Assises 2004

Eglises, Mouvements et Associations
en quête de réconciliation et de paix

8-10 octobre 2004 à Clermont-Ferrand
ASSISES DE LA FÉDÉRATION PROTESTANTE DE FRANCE

Une contribution française et protestante
à la décennie du Conseil Oecuménique des Eglises

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Contradictions au sein de toute morale politique

Par Jean-Philippe Ricalens

La violence répond à une problématique partiellement différente selon qu'elle est individuelle ou collective. La collectivité engendre le droit qui autorise la violence légale ; en particulier le droit international est toujours le résultat d'un rapport de forces ; L'absence de violence pour appliquer la loi conduit souvent à des crises de violence non maîtrisées ; mais le terrorisme peut résulter de l'abus de droit ; la survie d'une culture peut rendre nécessaire la guerre et l'intolérance : quelle est la réponse du Christianisme ?

Le Christ a développé dans les évangiles une philosophie de non violence. " Lorsqu'on te frappe sur la joue droite, tends la joue gauche ". Cette attitude ne s'est affirmée qu'au niveau de la morale individuelle la seule dont il est question dans les évangiles avec cette séparation très nette : " rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ".
Cette attitude du Christ peut être considérée comme très novatrice et même alors amorale dans la mesure où la loi du talion paraissait normalement s'imposer et que tout l'ancien testament est émaillé de massacres et de meurtres souvent d'ailleurs avec la bénédiction de Dieu pour les premiers. C'est un des aspects du bouleversement apporté par les évangiles dont nous vivons encore dans nos sociétés laïcisées les lointaines conséquences, d'autant plus qu'il semble bien que la violence soit inhérente à la condition humaine par héritage des "phyla" animaux dont nous sommes issus et la nécessité où se trouvent les espèces de lutter pour se maintenir. Le darwinisme, bien que sérieusement retouché, reste la théorie admise dans ce domaine.
Or, s'il est incontestable que les évangiles nous imposent la non-violence dans nos relations avec notre prochain, ils laissent entière la question au niveau de la collectivité, c'est-à-dire lorsqu'il s'agit d'approuver ou de désapprouver la violence quand elle émane des institutions représentatives d'une collectivité. Le martyre du Christ est présenté dans les évangiles comme un scandale non pour les deux brigands mais pour l'Innocent sacrifié pour nous.
D'ailleurs l'inquisition ou Calvin avec Michel Servet ne se sont pas privés d'encourager la peine de mort dans les conditions les plus atroces et c'est vraisemblablement l'augmentation du niveau de vie et la fin de la lutte individuelle pour la survie qui nous ont rendus aussi sensibles à l'horreur de la peine de mort ; il est en outre intéressant de noter que cette sensibilité ne se développe guère que dans les sociétés qui ne croient plus à l'au-delà et donc en une justice divine qui rattraperait les erreurs de la justice des hommes.
Il semble donc que le droit, ensemble de règles émanant d'une collectivité, justifie la violence pour être appliqué. En outre, lorsqu'il est contesté, il constitue par ailleurs et en lui-même une source de violence pour peu que l'institution soit en mesure d'imposer la règle par la force. Ainsi toute collectivité de vie d'une part transmet l'éducation, la culture et la morale d'autre part engendre une pression sociale qui se trouve à la source du droit et qui elle même peut déchaîner la violence par des pogroms ou une justice expéditive. Cette violence est donc même exercée en interne, inhérente à la vie en société. Elle nous concerne aujourd'hui tous les jours dans nos banlieues du fait de ceux qui contestent nos modes de vie, nos valeurs et notre morale évidemment discutables mais aussi, par essence, du fait des agents chargés de les faire respecter.

La collectivité face aux autres collectivités

Non seulement la société doit faire appliquer le droit donc l'ordre par la force mais elle doit aussi protéger ses membres. Elle le leur doit à titre individuel et dans leur ensemble. Si la collectivité ne se défend pas, elle ne pourra pas survivre. Nous retrouvons là la théorie de Toynbee sur l'histoire des civilisations ; chacune d'entre elle ne survivra que le temps qu'elle saura, du fait de ses règles internes, faire face aux défis que lui porte son environnement extérieur, c'est-à-dire le climat où elle s'est développée mais aussi les données physiques, géologiques, sismiques propres à son territoire. Mais l'environnement comporte aussi les peuples voisins qui s'avèrent souvent agressifs, économiquement, culturellement ou militairement. Les réponses possibles sont variées mais elles doivent être pertinentes sinon la civilisation disparaît. Mais la guerre reste une des réponses les plus efficace pour la survie.

Foi ou tolérance

A ce point de l'exposé il convient de reconnaître que l'excès de tolérance constitue une fragilité pour une société ; la Polynésie l'a expérimenté ; or la tolérance reste une façon d'éviter une violence immédiate.
Distinguons la tolérance vis à vis de l'application de la loi et celle vis à vis des idées, c'est une distinction souvent oubliée mais qui apparaît majeure :
a) la tolérance dans l'application de la loi détruit le lien social comme nous le vivons aujourd'hui en France. A quoi sert une règle si elle n'est pas appliquée ? Mais pour qu'elle le soit, il faut d'abord qu'elle soit claire et connue ; aussi ne doit elle pas s'avérer trop nombreuse et trop compliquée.
b) la tolérance vis à vis des idées constitue un des fondements de notre morale mais elle induit inéluctablement la notion de relativité de toute croyance. Or une foi insuffisante en ses propres valeurs suscite la disparition ou la transformation d'une civilisation, on l'a vu pour Rome et M Chaunu a montré que l'arrivée des Européens en bousculant les croyances des Amérindiens a tué ces civilisations ce qui s'est notamment traduit par une chute, autrement inexplicable, de leur natalité.
L'Histoire montre qu'une nation menacée ne peut échapper à la disparition que par la guerre ou la natalité ; La natalité manifeste la confiance en soi d'une société face aux agressions ; elle s'accompagne généralement d'un expansionnisme et d'une intolérance dont l'Occident chrétien mais aussi l'Islam arabe ou le mode de vie nomade, avec les Mongols par exemple, ont donné l'exemple. Plus près de nous les Américains qui ne craignent pas, par la voix de leur président très largement reprise dans leur presse, de classer les hommes et les peuples en deux catégories, les bons et les méchants, manifestent ainsi à la fois leur conscience de détenir la vérité, vérité d'ailleurs largement connectée dans leur esprit avec la Bible, et leur dynamisme impérialiste. Mais s'il ne pensaient pas détenir la vérité, auraient ils la foi ?
La seule natalité peut s'avérer plus efficace que la guerre : le Canada francophone, la Belgique flamande, l'Islam kosovar nous le rappellent et, par leur disparition, les aborigènes d'Australie ou d'Amérique ou combien d'autres peuples d'Asie ou d'Afrique. Mais selon Gaston Bouthoul, la natalité peut alors engendrer la guerre lorsqu'un peuple se trouve par sa population trop à l'étroit sur un territoire ; on se rappelle l'exemple qu'il donne à propos de l'agressivité des rats lorsque la densité de leur population dépasse un certain seuil ; mais plus parlante apparaît selon des observateurs, le génocide du Rwanda et les guerres civiles du Rwanda et du Burundi. D'ailleurs une bonne partie des conflits actuels de la planète s'expliquent en partie par une différence de taux de natalité entre deux populations de culture antagoniste : Kosovars et Serbes, Tamouls et Cinghalais, Macédoniens et Kosovars, Polynésiens et Indiens aux Samoa, Tibétains et Hans, Ouigours et Hans etc.

La guerre nécessaire ?

Néanmoins dans cette perspective de survie, la guerre ou le conflit ouvert constitue fréquemment la réponse la plus normale ou la plus adéquate ; autrement dit, pour la société en cause, le dilemme est souvent clair : c'est la violence ou la disparition.
Or: " rien de ce qui est humain ne m'est étranger " disait Montaigne en son temps d'humanisme redécouvert. L'humanisme se pare de plusieurs manteaux et comporte plusieurs aspects. Parmi eux on reconnaît bien évidemment le respect de l'homme dans son intégrité physique mais aussi dans sa dignité, enfin, ce qui est parfois omis, dans sa culture et ses valeurs originales. Par suite, accepter sans réagir la disparition de langues et de cultures n'est pas une attitude humaniste même si elle correspond à la réalité du monde depuis les origines de la mondialisation soit le 15ème siècle et la découverte de l'Amérique (on cite dans ce laps de temps la diminution de 400 000 à 4 000 langues); même si, également, c'est en particulier souvent pour apporter l'Evangile que l'expansionnisme européen a entraîné la disparition de nombreuses cultures techniquement moins avancées.
A ceci on peut objecter que la philosophie morale fondée sur les droits de l'homme qui prévaut en Occident aujourd'hui est critiquable pour les raisons suivantes :

  • Elle a décentré la référence métaphysique de Dieu vers l'Homme.
  • L'Evangile (comme le Coran) commande d'abord d'aimer Dieu.
  • Elle manifeste un humanisme excessif, avec des attitudes hédonistes qui font scandale chez les intégristes de toutes obédiences (pornographie, culte de l'argent, individualisme débridé, égoïsme triomphant malgré une charité à bon compte comme le téléthon etc.)
  • Celui qui apporte le scandale commet une violence même s'il n'en est pas conscient. Or les opinions hors normes convenues scandalisent et sont généralement engendrées par l'individualisme ou par l'étranger.

Faut-il alors souhaiter une civilisation planétaire qui en édictant des règles valables pour tous les terriens permettra l'institution d'une violence maîtrisée pour tous aux fins de faire appliquer une loi et des normes universelles ? Il convient de remarquer que ce droit filtrera des nations militairement dominantes . Il n'est pas fortuit que l'association pacifiste Greenpeace émane de la première puissance économique et militaire dont la culture imprégnera de plus en plus le reste de la planète. Il est notable que bon nombre d'ONG, parmi les plus riches sont utilisées voire financées par les services spéciaux.
Même si les supports du nationalisme que sont les Etats, systèmes politiques actuellement dominants, s'effaçaient comme pourrait le préfigurer l'aventure européenne, il est à craindre que d'autres structures ne leur succèdent moins visibles mais aussi efficaces ainsi que semblent le suggérer les récents évènements, structures en réseaux plus ou moins occultes mais utilisant le dernier cri des techniques de communication et de violence.(cf L'exercice du pouvoir d'Alain Cotta.)

Alors la guerre peut-elle être bannie des relations mondiales ?
Certes l'Europe occidentale paraît aujourd'hui à l'abri de telles catastrophes, il faut toutefois reconnaître que les conflits perdurent sur toute la planète, qu'ils s'avèrent plus nombreux que pendant la guerre froide et qu'enfin plus rien ni personne ne peut limiter l'interventionnisme américain qui n'est pacifiste que lorsque cela coïncide avec les intérêts poursuivis.
Constatons que la politique extérieure des Etats n'obéit à aucune règle morale mais, au mieux, seulement à ce qui est ressenti comme l'intérêt supérieur de la nation selon le jugement des gouvernants. Comme, dans nos démocraties d'opinion, l'opinion publique détermine la réélection des dirigeants et que, quant à elle, elle s'avère sensible à des considérations transposées de la morale individuelle, ces dirigeants habillent leurs décisions pour les rendre acceptables au nom de la morale soit dans leur seul intérêt soit dans celui de la nation. En tout état de cause les engagements français de ces dernières années apparaissent très contestables par leurs résultats qui ne semblent ni dans l'intérêt de la France ni dans ceux des populations concernées ni dans ceux de la morale. On ne fait pas de la bonne politique avec des bons sentiments, et encore moins avec des buts électoraux.

Le terrorisme

Une dernière notation pour souligner que lorsqu'une communauté souhaite se détacher par la violence de la collectivité juridique à laquelle elle appartient nominalement, elle se met "ipso facto" en dehors de la loi qui la protège et relève, quel que soit l'état du droit écrit, d'un système de guerre avec l'étranger ; l'horreur des guerres civiles l'atteste ; ceci explique notamment les excès relevés dans la guerre d'Algérie mais aussi, face au problème suscité par les indépendantistes corses pourtant très minoritaires, l'impuissance de notre Etat qui ne se permet que l'usage d'une législation de temps de paix.
Reconnaissons également que le terrorisme, " violence aveugle ", lorsqu'il y a une trop grande différence de puissance entre deux communautés, et notamment pour enclencher la guerre civile, apparaît la plupart du temps comme la seule issue pour mettre fin à une situation d'injustice. Or d'une part la justice reste quoiqu'on en dise, une notion qui s'incarne de manière très contingente, variable d'une culture à une autre, d'une situation à une autre ; particulièrement dans les démocraties, elle se définit par rapport au droit ; or ce dernier se révèle un système pour permettre la stabilité des rapports et donc implicitement la conservation des situations acquises. Le droit international en constitue une illustration évidente car il ne fait que tirer les conséquences des rapports de forces pour les stabiliser après chaque guerre, après chaque épreuve de force ; mais toute l'histoire et aujourd'hui l'exemple d'Israël en Palestine ou des Etats-Unis en Irak ou en Afghanistan (dans ce dernier pays avec l'approbation et l'aide de la France) montre que ce droit se piétine aisément quant la force s'en mêle ; l'ONU est quotidiennement ridiculisée par les Etats puissants et sa force comme celle des églises n'est que morale si aucune des puissances dominantes ne lui prête son pouvoir dissuasif.
L'Eglise se doit de prendre position sur les grands thèmes de société ; mais si elle ne l'a plus fait depuis quelques temps dans le domaine qui nous concerne c'est qu'elle rencontre de vraies difficultés morales, pratiques et théologiques ; dans un pays déchristianisé qui n'entend guère que la voix de la religion des droits de l'homme c'est à dire d'un évangile tronqué qui a oublié Dieu et l'humilité face à la construction de la cité terrestre, Elle ne peut s'abstraire aujourd'hui d'un certain réalisme qui doit s'imprégner de la complexité des situations et de la politique toujours dominée par Machiavel. J'aurais un conseil à donner : ne jamais louer une action politique car seul Dieu peut en connaître les conséquences, mais crier des mises en garde qui, elles, peuvent se référer à l'évangile sans insulter l'avenir. N'oublions pas cet article de foi appris dans ma jeunesse : " incapables par nous mêmes d'aucun bien ".

Jean-Philippe Ricalens

Jean-Philippe RICALENS, né en 1934 à Belfort, retraité ayant exercé des responsabilités dans différents ministères régaliens et en entreprise publique, auteur de plusieurs essais, président d’une association d’accueil, d’hébergement et d’insertion de détenus en placement extérieur ainsi que d’une entreprise d’insertion est président de la commission de l’aumônerie aux armées à la F.P.F.