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Contradictions
au sein de toute morale politique
Par
Jean-Philippe Ricalens
La
violence répond à une problématique partiellement différente selon qu'elle
est individuelle ou collective. La collectivité engendre le droit qui
autorise la violence légale ; en particulier le droit international est
toujours le résultat d'un rapport de forces ; L'absence de violence pour
appliquer la loi conduit souvent à des crises de violence non maîtrisées
; mais le terrorisme peut résulter de l'abus de droit ; la survie d'une
culture peut rendre nécessaire la guerre et l'intolérance : quelle est
la réponse du Christianisme ?
Le
Christ a développé dans les évangiles une philosophie de non violence.
" Lorsqu'on te frappe sur la joue droite, tends la joue gauche ". Cette
attitude ne s'est affirmée qu'au niveau de la morale individuelle la seule
dont il est question dans les évangiles avec cette séparation très nette
: " rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ".
Cette attitude du Christ peut être considérée comme très novatrice et
même alors amorale dans la mesure où la loi du talion paraissait normalement
s'imposer et que tout l'ancien testament est émaillé de massacres et de
meurtres souvent d'ailleurs avec la bénédiction de Dieu pour les premiers.
C'est un des aspects du bouleversement apporté par les évangiles dont
nous vivons encore dans nos sociétés laïcisées les lointaines conséquences,
d'autant plus qu'il semble bien que la violence soit inhérente à la condition
humaine par héritage des "phyla" animaux dont nous sommes issus
et la nécessité où se trouvent les espèces de lutter pour se maintenir.
Le darwinisme, bien que sérieusement retouché, reste la théorie admise
dans ce domaine.
Or, s'il est incontestable que les évangiles nous imposent la non-violence
dans nos relations avec notre prochain, ils laissent entière la question
au niveau de la collectivité, c'est-à-dire lorsqu'il s'agit d'approuver
ou de désapprouver la violence quand elle émane des institutions représentatives
d'une collectivité. Le martyre du Christ est présenté dans les évangiles
comme un scandale non pour les deux brigands mais pour l'Innocent sacrifié
pour nous.
D'ailleurs l'inquisition ou Calvin avec Michel Servet ne se sont pas privés
d'encourager la peine de mort dans les conditions les plus atroces et
c'est vraisemblablement l'augmentation du niveau de vie et la fin de la
lutte individuelle pour la survie qui nous ont rendus aussi sensibles
à l'horreur de la peine de mort ; il est en outre intéressant de noter
que cette sensibilité ne se développe guère que dans les sociétés qui
ne croient plus à l'au-delà et donc en une justice divine qui rattraperait
les erreurs de la justice des hommes.
Il semble donc que le droit, ensemble de règles émanant d'une collectivité,
justifie la violence pour être appliqué. En outre, lorsqu'il est contesté,
il constitue par ailleurs et en lui-même une source de violence pour peu
que l'institution soit en mesure d'imposer la règle par la force. Ainsi
toute collectivité de vie d'une part transmet l'éducation, la culture
et la morale d'autre part engendre une pression sociale qui se trouve
à la source du droit et qui elle même peut déchaîner la violence par des
pogroms ou une justice expéditive. Cette violence est donc même exercée
en interne, inhérente à la vie en société. Elle nous concerne aujourd'hui
tous les jours dans nos banlieues du fait de ceux qui contestent nos modes
de vie, nos valeurs et notre morale évidemment discutables mais aussi,
par essence, du fait des agents chargés de les faire respecter.
La collectivité face aux autres collectivités
Non
seulement la société doit faire appliquer le droit donc l'ordre par la
force mais elle doit aussi protéger ses membres. Elle le leur doit à titre
individuel et dans leur ensemble. Si la collectivité ne se défend pas,
elle ne pourra pas survivre. Nous retrouvons là la théorie de Toynbee
sur l'histoire des civilisations ; chacune d'entre elle ne survivra que
le temps qu'elle saura, du fait de ses règles internes, faire face aux
défis que lui porte son environnement extérieur, c'est-à-dire le climat
où elle s'est développée mais aussi les données physiques, géologiques,
sismiques propres à son territoire. Mais l'environnement comporte aussi
les peuples voisins qui s'avèrent souvent agressifs, économiquement, culturellement
ou militairement. Les réponses possibles sont variées mais elles doivent
être pertinentes sinon la civilisation disparaît. Mais la guerre reste
une des réponses les plus efficace pour la survie.
Foi
ou tolérance
A
ce point de l'exposé il convient de reconnaître
que l'excès de tolérance constitue une fragilité pour une société ; la
Polynésie l'a expérimenté ; or la tolérance reste une façon d'éviter une
violence immédiate.
Distinguons la tolérance vis à vis de l'application de la loi et celle
vis à vis des idées, c'est une distinction souvent oubliée mais qui apparaît
majeure :
a) la tolérance dans l'application de la loi détruit le lien social comme
nous le vivons aujourd'hui en France. A quoi sert une règle si elle n'est
pas appliquée ? Mais pour qu'elle le soit, il faut d'abord qu'elle soit
claire et connue ; aussi ne doit elle pas s'avérer trop nombreuse et trop
compliquée.
b) la tolérance vis à vis des idées constitue un des fondements de notre
morale mais elle induit inéluctablement la notion de relativité de toute
croyance. Or une foi insuffisante en ses propres valeurs suscite la disparition
ou la transformation d'une civilisation, on l'a vu pour Rome et M Chaunu
a montré que l'arrivée des Européens en bousculant les croyances des Amérindiens
a tué ces civilisations ce qui s'est notamment traduit par une chute,
autrement inexplicable, de leur natalité.
L'Histoire montre qu'une nation menacée ne peut échapper à la disparition
que par la guerre ou la natalité ; La natalité manifeste la confiance
en soi d'une société face aux agressions ; elle s'accompagne généralement
d'un expansionnisme et d'une intolérance dont l'Occident chrétien mais
aussi l'Islam arabe ou le mode de vie nomade, avec les Mongols par exemple,
ont donné l'exemple. Plus près de nous les Américains qui ne craignent
pas, par la voix de leur président très largement reprise dans leur presse,
de classer les hommes et les peuples en deux catégories, les bons et les
méchants, manifestent ainsi à la fois leur conscience de détenir la vérité,
vérité d'ailleurs largement connectée dans leur esprit avec la Bible,
et leur dynamisme impérialiste. Mais s'il ne pensaient pas détenir la
vérité, auraient ils la foi ?
La seule natalité peut s'avérer plus efficace que la guerre : le Canada
francophone, la Belgique flamande, l'Islam kosovar nous le rappellent
et, par leur disparition, les aborigènes d'Australie ou d'Amérique ou
combien d'autres peuples d'Asie ou d'Afrique. Mais selon Gaston Bouthoul,
la natalité peut alors engendrer la guerre lorsqu'un peuple se trouve
par sa population trop à l'étroit sur un territoire ; on se rappelle l'exemple
qu'il donne à propos de l'agressivité des rats lorsque la densité de leur
population dépasse un certain seuil ; mais plus parlante apparaît selon
des observateurs, le génocide du Rwanda et les guerres civiles du Rwanda
et du Burundi. D'ailleurs une bonne partie des conflits actuels de la
planète s'expliquent en partie par une différence de taux de natalité
entre deux populations de culture antagoniste : Kosovars et Serbes, Tamouls
et Cinghalais, Macédoniens et Kosovars, Polynésiens et Indiens aux Samoa,
Tibétains et Hans, Ouigours et Hans etc.
La
guerre nécessaire ?
Néanmoins
dans cette perspective de survie, la guerre ou le conflit ouvert constitue
fréquemment la réponse la plus normale ou la plus adéquate ; autrement
dit, pour la société en cause, le dilemme est souvent clair : c'est la
violence ou la disparition.
Or: " rien de ce qui est humain ne m'est étranger " disait Montaigne
en son temps d'humanisme redécouvert. L'humanisme se pare de plusieurs
manteaux et comporte plusieurs aspects. Parmi eux on reconnaît bien évidemment
le respect de l'homme dans son intégrité physique mais aussi dans sa dignité,
enfin, ce qui est parfois omis, dans sa culture et ses valeurs originales.
Par suite, accepter sans réagir la disparition de langues et de cultures
n'est pas une attitude humaniste même si elle correspond à la réalité
du monde depuis les origines de la mondialisation soit le 15ème siècle
et la découverte de l'Amérique (on cite dans ce laps de temps la diminution
de 400 000 à 4 000 langues); même si, également, c'est en particulier
souvent pour apporter l'Evangile que l'expansionnisme européen a entraîné
la disparition de nombreuses cultures techniquement moins avancées.
A ceci on peut objecter que la philosophie morale fondée sur les droits
de l'homme qui prévaut en Occident aujourd'hui est critiquable pour les
raisons suivantes :
-
Elle a décentré la référence métaphysique de Dieu vers l'Homme.
-
L'Evangile (comme le Coran) commande d'abord d'aimer Dieu.
-
Elle manifeste un humanisme excessif, avec des attitudes hédonistes
qui font scandale chez les intégristes de toutes obédiences (pornographie,
culte de l'argent, individualisme débridé, égoïsme triomphant malgré
une charité à bon compte comme le téléthon etc.)
-
Celui qui apporte le scandale commet une violence même s'il n'en est
pas conscient. Or les opinions hors normes convenues scandalisent et
sont généralement engendrées par l'individualisme ou par l'étranger.
Faut-il
alors souhaiter une civilisation planétaire qui en édictant des règles
valables pour tous les terriens permettra l'institution d'une violence
maîtrisée pour tous aux fins de faire appliquer une loi et des normes
universelles ? Il convient de remarquer que ce droit filtrera des nations
militairement dominantes . Il n'est pas fortuit que l'association pacifiste
Greenpeace émane de la première puissance économique et militaire dont
la culture imprégnera de plus en plus le reste de la planète. Il est notable
que bon nombre d'ONG, parmi les plus riches sont utilisées voire financées
par les services spéciaux.
Même si les supports du nationalisme que sont les Etats, systèmes politiques
actuellement dominants, s'effaçaient comme pourrait le préfigurer l'aventure
européenne, il est à craindre que d'autres structures ne leur succèdent
moins visibles mais aussi efficaces ainsi que semblent le suggérer les
récents évènements, structures en réseaux plus ou moins occultes mais
utilisant le dernier cri des techniques de communication et de violence.(cf
L'exercice du pouvoir d'Alain Cotta.)
Alors
la guerre peut-elle être bannie des relations mondiales ?
Certes l'Europe occidentale paraît aujourd'hui à l'abri de telles catastrophes,
il faut toutefois reconnaître que les conflits perdurent sur toute la
planète, qu'ils s'avèrent plus nombreux que pendant la guerre froide et
qu'enfin plus rien ni personne ne peut limiter l'interventionnisme américain
qui n'est pacifiste que lorsque cela coïncide avec les intérêts poursuivis.
Constatons que la politique extérieure des Etats n'obéit à aucune règle
morale mais, au mieux, seulement à ce qui est ressenti comme l'intérêt
supérieur de la nation selon le jugement des gouvernants. Comme, dans
nos démocraties d'opinion, l'opinion publique détermine la réélection
des dirigeants et que, quant à elle, elle s'avère sensible à des considérations
transposées de la morale individuelle, ces dirigeants habillent leurs
décisions pour les rendre acceptables au nom de la morale soit dans leur
seul intérêt soit dans celui de la nation. En tout état de cause les engagements
français de ces dernières années apparaissent très contestables par leurs
résultats qui ne semblent ni dans l'intérêt de la France ni dans ceux
des populations concernées ni dans ceux de la morale. On ne fait pas de
la bonne politique avec des bons sentiments, et encore moins avec des
buts électoraux.
Le
terrorisme
Une
dernière notation pour souligner que lorsqu'une communauté souhaite se
détacher par la violence de la collectivité juridique à laquelle elle
appartient nominalement, elle se met "ipso facto" en
dehors de la loi qui la protège et relève, quel que soit l'état du droit
écrit, d'un système de guerre avec l'étranger ; l'horreur des guerres
civiles l'atteste ; ceci explique notamment les excès relevés dans la
guerre d'Algérie mais aussi, face au problème suscité par les indépendantistes
corses pourtant très minoritaires, l'impuissance de notre Etat qui ne
se permet que l'usage d'une législation de temps de paix.
Reconnaissons également que le terrorisme, " violence aveugle ", lorsqu'il
y a une trop grande différence de puissance entre deux communautés, et
notamment pour enclencher la guerre civile, apparaît la plupart du temps
comme la seule issue pour mettre fin à une situation d'injustice. Or d'une
part la justice reste quoiqu'on en dise, une notion qui s'incarne de manière
très contingente, variable d'une culture à une autre, d'une situation
à une autre ; particulièrement dans les démocraties, elle se définit par
rapport au droit ; or ce dernier se révèle un système pour permettre la
stabilité des rapports et donc implicitement la conservation des situations
acquises. Le droit international en constitue une illustration évidente
car il ne fait que tirer les conséquences des rapports de forces pour
les stabiliser après chaque guerre, après chaque épreuve de force ; mais
toute l'histoire et aujourd'hui l'exemple d'Israël en Palestine ou des
Etats-Unis en Irak ou en Afghanistan (dans ce dernier pays avec l'approbation
et l'aide de la France) montre que ce droit se piétine aisément quant
la force s'en mêle ; l'ONU est quotidiennement ridiculisée par les Etats
puissants et sa force comme celle des églises n'est que morale si aucune
des puissances dominantes ne lui prête son pouvoir dissuasif.
L'Eglise
se doit de prendre position sur les grands thèmes de société ; mais si
elle ne l'a plus fait depuis quelques temps dans le domaine qui nous concerne
c'est qu'elle rencontre de vraies difficultés morales, pratiques et théologiques
; dans un pays déchristianisé qui n'entend guère que la voix de la religion
des droits de l'homme c'est à dire d'un évangile tronqué qui a oublié
Dieu et l'humilité face à la construction de la cité terrestre, Elle ne
peut s'abstraire aujourd'hui d'un certain réalisme qui doit s'imprégner
de la complexité des situations et de la politique toujours dominée par
Machiavel. J'aurais un conseil à donner : ne jamais louer une action politique
car seul Dieu peut en connaître les conséquences, mais crier des mises
en garde qui, elles, peuvent se référer à l'évangile sans insulter l'avenir.
N'oublions pas cet article de foi appris dans ma jeunesse : " incapables
par nous mêmes d'aucun bien ".
Jean-Philippe
Ricalens
Jean-Philippe
RICALENS, né en 1934 à Belfort, retraité ayant
exercé des responsabilités dans différents ministères
régaliens et en entreprise publique, auteur de plusieurs essais,
président dune association daccueil, dhébergement
et dinsertion de détenus en placement extérieur ainsi
que dune entreprise dinsertion est président de la
commission de laumônerie aux armées à la F.P.F.
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