Assises 2004

Eglises, Mouvements et Associations
en quête de réconciliation et de paix

8-10 octobre 2004 à Clermont-Ferrand
ASSISES DE LA FÉDÉRATION PROTESTANTE DE FRANCE

Une contribution française et protestante
à la décennie du Conseil Oecuménique des Eglises

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L’Église, convictions chrétiennes et amour de l'ennemi

Par Neal BLOUGH

Que nous offrent la vie d’Église, la liturgie et les convictions chrétiennes pour contribuer à un monde où la violence pourrait être moindre ?

La plupart de nos convictions ont un lien direct ou indirect avec la question de la violence : réconciliation, amour, pardon, grâce, justice, paix. Jour après jour, semaine après semaine, année après année, ces convictions sont annoncées, célébrées, enseignées, et peut-être même vécues, même de manière imparfaite. N’y a-t-il pas ici un trésor caché et insuffisamment exploité ?

Notre thèse est la suivante : de nos convictions de base naissent notre éthique, et pour enseigner et vivre cette éthique, nos Eglises ont un rôle fondamental. Ce qui est proposé ici est à la portée de toute communauté, quelle qu’elle soit, et de tout chrétien, aussi sophistiqué ou simple qu’il soit. L’Evangile de Jésus-Christ nous exhorte à l’amour de l’ennemi, problématique clé dans toute analyse de la violence, tout effort de la surmonter.

Une conviction centrale : la théologie de la croix

Commençons avec la conviction centrale du protestantisme : la croix du Christ est source de pardon et de justification gratuits. C’est ici la manifestation suprême de la grâce et de l’amour de Dieu pour nous. Le Nouveau Testament voit un lien entre cette grâce de Dieu pour nous et l’amour de l’ennemi. Si en effet, quand nous étions ennemis de Dieu, nous avons été réconciliés avec lui par la mort de son Fils… (Ro-5.10). Autrement dit, la grâce de Dieu est une forme de l’amour de l’ennemi. Dieu aime ceux qui ne « méritent » pas d’être aimés. En même temps, la croix de Christ est aussi un modèle ou style de vie. Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il renonce à lui-même et prenne sa croix et qu’il me suive (Mc 8.34).
A ce style de vie sont liés des comportements ayant des liens directs avec la question de la violence.

Quiconque se met en colère contre son frère en répondra au tribunal…
… Si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre.
Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent….

Il existe donc un lien entre « la croix comme éthique » et l’amour de l’ennemi.

Cette grâce de Dieu qui débouche sur un style de vie a aussi des implications sociales. Les épîtres nous présentent la croix comme source de paix entre les peuples.

C’est lui en effet qui est notre paix : de ce qui était divisé, il a fait une unité… Il a voulu ainsi… créer en lui un seul homme nouveau, en établissant la paix, et les réconcilier avec Dieu tous les deux en un seul corps, au moyen de la croix; là, il a tué la haine. (Eph 2. 14ss).

Cette mise ensemble des peuples ennemis fait partie intégrante de la justification par la foi. En Christ, ceux qui ne pouvaient pas se mettre autour d’une même table peuvent désormais manger ensemble. Il existe donc un lien entre justification par la foi, vie communautaire et l’amour de l’ennemi... Dans les épîtres du Nouveau Testament, le « ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme » est constitutif de l’Eglise. Cela n’est malheureusement
pas le cas des ecclésiologies protestantes, souvent liées —implicitement ou explicitement— avec des frontières géographiques ou culturelles arbitraires.

Nous avons l’habitude de parler de l’amour de Dieu, de soi, du frère et de la sœur, du prochain. Cependant, la croix du Christ est aussi intimement liée à l’amour de l’ennemi : Dieu aime ses ennemis en venant parmi nous. Prendre sa croix à la suite de Jésus implique l’amour de l’ennemi, la croix a tué le mur de la haine entre les peuples, permettant la naissance d’une réalité sociale nouvelle constituée de personnes qui étaient auparavant ennemies les unes des autres.
La théologie de la croix nous amène donc à l’amour de l’ennemi, ce qui n’est pas sans lien avec la question de la violence.

Des convictions à l’éthique

Disons d’abord que l’éthique n’est pas d’abord ni surtout une affaire individuelle. Il n’y a pas d’éthique sans tradition ni sans communauté. Exemple : le modèle moderne de l’individu libre et autonome est en fait le fruit d’une tradition (pour simplifier, disons celle des Lumières et de la Révolution française) et ne peut pas fonctionner sans des structures sociales pour le soutenir et le promulguer.

Pour que cet individu « autonome » existe, il faut une tradition, une histoire qui est enseignée (implicitement et explicitement) et des structures sociales qui débouchent sur une vie partagée et commune. En fait, toute tradition comporte une éthique et vise la mise en place d’un certain type d’individu et de vie sociale. Pour simplifier, nous pouvons dire que le but de la « tradition » moderne, c’est créer, former, produire des individus libres et autonomes. Mais pour cela, il faut plus que des individus.

La société moderne (comme toute société d’ailleurs) met en place des institutions pour atteindre ces buts. L’école en serait un bon exemple. C’est à l’école (obligatoire) que sont enseignés un langage, une tradition, une histoire, et des valeurs (républicaines). La nation française veut produire de « bons français », libres, autonomes, pétris de liberté, égalité, fraternité. Elle se donne ainsi les structures nécessaires pour « produire » de tels individus, qui vont vivre ensemble, partageant des valeurs, une langue et une culture communes. Ce modèle, incarné par la France, est censé avoir une portée « universelle » et est souvent présenté comme modèle ou exception quand il s’agit d’autres modes de vie commune.

Il en est de même dans le domaine de l’économie libérale. Son but est de produire des consommateurs. L’économie se donne des moyens idéologiques (des valeurs) et institutionnels pour « fabriquer » de bons consommateurs. Son catéchisme, c’est la publicité. Les exemples sont innombrables : les Etats-Unis cherchent à créer de bons américains. Le Front National voudrait créer un certain type de français et une réalité socio-politique correspondante. De même, le marxisme, ou l’Islam fondamentaliste. Toutes les convictions s’accompagnent de traditions et d’institutions dont le but est de former des personnes pour vivre en collectivité.

S’il y a donc une éthique chrétienne, elle ne peut pas fonctionner autrement. Sa particularité se trouve ailleurs, dans ses convictions, sa tradition et sa vision de la vie sociale. Le « but » de l’éthique chrétienne serait donc de former des personnes et des réalités communautaires à partir des valeurs chrétiennes, des personnes qui visent une pratique juste, qui cherchent à dire la vérité, qui apprennent à aimer (Dieu, le prochain, le frère, l’ennemi). Et puisque personne
n’arrive jamais à vivre de cette manière, l’Eglise doit surtout former des personnes qui savent reconnaître leurs erreurs et pardonner.

Il nous faut des lieux capables de former des personnes et de cultiver des valeurs à long terme. Dans le cas chrétien, l’Eglise peut et doit jouer ce rôle. Nous sommes déjà suffisamment « catéchisés » ailleurs par d’autres valeurs et d’autres visions du monde. Où apprendrons-nous à résoudre les conflits autrement que par la violence ? Les valeurs de l’Evangile, comment peuvent-elles prendre forme, devenir visibles, si ce n’est pas d’abord dans la vie des communautés chrétiennes auxquelles nous appartenons ? Au risque de paraître
simpliste, nous prétendons que l’un des rôles importants de l’Eglise est de former des Chrétiens pour qu’ils vivent en chrétiens (disciples du Christ). Sinon, nous créons une barrière artificielle et néfaste entre nos convictions (réconciliation, paix, pardon, amour de l’ennemi) et la vie réelle que nous menons tous les jours.

S’il y a donc une éthique chrétienne, elle se construit à partir de la tradition et de la spécificité chrétienne (l’Evangile). Elle est vécue en communauté, comme témoignage concret d’un autre mode de vie sociale possible. Comme réponse à une société violente, les chrétiens ont à cultiver et vivre leurs propres convictions fondées sur la vie, la mort et la résurrection du Christ.

Certains réagiront contre une telle manière de souligner la spécificité et la particularité chrétienne. N’est-ce pas ce qui s’est fait pendant des siècles? A partir de Constantin et de Théodose, en passant par Clovis, Charlemagne et les rois de France, n’a-t-on pas déjà vu ce que donne la « spécificité » chrétienne? Au nom de l’Evangile et de sa vérité, l’Eglise n’a-telle pas fait des choses grotesques et horribles? Les Lumières, ne nous ont-elles pas libérés de la spécificité des confessions et des religions qui ne sont que source de conflit et de violence ?
Cette question mérite une réponse sérieuse. D’abord les chrétiens doivent assumer leur passé et reconnaître les contradictions de leur histoire. Le repentir et la demande de pardon font partie intégrante de l’Evangile. Mais nous devons aller plus loin, surtout sur le plan théologique et éthique. Il nous semble urgent de noter l’importance de la non-violence et de l’amour de l’ennemi comme convictions fondamentales de l’Evangile et de l’éthique chrétienne. Le problème n’est pas la « spécificité » chrétienne, mais une spécificité qui a trop souvent et trop longtemps contredit de manière flagrante les convictions de base de l’Evangile. C’est probablement pour cette raison que beaucoup de chrétiens ne peuvent plus voir le potentiel socio-éthique de l’existence de l’Eglise partout dans le monde. On ne trouve guère l’amour de l’ennemi, le ni juif ni grec au cœur des préoccupations d’une éthique « constantinienne », où l’Eglise sert de support idéologique aux pouvoirs en place.

Depuis toujours, les théories sociales et politiques présupposent d’une manière ou d’une autre, la nécessité et le bien-fondé de la violence pour la vie sociale. Il existe, implicitement ou explicitement, une « ontologie » de la violence. L’Evangile implique une « ontologie », de la paix, de la réconciliation, de l’amour. La tâche de la théologie et de l’éthique est de rendre cette ontologie explicite. La tâche de l’Eglise est de cultiver ces valeurs et d’en faire une théorie sociale qui est à vivre ecclésialement. C’est à l’Eglise de montrer et de créer des espaces socio-politiques « autres », fondés sur une autre vision du monde. Une partie fondamentale de cet espace nouveau se trouverait dans les pratiques du pardon et de l’amour de l’ennemi. A nous d’inventer et d’imaginer des stratégies non-violentes à partir de ces convictions.

Commencer par la spécificité chrétienne et l’Eglise ne signifie pas un désintérêt pour l’ensemble de la société. C’est reconnaître que les convictions n’ont pas toutes la même incarnation concrète dans la vie sociale. L’histoire humaine est une longue confrontation (et parfois dialogue) entre des convictions et des manières de vivre divergentes. Il n’y a pas d’idée, pas de conviction sans traduction socio-politique. Toutes les convictions ne se valent pas, et si nous croyons à la paix et la justice en Christ, il y a lieu à traduire ces convictions dans la réalité.

Il y a cinq cents ans, on aurait dit que la démocratie n’est pas possible, que l’esclavage est une nécessité économique. Il a quand même été possible d’imaginer un autre monde, sans roi, sans esclaves. Un monde sans violence, est-il possible ? Peut-être pas. Mais devant les violences concrètes de notre monde, nos convictions chrétiennes nous suggèrent d’autres possibilités, nous aident à imaginer d’autres modes de vie, d’autres pratiques.

De l’éthique à l’Eglise

Chaque dimanche, se réunissent partout dans notre monde des communautés (c’est-àdire des réalités sociales) qui annoncent un message de paix et de réconciliation. Il y a célébration du règne de Dieu, confession des péchés, annonce du pardon, enseignement de valeurs et de convictions évangéliques. Ce message, ces rencontres transforment-t-ils des vies individuelles et collectives ? Produisent-ils des pratiques et des options nouvelles devant les discours et les pratiques de violence ? « L’amour de l’ennemi » implique que nous avons des ennemis, que le conflit et la violence existent. Ce n’est pas une
notion irréaliste. Au contraire, elle nous appelle sans cesse à des pratiques nouvelles devant les situations de conflit et de violence.

Un réseau mondial contre la violence existe déjà. Il se nomme « ekklesia ». Il se fonde sur l’amour du Dieu qui a aimé ses ennemis, sur la paix d’un messie qui a donné sa vie pour les hommes, sur le modèle du sermon sur la montagne. Ce réseau prétend que, dans son sein, il n’y a ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme. Les partisans de ce réseau sont constamment exhortés à aimer leur Dieu, leur prochain, leurs frères et sœurs, leurs ennemis. Les partisans de ce réseau se savent imparfaits et pécheurs. Les partisans de ce réseau sont constamment appelés à vivre le pardon. Il y a dans ce réseau des hommes et des femmes de toutes les races, tous les pays, toutes les conditions sociales. Ce réseau mondial, n’a-t-il rien à dire, rien à offrir face à la violence qui nous entoure ?

Neal BLOUGH

Neal BLOUGH, directeur du Centre Mennonite (Saint Maurice 94), professeur à la Faculté libre de théologie évangélique (Vaux sur Seine). Il s’intéresse à l’élaboration d’une théologie et d’une pratique qui tend autant que possible vers la non-violence (le Centre mennonite est membre du réseau « Eglise et Paix »). Il participe au dialogue bilatéral catholique-mennonite, où la question de la paix et de la non-violence a une place importante.

Résumé

Les convictions évangéliques annoncées, enseignées, et célébrées dans l’Eglise ont toutes un lien avec la question de violence: amour, paix, réconciliation, grâce, pardon etc. L’éthique et la vie chrétienne pourraient être comprises comme la mise en pratique de ces mêmes convictions. L’Eglise, locale et autre, est un lieu nécessaire pour que ces convictions prennent forme et deviennent visibles, pour qu’elles produisent et suggèrent d’autres modes de vie qui vont à l’encontre de la violence. Ainsi, le réseau d’Eglises qui existent déjà partout dans le monde, pourrait être décrit comme un réseau où se met en pratique l’amour de l’ennemi et le pardon.

Questions

- Avons-nous l’habitude de voir nos convictions comme source d’éthique?
- Pourquoi l’amour de l’ennemi est si peu commenté et enseigné dans nos communautés?
- Nos Eglises sont-elles des lieux où il n'y a « ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme » ? Sinon, pourquoi pas ?
- Voyons-nous la vie et la pratique chrétienne comme une manière de surmonter la violence ?
-Nos Eglises nous aident-elles dans le combat contre la violence, en nous-mêmes, entre nous-mêmes... ?
- Comment la liturgie, le culte, la vie d’Eglise en général, pourraient-ils être mis en lien direct avec la problématique de la violence ?