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LÉglise, convictions chrétiennes et amour de l'ennemi Par Neal BLOUGH Que nous offrent la vie dÉglise, la liturgie et les convictions chrétiennes pour contribuer à un monde où la violence pourrait être moindre ? La plupart de nos convictions ont un lien direct ou indirect avec la question de la violence : réconciliation, amour, pardon, grâce, justice, paix. Jour après jour, semaine après semaine, année après année, ces convictions sont annoncées, célébrées, enseignées, et peut-être même vécues, même de manière imparfaite. Ny a-t-il pas ici un trésor caché et insuffisamment exploité ? Notre thèse est la suivante : de nos convictions de base naissent notre éthique, et pour enseigner et vivre cette éthique, nos Eglises ont un rôle fondamental. Ce qui est proposé ici est à la portée de toute communauté, quelle quelle soit, et de tout chrétien, aussi sophistiqué ou simple quil soit. LEvangile de Jésus-Christ nous exhorte à lamour de lennemi, problématique clé dans toute analyse de la violence, tout effort de la surmonter. Une conviction centrale : la théologie de la croix Commençons
avec la conviction centrale du protestantisme : la croix du Christ est
source de pardon et de justification gratuits. Cest ici la manifestation
suprême de la grâce et de lamour de Dieu pour nous.
Le Nouveau Testament voit un lien entre cette grâce de Dieu pour
nous et lamour de lennemi. Si en effet, quand nous étions
ennemis de Dieu, nous avons été réconciliés
avec lui par la mort de son Fils
(Ro-5.10). Autrement dit, la
grâce de Dieu est une forme de lamour de lennemi. Dieu
aime ceux qui ne « méritent » pas dêtre
aimés. En même temps, la croix de Christ est aussi un modèle
ou style de vie. Si quelquun veut venir à ma suite, quil
renonce à lui-même et prenne sa croix et quil me suive
(Mc 8.34).
Il existe donc un lien entre « la croix comme éthique » et lamour de lennemi. Cette grâce de Dieu qui débouche sur un style de vie a aussi des implications sociales. Les épîtres nous présentent la croix comme source de paix entre les peuples.
Cette mise
ensemble des peuples ennemis fait partie intégrante de la justification
par la foi. En Christ, ceux qui ne pouvaient pas se mettre autour dune
même table peuvent désormais manger ensemble. Il existe donc
un lien entre justification par la foi, vie communautaire et lamour
de lennemi... Dans les épîtres du Nouveau Testament,
le « ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme
» est constitutif de lEglise. Cela nest malheureusement
Nous avons
lhabitude de parler de lamour de Dieu, de soi, du frère
et de la sur, du prochain. Cependant, la croix du Christ est aussi
intimement liée à lamour de lennemi : Dieu aime
ses ennemis en venant parmi nous. Prendre sa croix à la suite de
Jésus implique lamour de lennemi, la croix a tué
le mur de la haine entre les peuples, permettant la naissance dune
réalité sociale nouvelle constituée de personnes
qui étaient auparavant ennemies les unes des autres. Des convictions à léthique Disons dabord que léthique nest pas dabord ni surtout une affaire individuelle. Il ny a pas déthique sans tradition ni sans communauté. Exemple : le modèle moderne de lindividu libre et autonome est en fait le fruit dune tradition (pour simplifier, disons celle des Lumières et de la Révolution française) et ne peut pas fonctionner sans des structures sociales pour le soutenir et le promulguer. Pour que cet individu « autonome » existe, il faut une tradition, une histoire qui est enseignée (implicitement et explicitement) et des structures sociales qui débouchent sur une vie partagée et commune. En fait, toute tradition comporte une éthique et vise la mise en place dun certain type dindividu et de vie sociale. Pour simplifier, nous pouvons dire que le but de la « tradition » moderne, cest créer, former, produire des individus libres et autonomes. Mais pour cela, il faut plus que des individus. La société moderne (comme toute société dailleurs) met en place des institutions pour atteindre ces buts. Lécole en serait un bon exemple. Cest à lécole (obligatoire) que sont enseignés un langage, une tradition, une histoire, et des valeurs (républicaines). La nation française veut produire de « bons français », libres, autonomes, pétris de liberté, égalité, fraternité. Elle se donne ainsi les structures nécessaires pour « produire » de tels individus, qui vont vivre ensemble, partageant des valeurs, une langue et une culture communes. Ce modèle, incarné par la France, est censé avoir une portée « universelle » et est souvent présenté comme modèle ou exception quand il sagit dautres modes de vie commune. Il en est de même dans le domaine de léconomie libérale. Son but est de produire des consommateurs. Léconomie se donne des moyens idéologiques (des valeurs) et institutionnels pour « fabriquer » de bons consommateurs. Son catéchisme, cest la publicité. Les exemples sont innombrables : les Etats-Unis cherchent à créer de bons américains. Le Front National voudrait créer un certain type de français et une réalité socio-politique correspondante. De même, le marxisme, ou lIslam fondamentaliste. Toutes les convictions saccompagnent de traditions et dinstitutions dont le but est de former des personnes pour vivre en collectivité. Sil
y a donc une éthique chrétienne, elle ne peut pas fonctionner
autrement. Sa particularité se trouve ailleurs, dans ses convictions,
sa tradition et sa vision de la vie sociale. Le « but » de
léthique chrétienne serait donc de former des personnes
et des réalités communautaires à partir des valeurs
chrétiennes, des personnes qui visent une pratique juste, qui cherchent
à dire la vérité, qui apprennent à aimer (Dieu,
le prochain, le frère, lennemi). Et puisque personne Il
nous faut des lieux capables de former des personnes et de cultiver des
valeurs à long terme. Dans le cas chrétien, lEglise
peut et doit jouer ce rôle. Nous sommes déjà suffisamment
« catéchisés » ailleurs par dautres valeurs
et dautres visions du monde. Où apprendrons-nous à
résoudre les conflits autrement que par la violence ? Les valeurs
de lEvangile, comment peuvent-elles prendre forme, devenir visibles,
si ce nest pas dabord dans la vie des communautés chrétiennes
auxquelles nous appartenons ? Au risque de paraître Sil y a donc une éthique chrétienne, elle se construit à partir de la tradition et de la spécificité chrétienne (lEvangile). Elle est vécue en communauté, comme témoignage concret dun autre mode de vie sociale possible. Comme réponse à une société violente, les chrétiens ont à cultiver et vivre leurs propres convictions fondées sur la vie, la mort et la résurrection du Christ. Certains
réagiront contre une telle manière de souligner la spécificité
et la particularité chrétienne. Nest-ce pas ce qui
sest fait pendant des siècles? A partir de Constantin et
de Théodose, en passant par Clovis, Charlemagne et les rois de
France, na-t-on pas déjà vu ce que donne la «
spécificité » chrétienne? Au nom de lEvangile
et de sa vérité, lEglise na-telle pas fait des
choses grotesques et horribles? Les Lumières, ne nous ont-elles
pas libérés de la spécificité des confessions
et des religions qui ne sont que source de conflit et de violence ? Depuis toujours, les théories sociales et politiques présupposent dune manière ou dune autre, la nécessité et le bien-fondé de la violence pour la vie sociale. Il existe, implicitement ou explicitement, une « ontologie » de la violence. LEvangile implique une « ontologie », de la paix, de la réconciliation, de lamour. La tâche de la théologie et de léthique est de rendre cette ontologie explicite. La tâche de lEglise est de cultiver ces valeurs et den faire une théorie sociale qui est à vivre ecclésialement. Cest à lEglise de montrer et de créer des espaces socio-politiques « autres », fondés sur une autre vision du monde. Une partie fondamentale de cet espace nouveau se trouverait dans les pratiques du pardon et de lamour de lennemi. A nous dinventer et dimaginer des stratégies non-violentes à partir de ces convictions. Commencer par la spécificité chrétienne et lEglise ne signifie pas un désintérêt pour lensemble de la société. Cest reconnaître que les convictions nont pas toutes la même incarnation concrète dans la vie sociale. Lhistoire humaine est une longue confrontation (et parfois dialogue) entre des convictions et des manières de vivre divergentes. Il ny a pas didée, pas de conviction sans traduction socio-politique. Toutes les convictions ne se valent pas, et si nous croyons à la paix et la justice en Christ, il y a lieu à traduire ces convictions dans la réalité. Il y a cinq cents ans, on aurait dit que la démocratie nest pas possible, que lesclavage est une nécessité économique. Il a quand même été possible dimaginer un autre monde, sans roi, sans esclaves. Un monde sans violence, est-il possible ? Peut-être pas. Mais devant les violences concrètes de notre monde, nos convictions chrétiennes nous suggèrent dautres possibilités, nous aident à imaginer dautres modes de vie, dautres pratiques. De léthique à lEglise Chaque
dimanche, se réunissent partout dans notre monde des communautés
(cest-àdire des réalités sociales) qui annoncent
un message de paix et de réconciliation. Il y a célébration
du règne de Dieu, confession des péchés, annonce
du pardon, enseignement de valeurs et de convictions évangéliques.
Ce message, ces rencontres transforment-t-ils des vies individuelles et
collectives ? Produisent-ils des pratiques et des options nouvelles devant
les discours et les pratiques de violence ? « Lamour de lennemi
» implique que nous avons des ennemis, que le conflit et la violence
existent. Ce nest pas une Un réseau mondial contre la violence existe déjà. Il se nomme « ekklesia ». Il se fonde sur lamour du Dieu qui a aimé ses ennemis, sur la paix dun messie qui a donné sa vie pour les hommes, sur le modèle du sermon sur la montagne. Ce réseau prétend que, dans son sein, il ny a ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme. Les partisans de ce réseau sont constamment exhortés à aimer leur Dieu, leur prochain, leurs frères et surs, leurs ennemis. Les partisans de ce réseau se savent imparfaits et pécheurs. Les partisans de ce réseau sont constamment appelés à vivre le pardon. Il y a dans ce réseau des hommes et des femmes de toutes les races, tous les pays, toutes les conditions sociales. Ce réseau mondial, na-t-il rien à dire, rien à offrir face à la violence qui nous entoure ? Neal BLOUGH Neal BLOUGH, directeur du Centre Mennonite (Saint Maurice 94), professeur à la Faculté libre de théologie évangélique (Vaux sur Seine). Il sintéresse à lélaboration dune théologie et dune pratique qui tend autant que possible vers la non-violence (le Centre mennonite est membre du réseau « Eglise et Paix »). Il participe au dialogue bilatéral catholique-mennonite, où la question de la paix et de la non-violence a une place importante. Résumé Les convictions évangéliques annoncées, enseignées, et célébrées dans lEglise ont toutes un lien avec la question de violence: amour, paix, réconciliation, grâce, pardon etc. Léthique et la vie chrétienne pourraient être comprises comme la mise en pratique de ces mêmes convictions. LEglise, locale et autre, est un lieu nécessaire pour que ces convictions prennent forme et deviennent visibles, pour quelles produisent et suggèrent dautres modes de vie qui vont à lencontre de la violence. Ainsi, le réseau dEglises qui existent déjà partout dans le monde, pourrait être décrit comme un réseau où se met en pratique lamour de lennemi et le pardon. Questions - Avons-nous
lhabitude de voir nos convictions comme source déthique?
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