Volontairement de plus, le texte hébreu fait ici une faute d'accord du verbe et des pronoms qui suivent, mélangeant des formes masculines et féminines. Ce péché, chose ou animal, masculin et féminin est sur le seuil. Comme dans un film fantastique de la série des " Alien ", cet être inconnu tente de pénétrer dans l'univers de Caïn. Il ne tient qu'à ce dernier d'ouvrir la porte et le péché entrera. Est-ce à cet épisode que songe, bien des années plus tard, l'apôtre Paul quand il écrit, reprenant une formule du Livre de la Sagesse " par un seul homme, le péché est entré dans le monde et avec lui la mort " (Rm 5.12 et Sg 2.24) ? Quoiqu'il en soit, le péché est sur le point d'entrer, en Caïn et/ou dans le monde. Caïn est comme cette porte par où le péché peut venir au monde et avec lui la violence et la mort. Et comme dans ce récit des origines, Caïn représente chacun d'entre nous, chacun d'entre nous est cette porte par laquelle le péché, la violence et la mort entrent et viennent au monde.

Le texte ajoute alors une connotation amoureuse à cette description, rendant le texte plus étrange encore. Cet être inconnu qu'est le péché désire Caïn : " le péché te désire, mais toi, tu le gouverneras ". Le texte renvoie à la parole dite par Dieu pour Eve : " Je multiplierai tes souffrances/dans la souffrance tu enfanteras des fils / vers ton homme [ira] ton désir/mais lui, il te gouvernera ". Il y a de la jouissance dans cette violence qui point. De même que sa mère a désiré son père, union dont il est le rejeton, le péché désire Caïn. Mais que naîtra-t'il de cette union ? Caïn n'a pas à désirer cet être qui le désire mais à le dominer ou à le gouverner.

Comme beaucoup des paroles de Dieu, il y a dans ce " tu le gouverneras " à la fois un commandement et une promesse. " Tu le gouverneras " car tu peux le faire, c'est à toi de maîtriser ce monstre couché au seuil de toi même. Rien n'est décidé, Caïn fut-il la pire crapule, n'est pas prédestiné à faire le mal.
Avant même qu'il n'ait agi, Caïn entend une parole de Dieu pour lui dire sa capacité de répondre au péché.

Deuxième parole :

La nécessité de l'aveu, dire le mal et la justice. Alors que Caïn s'est laissé submerger et violer par le péché. Dieu revient : Caïn se cache alors. Caïn se tait. Caïn fait celui qui ne sait pas. Il est vrai qu'il ne sait pas. Ici, plusieurs niveaux de lectures s'offrent à nous :
Déjà on pourrait dire que dans ce livre des commencements, Abel est le premier mort, Caïn n'a jamais vu de cadavre. Il ne savait pas ce qu'est la mort.
Mais on peut dire aussi que, pas plus qu'aucun être humain, Caïn ne sait où désormais est son frère défunt.
Enfin, on peut aussi comprendre que quiconque fait mal ne sait ce qu'il fait.
Il lui faut même se masquer la souffrance de l'autre, refuser de la connaître pour supporter de la savoir. Comment le bourreau se supporte-t'il quand le courant de la génératrice va déchirer le corps de sa victime ?
Caïn préfère peut-être ne pas savoir et du coup ne sait pas. Ce qu'il dit est vrai même si tout est faux. " Suis-je gardien de mon frère ? " Mauvaise réponse mais bonne question. Nous ne sommes pas les gardiens les uns des autres. Nous ne saurions être responsables de ce qui se passe en Chine, en Birmanie, au Rwanda, au Soudan, à Manhattan ou à Vitrolles. Nous ne sommes pas gardiens les uns des autres mais nous sommes frères et soeurs des uns et des autres. Et si nous ne savons pas, nous savons un peu. Nous savons que nous pourrions savoir davantage. Nous savons que parfois, il n'est pas bon d'apprendre ce qui arrive à tous ces frères et soeurs dont nous ne sommes pas les gardiens.
Dieu sait mais il interroge. Dieu sait moins comme le témoin impuissant de toutes les exactions commises que comme celui qui entend le cri du sang qui monte de la terre.
Alors Il annonce la conséquence presque naturelle de l'irruption de la violence par cette porte ouverte par Caïn. La terre a bu le sang d'Abel. Elle refusera désormais de porter du fruit pour son meurtrier. Celui-ci ne pourra plus se mettre au service du sol en tant que cultivateur. Il devra errer de terroir en terroir et trouver une autre manière de se nourrir.

Troisième parole: vivre autrement après la peine

Quand Caïn entend l'annonce de son errance, il se réalise comme un être à part et menacé dans la création. Puisque la violence est entrée dans le monde, nimporte qui peut désormais en être saisi. Pour que Caïn ne soit pas la victime toute désignée de ce potentiel déchaînement de violence, Dieu revient et met un signe sur lui. Ce signe, nul ne le connaît - encore un trou dans l'histoire - mais tous le reconnaîtront ! Parce que nul ne connaît ce signe, nul ne peut le dissimuler, personne n'est en mesure de l'arracher de celui qui le porte. Il appartient à Dieu mais est porté par l'homme. A Dieu seul la justice, c'est un leitmotiv de la Bible. A Dieu seul la vraie justice, celle qui tiendra compte de tous les paramètres, celle qui ne débouche pas nécessairement sur une nouvelle injustice ou n'appelle pas à la vendetta infiniment renouvelée. Le signe de Caïn signifie que le coupable appartient à Dieu qui l'a marqué. Il échappe ainsi aux velléités des vengeurs occasionnels. Il n'est pas innocenté pour autant mais il n'est pas destiné à être la victime

Du coup, Victor Hugo se trompe. Caïn n'est pas l'être rongé par le remords qu'il décrit dans la Légende des siècles ! Le Caïn de la Bible n'est pas un être tourmenté par son passé. Il est aussi père de famille et fondateur de ville. Il est à l'origine de la lignée des forgerons. Sa course débouche sur un progrès même si aux yeux des nomades et des agriculteurs que furent majoritairement les anciens habitants d'Israël, la ville et le métal furent souvent synonymes de pouvoir central et de menées guerrières.

Nous sommes pour la plupart d'entre nous gens des villes et grands consommateurs de métal. Caïn est alors un peu notre père et notre frère à la fois. Il est notre frère quand nous avons peur de sa violence réelle ou fabriquée, quand le simple fait de nous trouver dans le même champ que lui nous fait craindre - à tort le plus souvent- le pire. Mais il est notre père quand, comme lui, nous sentons que le péché nous guette comme un fauve sur le seuil, quand l'injure nous monte à la bouche pour une priorité refusée. Le Dieu de Gn 4 s'adresse alors toujours à nous pour nous dire la bonne nouvelle d'un possible renoncement à la violence, d'une possible expression de la faute quand la violence s'est emparée de nous, d'une possible continuation au delà de nos échecs à aimer.


Jean-Pierre STERNBERGER

Après 14 ans de ministère paroissial dans les Yvelines (ERVYS) et à Paris Port-Royal, Jean-Pierre Sternberger est animateur biblique (ERF) en Région parisienne. C'est dans le cadre d'un groupe de prédicateurs de la banlieue Nord de Paris réunis à Aubervilliers, qu'a été élaborée cette lecture du texte de la Genèse.