Eglises,
Mouvements et Associations
|
|
Autres textes et contributions |
4 approches de la violencepar Eric Fuchs, éthicienExposé du professeur Eric Fuchs lors de la Pastorale nationale de l'Union des Eglises évangéliques libres Le Mazet-Saint-Voy - Mai 2002 Il y a 4 voies d'approche assez classiques concernant la violence : l’éthologique, la psychanalytique, l’anthropologique et la théologique. 1) L'éthologie : (concerne les mœurs, les pratiques sociales, tout ce qui provient naturellement, pas seulement les animaux) : elle fait la différence entre agressivité et violence. Tout être humain, pour vivre, manifeste de l'agressivité. L'agressivité est une expression de la vie. La violence est autre chose que l'agressivité, il ne faut pas les confondre : c' est une agressivité volontaire et qui a pour but de susciter chez autrui une réaction de soumission en général ou une contre-réaction de violence en retour. Il y a une intention malveillante. La violence est un phénomène culturel, typiquement humain. Il n'y a aucune violence chez les animaux, ils montrent de l'agressivité en attaquant leur proie, mais sans intention malveillante; il n'y a que l'intention de se nourrir. En tant que phénomène culturel humain, elle suscite, pour la gérer et si possible la réduire des mécanisme sociaux qui ont pour fonction de réintroduire des limites, surtout en ce qui concerne la violence corporelle. Le langage peut aussi prendre des formes violentes, mais il n'a jamais cette violence au sens premier du terme, puisqu'il n'atteint pas le corps. Ce que craint avant tout la société, c'est la violence au premier degré, celle qui détruit physiquement. En ce qui concerne la violence verbale, les limites fixées par la loi sont assez floues, par contre, la violence physique est toujours considérée comme négative. Il y a une certaine violence dans ces mécanismes qui interdisent la violence. Comment les mécanismes violents, qui veulent gérer la violence ou en tous cas la maintenir dans des cadres acceptables, peuvent-ils être reconnus comme légitimes alors que d'autres formes de violence sont illégitimes ? Il y a là un problème dont l'éthique traite souvent. Nous ne sommes pas forcément violents en étant agressifs. Nous devenons violents lorsque nous transférons notre agressivité dans un autre registre, qui est celui de la volonté d'exercer sur autrui une action à notre profit. L'agressivité est naturelle, pas la violence, mais l'homme est un animal dégénéré, il n'a pas de régulation naturelle de la violence, alors que chez les animaux, on observe une régulation naturelle, par exemple dans le combat des loups mâles pour savoir lequel sera le chef: celui qui perd tend sa gorge en signe de soumission et le vainqueur ne l'égorge jamais. Combien d'hommes ont été égorgés alors même qu'ils étaient sans défense. On voit très bien que chez l'animal il y a une sorte d'automatisme qui fait que les animaux font règle entre eux de manière non dangereuse pour le groupe qui empêche la cruauté que les conflits pourraient susciter. Chez l'homme il n'y a pas de régulation naturelle, il a fallu qu'il invente des régulations culturelles, sociales, morales. C'est cela qui précisément fait problème, c'est qu'on ne sait pas si elles sont suffisantes ou pas. 2) L'approche psychanalytique : Freud a eu deux discours différents sur la violence. Dans la première topique, il la lie à l'instinct d'agression, la sexualité et la mort. La violence apparaît très peu dans le vocabulaire psychanalytique : on ne parle pas de violence, on parle de pulsions. Il oppose dans ses travaux deux pulsions : la pulsion sexuelle, ou libido. Liée au principe de plaisir et à la persistance de l'espèce, cette pulsion menace sans cesse l'équilibre de l'appareil psychique, par conséquent une autre pulsion s'y oppose, que Freud appelle la pulsion du moi, énergie au service de la défense de la personne menacée par sa propre pulsion libidineuse. Il y aurait donc une tension que nous vivrions entre cette fonction de désir qui nous pousse à la rencontre d'autrui, fût-ce même dans la violence et une sorte de contre-violence, pour défendre la personne dans son unité. C'est le moi, disait Freud à ce moment-là, qui d'une part cherche à maintenir son équilibre par la sélection des besoins d' autoconservation, (par exemple se nourrir) et par le retournement sur lui-même de l'investissement de la libido, d'où l'explication qu'il donne du narcissisme, autorégulation de retour sur soi de cet investissement qui normalement devrait concerner autrui, ce qui met le moi en danger et produit un retournement sur soi de cette pulsion profonde. Freud abandonne cette première topique vers 1920 dans son ouvrage "Au-delà du principe de plaisir" . Cette explication lui paraît insatisfaisante et pas tout à fait convenable. Il va assimiler l'autoconservation et l'amour de soi dans ce qu'il appellera la pulsion de vie qu'il va opposer à la pulsion de mort. On va retrouver ici cette double notion qui n'existait pas dans les premiers travaux, pulsion de vie, pulsion de mort. Dans la deuxième topique , la pulsion de vie qui sera résumée par le terme grec Eros est une énergie qui vise à la conservation du moi par complexification croissante d'éléments divers qu'il assimile peu à peu et dont il cherche à assurer l'unité. Cette énergie est celle de la libido, Eros, qui cherche à unifier, à réunir les éléments multiples qui constituent notre existence. A cette force de vie s'oppose la pulsion de mort (Thanatos), qui est la tendance fondamentale de tout être vivant à retourner à l'état anorganique. Pour Freud il y a là une espèce de tension en nous entre ce désir de complexification que la vie nous offre et en même temps un grand désir finalement de sommeil, de tranquillité, d'absence de conflits. C'est quelque chose qui nous remet dans un état que Freud appelait anorganique. Il y a une tension entre pulsion de vie et pulsion de mort. Cette pulsion de mort est ainsi tournée sur nous-mêmes comme une force d'autodestruction; on la sent très fortement dans les cas de suicide par exemple, triomphe de la pulsion de mort sur les forces de vie qui finalement emporte l'individu. La libido cherche à détourner cette force mortelle vers l'extérieur; par exemple dans le sadisme, la puissance de mort se tourne vers autrui. Une partie de la puissance de mort est liée à l'inconscient et on peut alors parler du masochisme, cette espèce de goût que certains peuvent avoir pour une certaine forme de destruction de soi. La violence découlerait dans cette perspective de cette dérivation vers un objet extérieur de la pulsion de mort. Elle appartiendrait comme telle au fonctionnement de l'homme dont le moi doit se maintenir vivant en détournant de lui vers autrui cette pulsion mortifère qui vient de son inconscient. La violence serait une expression de cette pulsion de mort qui nous habite et que nous détournerions de nous-même vers autrui pour échapper à cette force mortelle. Cette explication a eu beaucoup d'écho et correspond à nombre de phénomènes de violence que nous pouvons constater. Mon interprétation, c'est que la pulsion de mort est une dénégation, un refus imaginaire de ce que les psychanalystes appellent la perte de l'origine, un refus de la séparation, du deuil auquel il faut consentir pour devenir quelqu'un. Je ne suis pas maître de mon origine, je ne suis que ce que je suis, c'est-à-dire un être qui ne guérit pas ou qui guérit mal de cette blessure qui nourrit une certaine violence pour recoller à l'origine perdue. Il y a donc pulsion de mort dans ce refus de s'affronter à la loi qui vous décolle de votre origine, qui vous sépare de votre origine. Et cette pulsion s'exprimerait contre soi ou contre d'autres, cela peut prendre les deux formes, pour en quelque sorte imaginairement recoller à cette origine perdue. D'où la violence qui peut accompagner l'acte sexuel . Lorsque la parole n'articule plus le jeu des corps il peut y avoir une violence incroyable dans l'acte sexuel. 3) La théorie de René Girard (anthropologique). René Girard est un professeur de littérature aux Etats-Unis (Stamford), dont les travaux littéraires portent sur les grands textes, Shakespeare et les grands mythes. Il a trouvé une explication assez géniale de la violence. Il est arrivé à sa théorie à travers les grands textes, comme Proust par exemple et d'autres. Dans son premier ouvrage, "Mensonges romantiques et vérité romanesque" (1961), il étudie un thème qui l'a fasciné et qui l'a amené à sa théorie, l'importance des jumeaux, des structures gémellaires. Le débat autour des jumeaux l'a beaucoup intrigué. Il étudie la mimesis, c'est-à-dire l'imitation qu'il prend dans un sens très différent de celui que lui donne Platon. Il a travaillé sur les grands mythes et dans son ouvrage, qui est probablement le plus important, "La violence et le sacré" (Grasset, 1972), Girard explique la violence comme l'expression de ce qu'il appelle le désir mimétique, c'est-à-dire d'imitation. L'apprentissage de l'enfant se fait beaucoup par imitation. Cette notion est fondamentale, mais chez le bébé, très vite, il faut "faire comme l'autre" pour avoir la même compétence, la même valeur que l'autre, il y a un désir de ce que l'autre est en train de faire ou de désirer. Il y a donc le désir du désir, dans un sorte de jeu de miroirs. Dans des expériences qu'il a fait sur de petits bébés, au début de leur vie relationnelle, on voit très bien qu'ils se passionnaient exclusivement pour l'objet qu'un autre utilisait. Il y a là une structure profonde que Girard explique en disant que ce qui fait désirer, c'est ce que désire l'autre. Chez Girard, le désir n'a pas vraiment d'objet, il est désir de ce que désire l'autre. Ces désirs mutuels se heurtent et causent des conflits et de la violence. Il en est de même dans la vie de société, une structure conflictuelle, à la fois "imite-moi", mais "ne m'imite pas". On peut constater cela jusqu'à l'université, dans les rapports avec les professeurs. On peut interpréter à toutes sortes de niveaux ce genre de réflexion : à la fois on est fasciné par ce que fait l'autre, on veut être comme lui, et en même temps on le refuse. C'est là une réalité anthropologique assez fondamentale, qui serait, selon Girard, à l'origine de la violence. Obtenir ce que l'autre est. Il y a un antagonisme qui fait naître la résistance chez l'autre; ce n'est pas tellement un jeu de pouvoir comme on l'a souvent dit: le désir mimétique, c'est d'obtenir ce que l'autre est, pas tellement de ce que l'autre fait ou de ce que l'autre a. Cela provoque un antagonisme, fait naître la résistance chez l'autre et, par conséquent, augmente la tension et crée une violence qui ne fait que croître. C'est ce qu'il appelle la mimesis d'antagonisme. Elle va aboutir à des violences tout à fait redoutables. Comment les éviter ? Comment gérer cela de façon à ne pas détruire les groupes familiaux, sociaux, professionnels? C'est là que Girard fait une proposition très intéressante, qui a été beaucoup discutée : la violence doit être détournée. Comment la détourner pour éviter la destruction du groupe tout entier ? Il faut trouver une sorte de double monstrueux, sur lequel on va faire peser l'agressivité du groupe. De manière mythique, on exprime cette volonté de détourner la violence sur un double suffisamment proche de celui qu'on voudrait en quelque sorte détruire et en même temps qui ait des caractères suffisamment monstrueux pour pouvoir être détruit, c'est-à-dire être objet de la violence du groupe (les Juifs, les handicapés, les bossus). On peut voir dans l'histoire de l'humanité de nombreux exemples où le caractère à la fois proche et déviant d'un groupe ou d'une personne favorisait le fait qu'il devenait rapidement victime, qu'il devenait, et c'est le terme que la Bible utilise, et que Girard reprend : le bouc émissaire. Il y a là une fonction que Girard repère déjà dans toutes sortes de textes, l'apparition de la victime émissaire. Dans la Bible, il s'agissait de charger un bouc de tous les péchés d'Israël symboliquement et de l'envoyer dans le désert, vers la mort, et ainsi on libérait l'ensemble du peuple de ses péchés, du mal, de la violence. Le bouc a été remplacé très souvent par des individus. Cette fonction du bouc émissaire devient fonction sociale à travers ce rite. Elle suppose l' unanimité du groupe pour désigner la victime, il faut un responsable de ces tensions et de cette violence. Deuxième effet, une fois que la victime a été exécutée, la tension disparaît et le groupe retrouve une sorte d'équilibre et de paix. Dans les mythes anciens la victime a débarrassé la communauté de sa violence et de la haine qui l'habitaient. Elle devient alors un être positif; ayant été sacrifié, il a permis à la communauté de retrouver l'équilibre et la paix, par conséquent il va être divinisé. Il sera le dieu que l'on va honorer. Dès cet instant, on oublie complètement ce qui est à l'origine de l'unanimité religieuse qui s'est créée. Pour Girard c'est un véritable meurtre et le rituel va répéter constamment ce qui est à l'origine : une victime réellement sacrifiée. La paix est revenue, le dieu ainsi est honoré comme celui qui donne la paix à tous ceux qui vont croire en lui, puisque la violence a disparu. Chez les Anciens, il y a de nombreux mythes où on voit très bien que la victime ayant été sacrifiée, on oublie ce sacrifice, on le cache. On cherche toujours une cause à la violence. Le groupe vit une certaine tension, perd son unité, pourquoi ? De qui est-ce la faute ? C'est la faute de quelqu'un sur qui la violence se concentre, puis la tension retombe. La justice a été exercée grâce à celui qu'on a sacrifié. Exemple du mythe d'Œdipe : il est celui par qui le scandale est arrivé puisqu'il est un être particulièrement marqué par le tragique; on l'exile et on le fait disparaître et la paix revient dans la ville de Thèbes. Œdipe devient alors un personnage extraordinairement important. Il y a beaucoup d'autres exemples de ce genre dans les mythes anciens. Le fait qu'à l'origine du culte de telle ou telle divinité il y ait un acte de violence, un lynchage, un assassinat, qui a opéré son effet, on oublie qu'il y a eu lynchage et de génération en génération, on va répéter le rite qui permet d'édifier la religion X ou le culte tel ou tel. Les cultes de l'Antiquité sont fondés sur le rite sacrificiel. Pourquoi le sacrifice joue-t-il un tel rôle? Dans les cultures plus évoluées, on l'a transposé sur l'animal, mais en fait c'est l'indice de vouloir retrouver quelque chose qui à l'origine n'était manifestement pas un animal. Le bouc a remplacé l'homme, pas partout malheureusement. La violence est une donnée fondamentale de l'existence humaine parce qu'elle est fondée sur ce désir mimétique et antagoniste qui crée un tel danger pour les cultures et les sociétés que pour gérer la violence, il y fallu trouver une structure symbolique, répétitive, celle du sacrifice de la victime, qui n'a aucune rapport moral. On ne sacrifie pas la victime parce qu'elle s'est mal conduite, mais parce qu'elle a tel ou tel caractère, ou parce qu'elle correspond à telle ou telle caractéristique négative, physique ou historique, comme pour les Juifs. Tout est alors possible pour la disqualifier et pour justifier le sacrifice que l'on va faire. Girard explique ainsi les origines des religions, qui seraient selon lui la tentative de gestion de la violence, par ce rituel sacrificiel et par la répétition de ce rituel sacrificiel chaque fois que c'est à nouveau nécessaire. Dans un de ses travaux importants, "Les choses cachées depuis la fondation du monde" (1978), Girard dit lui-même j'ai étudié les textes anciens, les mythes grecs, je vais étudier la Bible, c'est toujours la même chose, il y a aussi une victime, un bouc émissaire, c'est le Christ, on le met en croix, puis tout s'arrange. Puis il s'est mis à étudier la Bible et à sa grande surprise, il y découvert que la structure mythique était complètement inversée : on ne s'intéressait pas, comme dans tous les mythes, au persécuteur, pour justifier la persécution, mais au persécuté. Cela l'a frappé et il s'est demandé pourquoi. Il s'est alors converti au Christianisme, en partant d'une réflexion intellectuelle, parce qu'il constate que le Christianisme est la seule religion qui prend parti des victimes, qui ne se met pas du côté des persécuteurs. Le Christ est un crucifié et il reste crucifié et adoré comme tel. La tradition biblique curieusement lève le voile, révèle ce qui est le fondement d'à peu près toutes les sociétés, cette violence qui pousse à la recherche du bouc émissaire, elle le dénonce comme une injustice, alors que tous les mythes étudiés jusque là montraient une justification de la violence par le sacrifice. Le Christianisme ayant ainsi révélé le fonctionnement secret de la plupart des religions, ce fonctionnement ne marche plus aussi bien. En quelque sorte le Christianisme a introduit dans l'histoire des hommes une sorte de difficulté nouvelle en disant "Le coup du sacrifice ne marche plus". Aujourd'hui nous ne gérons plus la violence, en tous cas officiellement, par des sacrifices. Et pourtant la violence continue. Nous n'avons plus de gestion religieuse mythique de la violence. Que nous reste-t-il ? C'est la grande question que Girard pose. Pour lui, la seule réponse est une réponse éthique : il s'agit de prendre en compte cette réalité et de la gérer de manière juste, pas par des astuces. Tout le fonctionnement des victimes émissaires de la violence comme dérivant de cette mimesis d'imitation et d'antagonisme doit être dénoncée comme une injustice. Il faut s'employer à faire triompher l'amour, non plus la haine. Cette réponse est tout à fait religieuse et assez dramatique, car la vieille stratégie de lutte contre la violence ne fonctionne plus, mais la violence continue. On continue à faire mourir les innocents, mais on n'a plus de justification. Aujourd'hui le débat sur la peine de mort montre que la justification sacrificielle ne marche plus. La grande justification de la peine de mort était que ce serait une sorte de sacrifice que l'on ferait à la justice. Cela ne marche plus. Il y a un travail de prise de conscience éthique. Mais il y a toujours des assassins, de la violence. Le problème de la gestion de la violence est aujourd'hui considérable, et Girard n'en dit pas grand' chose, sinon qu'il faut nous aimer les uns les autres! Ce discours nous permet de comprendre pas mal de phénomènes d'aujourd'hui et de repérer le phénomène du bouc émissaire qui prend des formes multiples. On peut relier cette théorie anthropologique au concept de "mauvais objet" de la théorie psychanalytique. Dans chaque groupe humain il y a cette convergence des différentes personnes pour trouver un "mauvais objet", en dehors ou dans le groupe. La société essaie avec difficulté de se donner les moyens de gérer la violence autrement que par des rituels symboliques sacrificiels, qui y parvient mal parce qu'il faudrait autre chose que les références culturelles qu'on nous donne. Seule une perspective théologique forte peut nous aider à nous débarrasser de cela, la justice, les droits de l'homme, cela ne suffit pas. A l'égard de personnes âgées, il y a des formes de violence qui les prennent comme des boucs émissaires. 4) La vision théologique : théorie de la non-violence. C'est le refus de la violence, en sachant parfaitement que nous ne sommes pas naturellement non violents, au contraire. Il y a un appel à une force extérieure qui serait la foi, qui nous permet de nous transformer, une métamorphose de nous-même où nous refusons ce jeu qui consiste à toujours mettre la faute sur l'autre, où nous nous mettons nous-même en cause. C'est une forme profondément éthique et religieuse, qui nécessite une conversion, un changement de compréhension, une autre manière de comprendre la vie des autres, où l'autre devient véritablement quelqu'un à prendre radicalement au sérieux. C'est l'autre qui peut me modifier, me faire bouger. Ce n'est pas moi qui prends des droits sur lui. C'est une inversion des relations, qui conduit au refus de se venger et en appelle chez l'autre à autre chose qu'à sa violence. La loi permet aussi de gérer: faire appel à la conscience de l'autre, à ce qui n'est pas dans sa violence. La nature de l'homme, à travers cette voie théologique, a été canalisée par l'éducation, la prière, la vie spirituelle et par l'existence d'une transcendance. La société est très malade aujourd'hui, parce que cette référence à une transcendance, qui nous constitue, nous libère et nous tient, est une référence qui n'est plus tellement admise : on n'a plus non plus la gestion symbolique, mythique qui permettait de gérer la violence, qu'est-ce qui nous reste ? Autour de nous, nous voyons un fonctionnement affolé, qui n'a plus de références et qui peut être extrêmement dangereux. Le retour de formes de violence épouvantables comme on a vu au 20 e siècle est assez significatif de ce que cette grande référence-là ne fonctionne plus bien, qu'on ne veut plus l'accepter. Dieu n'est pas un dieu vengeur, c'est un dieu qui souffre ; dans cette perspective, on accepte de prendre sur soi une certaine souffrance au lieu de faire souffrir les autres. C'est l'inversion de la violence en amour, au sens théologique du terme, un amour qui reconnaît l'autre dans son altérité et le respecte comme tel. Nous sommes dans une culture qui a été fondamentalement marquée par le Christianisme. Une pensée comme celle de Rogers par exemple, n'est pas née par hasard en occident. Ces pensées naissent parce qu'elles ont été fécondées par la révolution profonde qu'est le Christianisme. Déjà dans l'Ancien Testament, cheminant très profondément, il y a cette idée : "et si Dieu était du côté des petits ?" Cette idée change tout, la religion, la politique, et aujourd'hui on aurait besoin d'entendre cela. Il n'y a plus que l'argent, la rentabilité qui comptent. On est perdu si on continue comme cela. Sur le plan humain, que de sacrifiés. Quand vous entendez un certain discours économique, vous avez exactement le discours du bouc émissaire : "il vaut la peine d'en sacrifier quelques uns pour sauver le tout". On veut sauver l'entreprise, cela justifie le sacrifice d'un millier de personnes. Si on arrive à en mettre de côté un certain nombre, on vivra plus facilement. Les sacrifiés sont souvent les personnes les plus âgées de l'entreprise. Aujourd'hui la violence a pris des formes plus subtiles (le mobbing) : on a honte, on sait que la violence n'est pas bien, on le fait quand même. La société est rongée par les problèmes de violence larvée et n'arrive pas à s'en débarrasser, parce qu'elle n'en a pas les moyens. La solution théologique, c'est plus que les Dix Commandements, qui sont des balises, c'est l'amour, le souci de la réalité des autres, très concrètement. Les droits de l'homme ont une base chrétienne, même s'ils sont nés dans un esprit anticlérical. Ils sont là comme des phares. Il y a une éthique concrète, qui a besoin de balises et l'horizon que l'on vise, qui fait que l'éthique n'est pas seulement une morale , et qu'elle devient vraiment un projet de vie.
|