Assises 2004

Eglises, Mouvements et Associations
en quête de réconciliation et de paix

8-10 octobre 2004 à Clermont-Ferrand
ASSISES DE LA FÉDÉRATION PROTESTANTE DE FRANCE

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Violence et Economie

Par Annie FOUQUET, économiste

La violence de l’économie s’installe quand le lien économique prend la place des autres liens sociaux, politiques, affectifs, et que la relation marchande devient la seule forme de relation à l’autre. Or le marché ne peut exister sans règles. Sans règles, la loi du marché installe le règne de tous contre tous et son cortège de violences (mafias…). Pour se développer, les économies occidentales se sont appuyées sur des règles implicites, morales et politiques préexistantes : la valeur accordée au travail, la confiance dans les relations sociales, et la solidarité. Dans nos pays, les utopies nées de ces valeurs se sont progressivement inscrites dans des lois ou des institutions sociales (sécurité sociale, droit du travail). Aujourd’hui, face à la mondialisation l’utopie à réaliser est devant nous.

La violence de l’économie s’installe quand le lien économique prend la place des autres liens sociaux, politiques, affectifs, et que la relation marchande devient la seule forme de relation à l’autre. L’ideal-type de la relation marchande, c’est une relation d’échange immédiat sans passé ni avenir entre individus sans identité (tous identiques), construite sur le seul intérêt personnel, qui fait de la compétition le moteur de la vie sociale et institue comme normale la lutte de tous contre tous, dans un cynisme généralisé. Ceci n’arrive que 1) si certaines valeurs morales s’effacent comme les valeurs de gratuité, d’échange affectif, de solidarité avec ses proches et 2) que l’être se confond avec l’avoir : je vaux ce que je gagne (ou ce que je rapporte), j’existe par ce que je consomme. L’avoir remplace l’être et toutes les relations humaines sont des relations d’intérêt matériel immédiat.

La réaction de certains jeunes issus de l’immigration à notre société développée peut s’analyser comme une « sur adaptation » à ce monde marchand, qui ignore les allant de soi culturels qui encadrent ces liens économiques et ont permis de les faire fonctionner en société : l’existence de règles morales et politiques.

Avec l’effondrement du mur de Berlin, l’économie capitaliste de marché semble avoir triomphé des autres formes d’organisation sociale, et notamment de sa critique marxiste. Et pourtant depuis lors, la totale liberté de mouvements internationaux de capitaux a donné raison à la théorie économique de Marx selon laquelle le capital financier recherche le meilleur taux de profit à court terme au détriment des projets de long terme, dans lequel se construisent les projets industriels et les vies humaines. A contrario les difficultés de la transition économique des pays de l’ancien bloc de l’Est ont bien montré que l’économie de marché ne s’instaure pas spontanément sans un substrat culturel et réglementaire sans lequel la concurrence sauvage amène inexorablement le règne du plus fort, la loi des mafias et son cortège de violence. De même la mondialisation de l’économie restera source de violence tant qu’elle n’aura pas été encadrée dans des règles internationales qui commencent à se construire.

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Le fondement et la force de l’économie de marché c’est son lien avec les valeurs de liberté individuelle. Mais garantir la liberté de chacun est un combat de chaque instant, et les nations démocratiques ont développé des règles nombreuses pour protéger les plus faibles de la liberté écrasante des plus forts. Pour éviter de promouvoir la « liberté du renard libre dans le poulailler libre ».

1. Promouvoir le règne de la liberté en politique et en économie : deux projets différents

L’échange marchand envahit progressivement toutes les sphères de l’activité humaine, au nom de la liberté individuelle et de l’efficacité. Amartya Sen, prix Nobel d’économie d’origine indienne, inventeur de l’Indice de Développement Humain destiné à combattre la toute puissance de l’indicateur économique du PIB, rappelait qu’en effet il n’y a pas de famine dans les pays démocratiques; l’économie de marché a fait la preuve de son efficacité en permettant à chacun d’exprimer ses « capacités » par la liberté d’entreprendre, d’accéder aux capitaux et d’agir pour son intérêt immédiat qui se conjugue avec l’intérêt général. C’est le miracle du mécanisme de la « main invisible » du marché dont les « lois » de fonctionnement amènerait chacun à prendre les décisions qui additionnées aboutiront au meilleur équilibre général[1].

[1] En même temps, Amartya Sen en promouvant son indicateur de Développement Humain, rappelle que le taux de croissance de l'économie n'est pas le bon critère de succès pour un pays : il n'en est que le moyen, la fin en étant la vie des humains.

Pour cerner les limites de ce raisonnement, revenons au point de départ de l’idéologie du « tout marché » : le siècle des Lumières et la lutte contre l’absolutisme.
Adam Smith, père fondateur de l’économie politique dans la Richesse des Nations (fin XVIIIe), plaide pour la liberté d’entreprendre, la fin des privilèges, pour permettre à chacun d’exprimer ses capacités par son travail et d’ainsi contribuer à satisfaire à ses besoins et répondre à ceux des autres.

Selon l’auteur, le fondement de la valeur des objets c’est le Travail, et une Nation sera d’autant plus riche que tous travailleront à produire des biens utiles (et non à satisfaire les besoins superflus ou luxueux des nobles par une pléthore de serviteurs). Pour cela, la libre circulation des capitaux et des personnes conduira la société humaine vers la richesse et le progrès, en affectant de façon spontanée les ressources là où elles seront utiles[2]. Le jeu des prix du marché compare les capacités à produire au meilleur rapport qualité-prix et sanctionne les moins efficaces. C’est la théorie de Ricardo de « l’avantage comparatif ». Chacun (chaque pays) se spécialise dans ce pour quoi il est le plus efficace et échange avec l’autre pour obtenir les produits qu’il a renoncé à produire. Au final chacun est plus riche en nombre de biens possédés et consommés et tous y gagnent.

[2] Si un bien est trop rare, son prix monte, ce qui incite de nouveaux producteurs à s'y mettre jusqu'à ce qu'un nouvel équilibre soit trouvé entre le prix du marché qui équilibre l'offre et la demande, et rémunère le travail de producteur. (En effet, si trop de biens sont produits, les prix chutent et ceux des producteurs qui n'y gagnent plus rien se restreignent, laissant le marché aux plus efficaces).

Les limites du raisonnement tiennent à ce que l’équilibre d’un pays n’est pas seulement fonction de sa richesse matérielle mais s’inscrit dans un contrat moral qui lie les individus entre eux. Ce contrat social, dont une bonne partie est implicite, car ancré dans la culture partagée d’un pays, encadre les relations des hommes entre eux et leurs dirigeants. Les méconnaître, c’est s’exposer à de graves mécomptes.

Qui doit nourrir le peuple ? le Père de la Nation, ou les lois de l’économie?
Ou
Quand le contrat implicite est cassé…..
Un exemple historique

Turgot, ministre de Louis XVI quelques années avant la Révolution Française, constatant que le pays ne produit pas assez de blé pour nourrir tout les Français mais doit en importer massivement, ce qui ruine le Trésor Royal, décide d’appliquer les lois économiques découvertes récemment par Smith et Ricardo, il cesse d’intervenir sur le marché du blé et laisse « flotter » librement le prix … qui flambe ; ce prix élevé devrait inciter des paysans à mettre en culture de nouvelles terres et accroître la production de blé ; en conséquence, la quantité de blé disponible augmentera et le prix baissera, permettant à tous et aux plus pauvres de se nourrir.
Or, ce beau raisonnement ignore la durée : la première année, le prix du blé atteint des niveaux jamais vus sans que de nouvelles productions arrivent, et la famine est là. Ce faisant, Turgot a rompu le contrat implicite qui lie le Roi de France à ses Sujets : le Roi, Père de la Nation, se doit de nourrir ses Enfants. C’est pourquoi, quelques années plus tard, en octobre 1789, face à la famine, les femmes de Paris viendront à Versailles chercher le Roi et la Reine, les appelant « le Boulanger, la Boulangère et le petit Mitron ».

 

2. Le marché le plus « libre » n’existe pas sans règles

Les « lois » du marché s’inscrivent dans un cadre moral et politique qui en limite et la portée et la logique destructrice. Car un marché ne fonctionne pas sans règles.

2.1 .Les règles morales et culturelles

Certaines règles qui encadrent le marché ne sont pas inscrites dans la loi, mais dans la culture. Dans les sociétés occidentales, les humains, imprégnés de morale, ont intégré des normes de comportement allant de soi qui limitent la violence intrinsèque du marché : règles de courtoisie, de respect d’autrui…. (« tu ne voleras point, etc. » ...). Ces normes, intériorisées, semblent aller de soi[3]; n’ayant plus à être explicitées, elles en paraissent « naturelles », ce qu’elles ne sont pas.

[3] Norbert Elias, La société de cour; voir le papier de Frédéric de Coninck.

- La première est l’attitude face au travail : l’individu existe par le travail qu’il accomplit plus que par sa richesse. Le salut se trouve dans le travail bien accompli; étant travailleur et vertueux, le calviniste se trouve riche de surcroît puisqu’il consomme peu, ce qui lui permet d’investir et amorce le cercle vertueux de la croissance[4].

[4] Max Weber L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme.

- Autre règle morale : la confiance dans l’honnêteté et la loyauté d’autrui. Le capitalisme, fondé sur le crédit, suppose la confiance ; car qui dit crédit, dit confiance. C’est la même étymologie. La circulation de la monnaie est affaire de confiance[5]. La signature au bas de la lettre de change (lettre de crédit, ancêtre du chèque) gageait cette confiance. De nombreux travaux d’économistes récents ont révélé l’importance de la confiance dans les relations économiques[6]. La crise actuelle autour des affaires Enron, Vivendi et autres entreprises du secteur des Nouvelles Technologies de l‘Information et de la Communication (NTIC) atteint la confiance que les investisseurs pouvaient avoir dans la véracité des comptes à partir desquels se juge la santé d’une entreprise.

[5] Celui qui frappe la monnaie s’engage : c’est pourquoi le roi ou le Seigneur qui « frappe monnaie » y imprime son effigie. Les billets de banque sont garantis par la banque Centrale, c-a-d. la puissance biblique. Aucune grande banque ne peut aujourd’hui faire faillite sans remettre en cause la confiance nécessaire dans le système : l’Etat se substitue s’il le faut (Crédit Lyonnais) pour éviter un effondrement total.

[6] Eymard.

- Enfin autre règle morale : la solidarité qui limite les effets pervers de la compétition. Car la lutte de tous contre tous n’est efficace que quand elle est limitée. Le libéralisme économique anglo-saxon ne se comprend pas sans son volet de solidarité envers ceux que la compétition marchande a rejetés (la première Loi sur les Pauvres date de 1843 en Angleterre).

2.2. Des règles pour pacifier les relations économiques

En plus des règles morales, comme la valeur du travail, la confiance dans l’honnêteté d’autrui, ou la solidarité, les sociétés occidentales ont encadré le marché dans des règles à la fois pour le créer et pour en limiter le caractère destructeur :
- des règles pour organiser la concurrence, (supprimer les monopoles, abolir les corporations qui empêchaient l’entrée de nouveaux venus)
- et des règles pour protéger des méfaits de la concurrence et notamment recréer des formes de solidarité à la place des solidarité anciennes que l’échange marchand a cassées (de la solidarité familiale ou de village à la protection sociale fondée sur le travail ou sur la citoyenneté).

réguler la concurrence : la créer et la limiter
Le marché le plus « libéral » paraît être le marché américain; or il va de pair avec une législation très importante sur les règles de concurrence (lois anti-trust) et un arsenal juridique très utilisé : l’Etat américain n’est pas absent, mais au contraire très actif pour appliquer ces lois (affaire Microsoft). De même, la première action à mener dans les anciens pays de l’Est a été de construire un système de règles de droit de la concurrence pour permettre la libre entrée sur le marché, la reconnaissance des dettes, la création d’un système de crédit fiable, de façon à permettre à la compétition d’être efficace sans être ni violente, ni nuisible au plus faible (avec un succès très relatif, car ces règles nouvelles ne sont pas intériorisées ni forcément partagées par tous ; cf. la place des mafias y compris dans les nouvelles banques).

protéger les plus faibles
Contre « la liberté du renard libre dans le poulailler libre », les sociétés ont érigé des règles de protection des plus faibles. Les lois successives du 19e siècle en Occident ont encadré le pouvoir du fort (le détenteur de capital) par rapport au faible (le prolétaire n’ayant que ses bras à vendre) : le droit du travail et de la sécurité sociale en sont issus. Cela ne s’est pas construit sans heurts violents (comme l’ont montré les luttes syndicales et politiques de la fin du XIXe siècle, quand on découvre que l’égalité politique n’a pas entraîné l’égalité économique, mais plutôt son contraire). En France, des lois limitent la durée du travail des femmes et des enfants dès 1841 puis 1892; la loi qui instaure la responsabilité de l’entrepreneur en cas d’accident du travail date de 1898, etc… En Europe des directives européennes tentent d’harmoniser les règles des pays de l’Union pour généraliser une concurrence loyale et respectueuse des conditions de vie et de travail des salariés et ainsi éviter une harmonisation par le bas qui serait la conséquence logique d’une concurrence sauvage non régulée.
Mais ce qui a été possible dans un Etat culturellement homogène, ou ce qui se tente avec quelques difficultés dans un ensemble culturel un peu plus large mais encore cohérent qu’est l’Europe, est encore plus difficile à concevoir dans la mosaïque planétaire.

Un exemple de différence culturelle en Europe :
l’attitude face au chômage.

Dans tous les pays, on a cherché à distinguer les chômeurs valides désirant travailler, les paresseux (valides en désirant pas travailler) et les invalides. Mais la façon dont chaque pays l’a fait est intimement liée à sa culture. En Grande Bretagne, pays de tradition protestante, la responsabilité individuelle par son travail est une valeur cardinale, et être reconnu chômeur est positif : c’est être reconnu responsable, capable de subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. Pour recevoir des allocations quand on est sans travail, il faut être reconnu incapable de travailler (invalide). Le licenciement n’est pas aussi mal vécu qu’en France.
En France pour être reconnu chômeur, il faut avoir été salarié, c’est-à-dire subordonné à autrui (= irresponsable) ; c’est l’irresponsabilité (juridique) du salarié licencié qui lui donne accès à une indemnisation. En Grande Bretagne, c’est l’incapacité de travailler qui donne accès à une assistance (méprisée), le chômeur (responsable) se défend tout seul : l’allocation chômage est de très courte durée.
La comparaison des taux de chômage dans la définition internationale du Bureau International du Travail (BIT) traduit ces différences culturelles. Au Royaume Uni, le taux de chômage BIT est de 5% (là où en France il est de 8,5%); mais il y a en plus 12% d’invalides inactifs et assistés qu’il faut « remettre au travail ». En France, le taux de handicapés est bien moindre, et beaucoup travaillent (4% des salariés). Au total, la situation concrète des Français et des Britanniques est sans doute peu différente; mais étant vécue très différemment, elle se décompte différemment.

3. La violence économique liée à la mondialisation

L’ouverture des frontières du marché mondial est une preuve a contrario de la nécessité de règles partagées.

3.1 Vue du côté des pays riches (« du Nord »)

La concurrence des pays à très bas salaires peut amener à fermer des entreprises devenues non « compétitives » dans les pays riches. Ceci est une violence d’autant plus mal vécue que les conditions de travail des pays en question sont plus scandaleuses (exploitation du travail des enfants, des prisonniers…).
Le cynisme des multinationales, qui recherchent au nom de leurs actionnaires des taux de profit toujours plus importants (15 % par an), et bien souvent supérieurs aux progrès de productivité possibles sur longue période (qui sont de l’ordre de 2 à 3% maximum), a fait des ravages pendant ces dernières années, condamnant à la fermeture des entreprises familiales rentables, mais ne répondant pas à ces normes imposées par une « vulgate » internationale de cotateurs « avides et sans âme ». La recherche du profit à court terme s’oppose bien souvent à celle du développement de l’entreprise à moyen et long terme. On a opposé ainsi le capitalisme anglo-saxon (tiré par l’actionnaire) au capitalisme rhénan (tiré par la logique productive)[7].

[7] Michel Albert.

La violence vient de la brutalité de ce qui est vécu comme une « sanction » économique injuste et en l’absence d’ennemi : l’affrontement direct entre le Capital et le Travail (entre les salariés et les chefs d’entreprise- propriétaires) disparaît : les décisions sont prises dans un « ailleurs » impalpable dans une logique de « fait accompli »[8]; l’absence de lieu d’affrontement entraîne également l’absence de lieu de création de compromis et de construction de règles.

[8] D’où la forme nouvelle de violence qui est apparue dans des conflits récents : la violence n’est plus dirigée contre le patron, via les pertes d’exploitation liées à la cessation du travail, mais de façon indistincte contre le monde extérieur sous forme de menace à l’ordre public, comme celle de verser des produits chimiques hautement toxiques dans la rivière, ou la menace de faire sauter des bâtiments publics avec les produits de l’entreprise.

La chute de la bulle spéculative, la perte de confiance des petits actionnaires, les scandales récents accroissent le ressentiment des salariés des entreprises qui ont dû fermer pour cause de « non conformité » au dictat des cotateurs. En même temps ces scandales sont l’occasion d’une prise de conscience : les nouveaux actionnaires de plus en plus nombreux sont des salariés qui ont placé leur épargne dans des fonds de pension dont ils souhaitent tirer un bénéfice à long terme et pas seulement à court terme. Le développement de l’actionnariat salarié, la demande de transparence des « petits porteurs », le risque que fait courir à la Bourse elle-même une perte de confiance de ces nombreux détenteurs, tout cela contribue à construire de nouvelles règles pour encadrer ce marché et lui permettre de continuer à fonctionner.

3.2 Vue du côté des pays pauvres (du Sud)

Depuis longtemps, les pays dits non développés ont eu à souffrir de la violence que leur ont faite les pays développés qui leur ont imposé des termes de l’échange inégaux. C’est ainsi que l’Angleterre a tué l’industrie textile indienne au 19e siècle, que la suppression des barrières douanières a tué dans l’œuf bien des projets de développement autonomes.
Les prix du marché mondial sont bien souvent inférieurs au coût de production intérieur, grâce à des subventions que les pays développés s’autorisent pour conserver tel ou tel secteur de production : c’est le cas de l’agriculture, tant aux Etats-Unis qu’en Europe. C’est le cas récent de la sidérurgie : le gouvernement américain taxe les importations d’acier pour protéger sa production d’acier moins rentable et plus chère que la production étrangère (européenne notamment).
La colonisation et sa suite a longtemps été l’occasion de ce que certains ont appelé « le pillage du Tiers Monde », avec achat à bas prix de produits de base, minerais, arachides, grains de café…, et vente à prix élevés à ces mêmes pays de produits élaborés. Sans leur donner une chance de les produire en interne.

Les prêts au développement ont plus rapporté aux pays prêteurs qu’aux pays emprunteurs qui croulent sous le poids de la dette. La ponction des remboursements leur ôte toute capacité d’investissement autonome. On a souvent comparé la Banque Mondiale et le FMI à des pompiers pyromanes. Bien souvent ignorants des équilibres traditionnels internes à une société, ils importent des règles de fonctionnement qui cassent les structures anciennes sans que se reconstruisent de nouvelles[9].

[9] Exemple d’ignorance culturelle : le ciblage de certaines politiques d’aide au développement sur les hommes alors que ce sont les femmes qui font marcher le commerce dans certains pays africains.

Certains remettent en cause la notion même de développement qui ne serait qu’une couverture pour continuer le pillage des faibles au profit des plus forts.

L’asymétrie des positions sur le marché mondial entre pays riches et pays pauvres pèse sur ceux qui n’ont pas les moyens de se protéger, sauf à s’unir dans une stratégie globale. C’est par exemple ce qu’ont fait les pays producteurs de pétrole : leur union dans l’OPEP leur a permis de réguler les prix
et la production mondiale au grand dam du plus gros consommateur de pétrole que sont les Etats Unis.

Comme au siècle passé, des associations innovent pour sortir du cynisme des lois du marché : par exemple, l’organisation de circuits de « commerce équitable », ou « l’éthique dans l’étiquette »…

3.3 Une régulation mondiale en construction

L’ existence d’organisations mondiales a jusqu’à présent permis d’éviter les embrasements planétaires que le XXe siècle a connus. Se négocie dans divers lieux[11], la façon de pacifier les relations économiques, pour éviter que la guerre commerciale n’entraîne la guerre tout court, et pour que le projet libéral d’un jeu à somme positive pour tous puisse se réaliser.

La création de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) est une nouvelle avancée pour construire une régulation conjointe sur la base de négociations entre les pays, et non de décisions technocratiques imposées. L’Union Européenne y défend par exemple la notion de service public sous le terme de Service d’Interêt Général.

Encore faut-il que tous les pays jouent le jeu, et que les tentatives de régulation mondiale comme celle de l’OMC ne soient pas refusés dès lors qu’elles gênent le pays le plus fort économiquement et militairement, les États-Unis. Récemment sur plusieurs sujets (acier, agriculture, émission de gaz à effet de serre avec le protocole de Kyoto), les Etats-Unis ont dévoilé que leurs intérêts propres à court terme primaient sur la recherche d’une harmonie mondiale.

On assiste à un retour nécessaire de la morale et de la politique qui réaffirment les buts poursuivis, et relèguent l’économie au rang de moyen. Les débats parfois violents suscités par ce retour du politique (on l’a vu à Seattle ou à Gênes) ressemblent aux luttes de la fin du 19 siècle quand on passait d’un système technique à un autre avec une première mondialisation (avec l’annexion de colonies) qui s’effondra dans la guerre mondiale. Aujourd’hui, ce retour du politique passe par la reconnaissance des peuples et de leur diversité culturelle.

Le cynisme intrinsèque de la « loi du marché » doit encore et toujours être encadré dans le politique : partant des fondamentaux culturels et des valeurs partagées, les règles nouvelles sont à créer collectivement.

[11] OMC, OIT (Bureau International du Travail), OMS, OCDE, G8, Conférences périodiques de l’ONU sur des thèmes planétaires, comme Le Sommet de la Terre de Rio en 1992 et poursuivi à Johannesbourg fin août 2002 (Pauvreté et environnement), avec dans l’intervalle le protocole de Kyoto (1997) sur le réchauffement climatique et la limitation des émissions de gaz à effet de serre.

Annie FOUQUET-BOITEUX, économiste, administrateur de l’Insee, fut membre de la CSEI (commission sociale économique et internationale) de la FPF où elle a participé au dossier Chômage en 1987, puis « Travail, Partage Exclusion » (1990- 1995), a animé le Groupe Europe. Elle représente la France au Comité de l’Emploi de l’Union Européenne, et préside le Comité « Travail Emploi Affaires Sociales » de l’OCDE. Elle est membre de la Paroisse ERF de Robinson (92).