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Violence et Economie Par Annie FOUQUET, économiste La violence de léconomie sinstalle quand le lien économique prend la place des autres liens sociaux, politiques, affectifs, et que la relation marchande devient la seule forme de relation à lautre. Or le marché ne peut exister sans règles. Sans règles, la loi du marché installe le règne de tous contre tous et son cortège de violences (mafias ). Pour se développer, les économies occidentales se sont appuyées sur des règles implicites, morales et politiques préexistantes : la valeur accordée au travail, la confiance dans les relations sociales, et la solidarité. Dans nos pays, les utopies nées de ces valeurs se sont progressivement inscrites dans des lois ou des institutions sociales (sécurité sociale, droit du travail). Aujourdhui, face à la mondialisation lutopie à réaliser est devant nous. La violence de léconomie sinstalle quand le lien économique prend la place des autres liens sociaux, politiques, affectifs, et que la relation marchande devient la seule forme de relation à lautre. Lideal-type de la relation marchande, cest une relation déchange immédiat sans passé ni avenir entre individus sans identité (tous identiques), construite sur le seul intérêt personnel, qui fait de la compétition le moteur de la vie sociale et institue comme normale la lutte de tous contre tous, dans un cynisme généralisé. Ceci narrive que 1) si certaines valeurs morales seffacent comme les valeurs de gratuité, déchange affectif, de solidarité avec ses proches et 2) que lêtre se confond avec lavoir : je vaux ce que je gagne (ou ce que je rapporte), jexiste par ce que je consomme. Lavoir remplace lêtre et toutes les relations humaines sont des relations dintérêt matériel immédiat. La réaction de certains jeunes issus de limmigration à notre société développée peut sanalyser comme une « sur adaptation » à ce monde marchand, qui ignore les allant de soi culturels qui encadrent ces liens économiques et ont permis de les faire fonctionner en société : lexistence de règles morales et politiques. Avec leffondrement du mur de Berlin, léconomie capitaliste de marché semble avoir triomphé des autres formes dorganisation sociale, et notamment de sa critique marxiste. Et pourtant depuis lors, la totale liberté de mouvements internationaux de capitaux a donné raison à la théorie économique de Marx selon laquelle le capital financier recherche le meilleur taux de profit à court terme au détriment des projets de long terme, dans lequel se construisent les projets industriels et les vies humaines. A contrario les difficultés de la transition économique des pays de lancien bloc de lEst ont bien montré que léconomie de marché ne sinstaure pas spontanément sans un substrat culturel et réglementaire sans lequel la concurrence sauvage amène inexorablement le règne du plus fort, la loi des mafias et son cortège de violence. De même la mondialisation de léconomie restera source de violence tant quelle naura pas été encadrée dans des règles internationales qui commencent à se construire. *
Le fondement et la force de léconomie de marché cest son lien avec les valeurs de liberté individuelle. Mais garantir la liberté de chacun est un combat de chaque instant, et les nations démocratiques ont développé des règles nombreuses pour protéger les plus faibles de la liberté écrasante des plus forts. Pour éviter de promouvoir la « liberté du renard libre dans le poulailler libre ». 1. Promouvoir le règne de la liberté en politique et en économie : deux projets différents Léchange marchand envahit progressivement toutes les sphères de lactivité humaine, au nom de la liberté individuelle et de lefficacité. Amartya Sen, prix Nobel déconomie dorigine indienne, inventeur de lIndice de Développement Humain destiné à combattre la toute puissance de lindicateur économique du PIB, rappelait quen effet il ny a pas de famine dans les pays démocratiques; léconomie de marché a fait la preuve de son efficacité en permettant à chacun dexprimer ses « capacités » par la liberté dentreprendre, daccéder aux capitaux et dagir pour son intérêt immédiat qui se conjugue avec lintérêt général. Cest le miracle du mécanisme de la « main invisible » du marché dont les « lois » de fonctionnement amènerait chacun à prendre les décisions qui additionnées aboutiront au meilleur équilibre général[1]. [1] En même temps, Amartya Sen en promouvant son indicateur de Développement Humain, rappelle que le taux de croissance de l'économie n'est pas le bon critère de succès pour un pays : il n'en est que le moyen, la fin en étant la vie des humains. Pour
cerner les limites de ce raisonnement, revenons au point de départ
de lidéologie du « tout marché » : le
siècle des Lumières et la lutte contre labsolutisme. Selon lauteur, le fondement de la valeur des objets cest le Travail, et une Nation sera dautant plus riche que tous travailleront à produire des biens utiles (et non à satisfaire les besoins superflus ou luxueux des nobles par une pléthore de serviteurs). Pour cela, la libre circulation des capitaux et des personnes conduira la société humaine vers la richesse et le progrès, en affectant de façon spontanée les ressources là où elles seront utiles[2]. Le jeu des prix du marché compare les capacités à produire au meilleur rapport qualité-prix et sanctionne les moins efficaces. Cest la théorie de Ricardo de « lavantage comparatif ». Chacun (chaque pays) se spécialise dans ce pour quoi il est le plus efficace et échange avec lautre pour obtenir les produits quil a renoncé à produire. Au final chacun est plus riche en nombre de biens possédés et consommés et tous y gagnent. [2] Si un bien est trop rare, son prix monte, ce qui incite de nouveaux producteurs à s'y mettre jusqu'à ce qu'un nouvel équilibre soit trouvé entre le prix du marché qui équilibre l'offre et la demande, et rémunère le travail de producteur. (En effet, si trop de biens sont produits, les prix chutent et ceux des producteurs qui n'y gagnent plus rien se restreignent, laissant le marché aux plus efficaces). Les limites du raisonnement tiennent à ce que léquilibre dun pays nest pas seulement fonction de sa richesse matérielle mais sinscrit dans un contrat moral qui lie les individus entre eux. Ce contrat social, dont une bonne partie est implicite, car ancré dans la culture partagée dun pays, encadre les relations des hommes entre eux et leurs dirigeants. Les méconnaître, cest sexposer à de graves mécomptes.
2. Le marché le plus « libre » nexiste pas sans règles Les « lois » du marché sinscrivent dans un cadre moral et politique qui en limite et la portée et la logique destructrice. Car un marché ne fonctionne pas sans règles. 2.1 .Les règles morales et culturelles Certaines règles qui encadrent le marché ne sont pas inscrites dans la loi, mais dans la culture. Dans les sociétés occidentales, les humains, imprégnés de morale, ont intégré des normes de comportement allant de soi qui limitent la violence intrinsèque du marché : règles de courtoisie, de respect dautrui . (« tu ne voleras point, etc. » ...). Ces normes, intériorisées, semblent aller de soi[3]; nayant plus à être explicitées, elles en paraissent « naturelles », ce quelles ne sont pas. [3] Norbert Elias, La société de cour; voir le papier de Frédéric de Coninck. - La première est lattitude face au travail : lindividu existe par le travail quil accomplit plus que par sa richesse. Le salut se trouve dans le travail bien accompli; étant travailleur et vertueux, le calviniste se trouve riche de surcroît puisquil consomme peu, ce qui lui permet dinvestir et amorce le cercle vertueux de la croissance[4]. [4] Max Weber Léthique protestante et lesprit du capitalisme. - Autre règle morale : la confiance dans lhonnêteté et la loyauté dautrui. Le capitalisme, fondé sur le crédit, suppose la confiance ; car qui dit crédit, dit confiance. Cest la même étymologie. La circulation de la monnaie est affaire de confiance[5]. La signature au bas de la lettre de change (lettre de crédit, ancêtre du chèque) gageait cette confiance. De nombreux travaux déconomistes récents ont révélé limportance de la confiance dans les relations économiques[6]. La crise actuelle autour des affaires Enron, Vivendi et autres entreprises du secteur des Nouvelles Technologies de lInformation et de la Communication (NTIC) atteint la confiance que les investisseurs pouvaient avoir dans la véracité des comptes à partir desquels se juge la santé dune entreprise. [5] Celui qui frappe la monnaie sengage : cest pourquoi le roi ou le Seigneur qui « frappe monnaie » y imprime son effigie. Les billets de banque sont garantis par la banque Centrale, c-a-d. la puissance biblique. Aucune grande banque ne peut aujourdhui faire faillite sans remettre en cause la confiance nécessaire dans le système : lEtat se substitue sil le faut (Crédit Lyonnais) pour éviter un effondrement total. [6]
Eymard. - Enfin autre règle morale : la solidarité qui limite les effets pervers de la compétition. Car la lutte de tous contre tous nest efficace que quand elle est limitée. Le libéralisme économique anglo-saxon ne se comprend pas sans son volet de solidarité envers ceux que la compétition marchande a rejetés (la première Loi sur les Pauvres date de 1843 en Angleterre). 2.2. Des règles pour pacifier les relations économiques En
plus des règles morales, comme la valeur du travail, la confiance
dans lhonnêteté dautrui, ou la solidarité,
les sociétés occidentales ont encadré le marché
dans des règles à la fois pour le créer et pour en
limiter le caractère destructeur : réguler
la concurrence : la créer et la limiter protéger
les plus faibles
3. La violence économique liée à la mondialisation Louverture des frontières du marché mondial est une preuve a contrario de la nécessité de règles partagées. 3.1 Vue du côté des pays riches (« du Nord ») La
concurrence des pays à très bas salaires peut amener à
fermer des entreprises devenues non « compétitives »
dans les pays riches. Ceci est une violence dautant plus mal vécue
que les conditions de travail des pays en question sont plus scandaleuses
(exploitation du travail des enfants, des prisonniers
). [7] Michel Albert. La violence vient de la brutalité de ce qui est vécu comme une « sanction » économique injuste et en labsence dennemi : laffrontement direct entre le Capital et le Travail (entre les salariés et les chefs dentreprise- propriétaires) disparaît : les décisions sont prises dans un « ailleurs » impalpable dans une logique de « fait accompli »[8]; labsence de lieu daffrontement entraîne également labsence de lieu de création de compromis et de construction de règles.
La chute de la bulle spéculative, la perte de confiance des petits actionnaires, les scandales récents accroissent le ressentiment des salariés des entreprises qui ont dû fermer pour cause de « non conformité » au dictat des cotateurs. En même temps ces scandales sont loccasion dune prise de conscience : les nouveaux actionnaires de plus en plus nombreux sont des salariés qui ont placé leur épargne dans des fonds de pension dont ils souhaitent tirer un bénéfice à long terme et pas seulement à court terme. Le développement de lactionnariat salarié, la demande de transparence des « petits porteurs », le risque que fait courir à la Bourse elle-même une perte de confiance de ces nombreux détenteurs, tout cela contribue à construire de nouvelles règles pour encadrer ce marché et lui permettre de continuer à fonctionner. 3.2 Vue du côté des pays pauvres (du Sud) Depuis
longtemps, les pays dits non développés ont eu à
souffrir de la violence que leur ont faite les pays développés
qui leur ont imposé des termes de léchange inégaux.
Cest ainsi que lAngleterre a tué lindustrie textile
indienne au 19e siècle, que la suppression des barrières
douanières a tué dans luf bien des projets de
développement autonomes. Les prêts au développement ont plus rapporté aux pays prêteurs quaux pays emprunteurs qui croulent sous le poids de la dette. La ponction des remboursements leur ôte toute capacité dinvestissement autonome. On a souvent comparé la Banque Mondiale et le FMI à des pompiers pyromanes. Bien souvent ignorants des équilibres traditionnels internes à une société, ils importent des règles de fonctionnement qui cassent les structures anciennes sans que se reconstruisent de nouvelles[9]. [9] Exemple dignorance culturelle : le ciblage de certaines politiques daide au développement sur les hommes alors que ce sont les femmes qui font marcher le commerce dans certains pays africains. Certains remettent en cause la notion même de développement qui ne serait quune couverture pour continuer le pillage des faibles au profit des plus forts. Lasymétrie
des positions sur le marché mondial entre pays riches et pays pauvres
pèse sur ceux qui nont pas les moyens de se protéger,
sauf à sunir dans une stratégie globale. Cest
par exemple ce quont fait les pays producteurs de pétrole
: leur union dans lOPEP leur a permis de réguler les prix
Comme au siècle passé, des associations innovent pour sortir du cynisme des lois du marché : par exemple, lorganisation de circuits de « commerce équitable », ou « léthique dans létiquette » 3.3 Une régulation mondiale en construction L existence dorganisations mondiales a jusquà présent permis déviter les embrasements planétaires que le XXe siècle a connus. Se négocie dans divers lieux[11], la façon de pacifier les relations économiques, pour éviter que la guerre commerciale nentraîne la guerre tout court, et pour que le projet libéral dun jeu à somme positive pour tous puisse se réaliser. La création de lOMC (Organisation Mondiale du Commerce) est une nouvelle avancée pour construire une régulation conjointe sur la base de négociations entre les pays, et non de décisions technocratiques imposées. LUnion Européenne y défend par exemple la notion de service public sous le terme de Service dInterêt Général. Encore faut-il que tous les pays jouent le jeu, et que les tentatives de régulation mondiale comme celle de lOMC ne soient pas refusés dès lors quelles gênent le pays le plus fort économiquement et militairement, les États-Unis. Récemment sur plusieurs sujets (acier, agriculture, émission de gaz à effet de serre avec le protocole de Kyoto), les Etats-Unis ont dévoilé que leurs intérêts propres à court terme primaient sur la recherche dune harmonie mondiale. On assiste à un retour nécessaire de la morale et de la politique qui réaffirment les buts poursuivis, et relèguent léconomie au rang de moyen. Les débats parfois violents suscités par ce retour du politique (on la vu à Seattle ou à Gênes) ressemblent aux luttes de la fin du 19 siècle quand on passait dun système technique à un autre avec une première mondialisation (avec lannexion de colonies) qui seffondra dans la guerre mondiale. Aujourdhui, ce retour du politique passe par la reconnaissance des peuples et de leur diversité culturelle. Le cynisme intrinsèque de la « loi du marché » doit encore et toujours être encadré dans le politique : partant des fondamentaux culturels et des valeurs partagées, les règles nouvelles sont à créer collectivement. [11] OMC, OIT (Bureau International du Travail), OMS, OCDE, G8, Conférences périodiques de lONU sur des thèmes planétaires, comme Le Sommet de la Terre de Rio en 1992 et poursuivi à Johannesbourg fin août 2002 (Pauvreté et environnement), avec dans lintervalle le protocole de Kyoto (1997) sur le réchauffement climatique et la limitation des émissions de gaz à effet de serre. Annie FOUQUET-BOITEUX, économiste, administrateur de lInsee, fut membre de la CSEI (commission sociale économique et internationale) de la FPF où elle a participé au dossier Chômage en 1987, puis « Travail, Partage Exclusion » (1990- 1995), a animé le Groupe Europe. Elle représente la France au Comité de lEmploi de lUnion Européenne, et préside le Comité « Travail Emploi Affaires Sociales » de lOCDE. Elle est membre de la Paroisse ERF de Robinson (92). |