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La violence comme maladie du lien Je me limite dans cette intervention à la question de la violence privée, c'est à dire de la violence entre personnes privées. Cela implique que je laisse de côté les questions immenses de la violence d'Etat, de la violence dite "légitime", de la violence des institutions ou des systèmes économiques et sociaux. Ces questions feront retour, pour certaines d'entre elles, parmi les sources de la violence privée mais je ne les aborde pas ici de front. On entend et on dit parfois que la violence privée n'est "que la conséquence" de la violence institutionnelle. C'est peut-être vrai. Personnellement je considère que les choses ne sont pas aussi mécaniques. Mais, en admettant même que ce soit vrai, on se dispense ainsi d'étudier les médiations par lesquelles la violence institutionnelle produit la violence privée. Le rapport entre les deux est ainsi énoncé comme une évidence que l'on peut se dispenser de démontrer autant que d'expliquer. Au total cela fournit peu d'éléments d'élucidation du phénomène de la violence et des pistes d'action qui se situent à un tel niveau de globalité qu'elles nous exonèrent, au fond, de toute responsabilité. Je voudrai, à l'inverse, tenter ici de rendre compte d'un point de vue sociologique des logiques concrètes qui produisent la violence. Une analyse générale : la violence comme maladie du lien. La
première étude sociologique sur le sujet date de plus d'un siècle. Il
s'agit du Suicide de Durkheim (publié en 1897). Cela peut paraître
un peu farfelu de partir du sujet du suicide pour parler de la violence,
mais c'est, sans aucun doute, la violence la plus meurtrière, en France,
aujourd'hui. Par ailleurs, on va le voir, les déterminants du suicide
sont proches de ceux de la violence en général : on est prêt à se faire
violence pour les mêmes raisons qui font que l'on est disposé à faire
violence aux autres. Pour la France de 2001, donc :
Bien. Pour revenir à Durkheim il avait mis en évidence un certain nombre de facteurs. Certains ne sont plus pertinents aujourd'hui. Mais un grand nombre restent vrais : les hommes se suicident plus que les femmes, les personnes seules plus que celles qui vivent en couple, les personnes vivant en couple sans enfant plus que les personnes vivant en couple avec des enfants, les vieux plus que les jeunes. Le tableau est assez convergent : il désigne des personnes qui ont peu de liens avec les autres. Les hommes, spécialement à l'époque de Durkheim, mais aujourd'hui encore, endossent des rôles sociaux plus tournés vers les rapports hommes - choses que vers les rapports hommes - hommes. Ils sont donc plus isolés et, de ce fait même, fragilisés. Durkheim ne s'était pas intéressé à la catégorie socioprofessionnelle des suicidants (les statistiques qu'il utilisait ne le lui permettaient pas). Cette estimation, aujourd'hui encore, n'est pas si fréquente. Une estimation datant d'une trentaine d'années donnait la hiérarchie suivante, des plus menacés aux moins menacés : salariés agricoles, manoeuvres, agriculteurs, ouvriers non qualifiés, ouvriers qualifiés, commerçants et artisans, employés de bureau, techniciens, instituteurs, cadres moyens, cadres supérieurs et professions libérales. En clair : plus un groupe bénéficie d'une considération sociale élevée moins il "provoque" de suicides. Cela rejoint l'idée d'un lien faible : lorsque la société est peu attachée à vous, vous êtes moins attaché à elle. On peut largement
élargir ces constats à toutes les conduites suicidaires, c'est à dire
aux pratiques qui sont notoirement dangereuses mais auxquelles des personnes
se livrent, malgré tout, comme la conduite à grande vitesse et la consommation
élevée d'alcool ou de tabac. Ce sont les mêmes déterminants qui agissent
(à l'exception de l'âge). Dans le même ordre d'idée on peut mesurer, également,
la surmortalité des chômeurs par rapport aux personnes qui ont un emploi.
Une publication récente de l'INSEE le rappelle : "Le risque annuel
de décès d'un homme chômeur est, à chaque âge, environ trois fois celui
d'un actif occupé du même âge. La mortalité des chômeuses est environ
le double, à âge égal, de la mortalité des actives occupées"[1]
. Le chômage coupe des liens, diminue la sensation d'être lié à la société
et provoque ainsi des maladies plus fréquentes ou des conduites suicidaires. [1] Annie Mesrine, "La surmortalité des chômeurs : un effet catalyseur du chômage ?", Economie et Statistique, 2000, n° 34, p. 33. L'auteur prend toutes sortes de précaution pour filtrer d'éventuels effets de structure mais l'effet propre du chômage persiste. 2 Une approche historique de la violence privée. Si, maintenant, on cherche à situer l'évolution de la violence avec une certaine profondeur historique, on peut partir des travaux du sociologue allemand Norbert Elias [2]. La thèse d'Elias, grossièrement résumée, est que nous sommes des sociétés qui imposent un très haut contrôle aux pulsions, comparées aux sociétés d'autrefois. Il en apporte la preuve en citant des manuels de savoir-vivre du passé, a priori destinés aux couches les plus "raffinées" de la population, et qui rapportent, du simple fait des conseils qu'ils donnent, un état des moeurs qui laisse, effectivement songeur. [2] Norbert Elias, La civilisation des moeurs, trad. franç., Paris, Calmann-Lévy, 1973 ; et Norbert Elias, La dynamique de l'Occident, trad. franç., Paris, Calmann-Lévy, 1975 : ces deux ouvrages sont, en fait, la traduction des deux tomes d'un seul ouvrage allemand paru en 1939. Elias ne tire aucune conclusion sur une éventuelle supériorité des sociétés modernes. Il cherche plutôt à comprendre l'origine de cette maîtrise des pulsions. Il en trouve la source dans des relations d'interdépendance de plus en plus nombreuses et qui imposent une certaine "civilisation" des rapports entre personnes. Si l'on a besoin de quelqu'un on développera avec lui des rapports plus civils que si son existence nous indiffère. Il retrouve ainsi, à sa manière, l'importance des liens, mais il s'intéresse plus, pour sa part, à l'architecture de ces liens. Citons un extrait : "Le conditionnement des pulsions, les comportements, l'habitus général des couches inférieures se rapprochent, en raison de l'importance croissante de leurs fonctions dans une société fondée sur la division du travail, (...) de ceux des couches moyennes" [3]. Par ailleurs, "en raison des progrès de la division des fonctions, la dépendance réciproque des couches sociales ainsi que le nombre des individus et des régions liés les uns aux autres par cette même interdépendance" augmente [4]. [3] Norbert Elias, La dynamique de l'Occident, op. cit., p. 210. La pagination à laquelle nous renvoyons est celle de l'édition de poche Pocket Agora. [4] Id., pp. 283-284. A contrario, pourrait-on dire, les phénomènes d'exclusion massifs qui ont touché les ouvriers non qualifiés et leurs enfants à partir de 1975, ont distendu ces liens d'interdépendance et ont donc fait resurgir la violence. Mais il y a sans doute autre chose dans les évolutions récentes : c'est la nature même de l'interdépendance qui a changé. Avant d'en venir là, disons quelques mots d'un classique sur le sujet : le livre de Jean-Claude Chesnais : Histoire de la violence [5]. Le livre est daté : 1981. Cela dit, certains de ses constats restent d'actualité. D'abord dit-il, les assassinats sont moins nombreux qu'autrefois. Effectivement il cite des chiffres, par exemple du XIIIème siècle [6], de l'ordre de 50 pour 100.000 alors que nous sommes rendus aujourd'hui à moins de 1 pour 100.000. Par ailleurs il cite des chiffres de 1930 qui montrent [7] que, depuis cette date, le nombre d'assassinats n'a pas augmenté et a même légèrement décru. Il montre également que, à cette date déjà, il y avait dix fois plus de meurtres aux Etats-Unis qu'en France (aujourd'hui le rapport est de 1 à 8). Il relevait également que, à la fin des années 70, si l'on mettait bout à bout toutes les causes de mort violente, on mourrait plus de mort violente en France qu'aux Etats-Unis [8]. Mais à l'époque il y avait beaucoup plus d'accidents de voiture en France. Aujourd'hui les choses ont changé : le taux de morts par accident de voiture en France est plus bas qu'aux Etats-Unis [9]. En revanche le taux de suicide demeure notablement plus élevé en France qu'aux Etats-Unis[10]. [5] Robert Laffont, 1981, que nous citons depuis l'édition de poche, Hachette, Pluriel. [6] Op. cit., p. 40. [7] Op. cit., p. 56. [8] Op. cit., p. 396. [9] 13,4 pour 100.000 en France et 15,3 pour 100.000 aux Etats-Unis. Chiffres cité par l'INSEE dans les Tableaux de l'économie française 2001-2002. Cf. http://www.insee.fr/fr/ffc/tef/tef05.pdf. [10] Aux alentours de 20 pour 100.000 d'un côté, contre 12 pour 100.000 de l'autre. La thèse de Chesnais, dans son ouvrage, était de dire, à l'époque, que seule la petite ou la moyenne délinquance augmentaient. Cela reste vrai, mais il n'avait absolument pas anticipé, ni même aperçu (car une partie était visible, déjà, en 1981), la véritable explosion de ces formes "atténuées" de délinquance. En fait, en remontant dans le temps, on s'aperçoit qu'à partir de 1965, environ, les courbes s'infléchissent et repartent vers le haut. Entre 1963 et 1982 le nombre de vols est multiplié par 6. Ensuite on arrive à une sorte de stabilisation. Pendant le même temps les atteintes aux personnes augmentent lentement mais sûrement : sur la même période elles sont multipliées par 2. Mais c'est cette catégorie qui, ensuite, augmente le plus fortement, puisqu'il a suffit de 9 ans, entre 1992 et 2001 pour voir cette catégorie d'infractions doubler à nouveau (et arriver à 140.000 par an). On peut, naturellement, penser qu'il y a un effet d'enregistrement qui vient amplifier ces chiffres. On n'enregistre, en effet, que les plaintes et non pas les actes eux-mêmes. On note donc que les personnes portent plainte plus souvent mais pas forcément qu'elles sont plus souvent victimes de tels actes. Cependant avec de tels écarts et des augmentations aussi rapides il est impossible de tout mettre sur le dos de cet effet d'enregistrement. On doit donc s'interroger sur les transformations qui affectent la société française à partir de 1965. En fait, autour de cette date là il se produit plusieurs basculements qui, à première vue, n'ont pas de rapports entre eux. C'est à partir de cette date-là, premièrement, que la famille se transforme : les femmes accèdent massivement à l'activité salariée et deviennent donc moins dépendantes de la cellule familiale, le couple traditionnel commence à trembler sur ses bases, on commence à parler de "cohabitation juvénile" et les naissances hors mariage augmentent. Les divorces ne tarderont pas eux-mêmes à augmenter. En 1965, également, il est clair que l'exode rural est irréversible et que le monde rural va se dépeupler inexorablement. A partir de cette date-là, également, le chômage commence à augmenter, certes faiblement mais significativement. C'est autour de cette date-là, également, que l'accès à l'Université va se massifier. Tous ces éléments dessinent une société où les critères formels comme le diplôme vont prendre de plus en plus d'importance et où les relations de proximité vont en perdre. Les solidarités de proximité vont devenir moins fortes, plus faciles à rompre et, également, moins efficaces (par exemple pour trouver un emploi). Le patriarcat dans la famille et le paternalisme dans l'entreprise s'effacent. C'est un nouveau mode de lien social qui émerge, donnant plus de liberté à l'individu, plus d'autonomie, mais le dotant, également, de moins de parachutes. Dans les usines, les communautés ouvrières de métier perdent de leur pouvoir et dans la gestion des entreprises on ne va pas tarder à voir apparaître massivement les CDD. Si on se souvient de l'idée d'interdépendance avancée par Elias on peut dire que les interdépendances concrètes et de proximité diminuent. En revanche les interdépendances transitoires, lointaines et abstraites augmentent. On n'est plus interdépendant des autres dans un cercle (cela c'était plus ou moins l'image véhiculée par Elias), mais dans un réseau : forme beaucoup plus lâche où les liens sont bien moins solides. Les liens se fragilisent, ils sont plus facilement réversibles, ils durent moins longtemps, les horizons de temps se raccourcissent : tout cela favorise les comportements opportunistes, les passages à l'acte et, fatalement, l'augmentation de la violence. Les meurtres n'augmentent pas, c'est entendu, mais les coups et blessures et les diverses atteintes à la personne se multiplient. Voilà le monde dans lequel nous vivons. Il a ses avantages : ceux qui le peuvent sont contents de surfer sur Internet, de voler d'un lieu à l'autre, de multiplier les rencontres, d'élargir leurs horizons, de sortir de la routine. Mais ce monde a aussi son prix : celui de comportements intersubjectifs de plus en plus durs [11]. [11] Je renvoie, pour approfondir ces quelques remarques finales à mon ouvrage, L'homme flexible et ses appartenances, L'Harmattan, 2001 Résumé
: Pistes de réflexion et questions :
Frédéric de Coninck est chercheur en sociologie. Il est membre d'une Eglise mennonite. Il est particulièrement intéressé par le rôle social que peuvent jouer des communautés ouvertes aux autres, aujourd'hui. Il est l'auteur de L'homme flexible et ses appartenances, Ed. L'Harmattan, 2001.
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