Assises 2004

Eglises, Mouvements et Associations
en quête de réconciliation et de paix

8-10 octobre 2004 à Clermont-Ferrand
ASSISES DE LA FÉDÉRATION PROTESTANTE DE FRANCE

Une contribution française et protestante
à la décennie du Conseil Oecuménique des Eglises

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Surmonter la violence,
L'expérience d'un quartier

Par Jean-François SERRES

Introduction et présentation :

Je travaille depuis plus de sept ans pour une société d'HLM, au sein d'une équipe de proximité qui gère un quartier dit sensible de la proche banlieue parisienne, à Bobigny.
Cette cité fait partie des opérations " Million " des années soixante et regroupe 763 logements, soit plus de 2000 personnes [1]. Ce quartier est passé par toutes les difficultés qui ont motivé depuis vingt ans les différentes actions des politiques publiques et il est en particulier la cible des divers et derniers dispositifs de la politique de la ville, Zone Urbaine Sensible (ZUS), territoire cible d'un Grand Projet Ville (GPV) et sujet d'une cellule de veille d'un Contrat local de Sécurité (CLS). C'est en fait la violence des jeunes qui a fait sortir ces quartiers de l'oubli et qui a contraint les pouvoirs publics à réagir, la politique de la ville est née de cette réaction.

Le bailleur a un certain nombre de devoirs vis-à-vis de ses locataires qui le mettent aux premières loges en ce qui concerne la vie quotidienne du quartier qu'il gère. Mon travail consiste à organiser et mettre en ouvre les moyens permettant d'assurer une gestion paisible du quartier. Il s'agit à la fois des dimensions classiques locatives, techniques et financières mais aussi, et de plus en plus, des dimensions de la vie sociale. Face aux questions de violence, je me situe donc dans une perspective spécifique, celle de l'ingénierie sociale urbaine.
Les actions que nous avons mises en place sur le quartier ont permis de surmonter certaines formes de violence et de réduire le sentiment d'insécurité. C'est donc à partir de cette expérience que je parle et que je m'autorise à décrire, à questionner et à prendre parfois position.

" Surmonter la violence " est un défi, une obligation, l'objectif à atteindre et cette phrase m'occupe et me préoccupe jour après jour dans tous les domaines de la gestion de proximité. Voilà pourquoi je ne sais par où commencer, que raconter, de quelles questions, de quelles analyses et de quelles stratégies parler, d'autant que c'est souvent d'un détail que dépend la réussite ou l'échec. Je vais toutefois tenter de dégager certaines pistes inspirées d'une analyse pragmatique.

[1] Les opérations " Millions " consistaient à construire des logements sans dépasser l'enveloppe financière du million par logement.

S'approcher [2]:

Il y a ceux du dedans et ceux du dehors, ceux qui passent et ceux qui restent. Il y a quelque chose de la violence dans les quartiers qu'on ne peut connaître qu'en s'approchant surtout si on cherche comment la surmonter.
Il y a ceux qui en parlent et ceux qui y vivent et bien souvent ceux qui en parlent ne veulent pas y vivre et ceux qui y vivent n'arrivent pas à en parler.
C'est difficile, il est vrai, si l'on veut parler de la violence, de raconter des vies, des destins qui se croisent et s'influencent, des souffrances qui s'entremêlent, les désillusions, les rejets, les consciences cautérisées, la honte, toute cette réalité complexe qui apparaît quand on s'approche. Ce n'est pas un processus simple, on peut décrire et situer sans trop de difficulté le cours paisible d'une rivière mais comment parler de son débordement, de sa rage, des tourbillons et des courants contraires, de l'action désordonnée et imprévisible de la crue ?

[2] Ouriah me téléphone un matin, en pleurs. Son fils vient d'être arrêté par la police. Des CRS ont fait irruption dans son appartement à six heures du matin et ils l'ont embarqué. Il est soupçonné d'avoir fait partie de la bande des jeunes qui a incendié le gymnase dans la nuit. Je vais la voir, il y a ses autres fils qui sont là et son mari aussi, c'est la panique et l'angoisse, la haine aussi. Je reste un peu puis je rentre chez moi. Là-bas dans la cité, l'histoire n'est pas fini.
Victor ne sait pas quoi faire, les amis qu'il héberge sont armés et lui interdisent l'accès à son logement. Comment l'aider ? Il dort quelques nuits dans ma voiture puis il disparaît. Il est reparti là où ça continue de se passer. Aux attentes d'Ouriah et de Victor nous ne pouvons répondre grand chose, des bonnes paroles, des encouragements, de l'amitié. Tant que nous restons loin, nous sommes incapables de comprendre vraiment ce qui se passe et de nous engager dans une action solidaire qui ait un sens.

En être :

Quand " on en est ", les choses changent. Les mots connus perdent de leur pertinence. La violence recouvre par exemple bien des réalités différentes et contrastées qu'on ne surmontera pas de la même manière.
Ce qui est particulier, c'est qu'on peut en être ou pas. Il y a donc là un espace urbain qui n'est pas si urbain que ça. Les contradictions entre cette identité liée au territoire et l'évolution de la ville dans laquelle le quartier s'inscrit provoquent des tensions et des crises difficiles à surmonter surtout pour les habitants qui n'ont pas fait le choix d'y habiter. Cette identité de quartier est rythmée par l'histoire, banlieue rouge, vagues successives d'immigration, réhabilitations, chocs du chômage, de la drogue, émeutes et d'autres drames encore pendant que la ville individualise, désolidarise et rend anonyme dans un tissu d'interdépendances, de mobilité croissante où la prédominance de la voiture, entre autres, transforme le sens et l'échelle des espaces publics.
Il se développe alors dans les quartiers des formes primaires de solidarité qui permettent à ceux qui sont assignés à résidence de bénéficier de protections rapprochées. Vivre dans les quartiers, c'est donc aussi vivre une vie plus solidaire et plus simple avec ses voisins : quand " on en est ", on bénéficie d'un statut et d'une protection toute particulière.
Toutefois cette solidarité de quartier s'effrite aussi et la crise des églises, des partis politiques et plus largement du militantisme laisse à l'abandon ce champ indispensable de la solidarité communautaire. C'est le " caïdat " local qui prend alors la place, suivi de près par le radicalisme religieux, les réactions et les thèses extrémistes sont alors à craindre.
Il vaudrait sans doute mieux parler " d'inurbanité " que d'incivilité. C'est cette résistance à l'évolution urbaine qui empêche l'urbanité, elle produit des solidarités primaires sur une logique de territoire. Les tensions entre quartiers en sont d'ailleurs la preuve, la violence ne sert pas ici à se libérer de l'oppression des puissants mais c'est une lutte de clans, de bandes, de guerriers primaires : ce qu'il faut défendre à tout prix c'est l'honneur.

Les quartiers sont de ce fait, paradoxalement, encore des espaces dans la ville où la qualité d'un homme ou d'une équipe peut transformer les choses. L'engagement désintéressé, l'esprit de service et d'équipe, la solidarité mise en ouvre concrètement, le respect de chacun, l'équité, la disponibilité et l'écoute sont des valeurs qui ont un impact réel sur l'amélioration de la vie collective.
Le respect est au bout du chemin, pour celui qui accepte de produire ce type de preuve.

Regarder à travers :

La violence c'est l'histoire qui se répand, qui fait la réputation du quartier et des jeunes qui l'habitent et qui devient leur fierté, la marque de leur virilité, de leur puissance et finalement une composante essentielle de leur identité.
Il y a quelque chose d'un rapport à l'autre basé sur l'intimidation et la peur dans cette oppression qui me saisit quand je dresse la liste des faits [3].

[3] L'accueil dans la cité a été musclée. Les jeunes : " Je te préviens, on n'aime pas les gardiens ici. Vous cherchez quoi ici ? " L'équipe sur place : " Ces gens-là ne méritent pas d'être aidé, on n'en peut plus. " Les locataires : hurlements au bureau au moins deux à cinq fois par jour.Il est vrai que les bureaux avait été incendiés par les jeunes quelques mois auparavant.
Ensuite, la violence dirigée contre moi pendant les premières années (ça fait près de deux ans que je n'ai presque plus subi de violence) : Les coups de barres de fer contre les portes des locaux quand j'arrive, les insultes criées contre moi, les tags menaçant écrits sur les murs, la voitures cassée, pneus crevés et toute les vitres explosées, une pierre lancée a frôlé ma tête, une bouteille jetée d'une fenêtre s'est écrasée à mes pieds, la porte de mon appartement est frappée violemment dans la nuit à de nombreuses reprises et à moitié enfoncée, j'ai été cambriolé entièrement, des jeunes m'ont menacé avec des couteaux en pleine nuit chez moi. Mais le plus dur ça a été le jeune qui m'a répondu :
" Pourquoi tu me dis toujours bonjour, arrête de faire ça, je t'aime pas ".
La violence c'est aussi les dégradations des halls, des boîtes aux lettres, des voitures, les tags agressifs sur les murs, c'est la musique à fond, le squatt des caves, le regard qui en dis long, c'est les chiens dangereux, pitt-bulls et autres, c'est les armes. La violence, c'est les odeurs et les bruits. La violence c'est quand un locataire descend dans le hall avec un conteneur d'essence et l'asperge en essayant aussi de toucher les jeunes qui l'exaspèrent depuis des mois puis met le feu et s'enfuit poursuivi par tous les jeunes. La violence, c'est les voitures incendiées, les pétards qui font trembler les bâtiments, les fumigènes de la SNCF qui sont tellement puissants qu'ils éclairent toute la cité. La violence c'est les plaques d'égout en fonte jetées de la terrasse de la Tour de seize étage et qui explosent en bas pour " niquer " un projecteur qui éclaire trop, la violence, c'est de faire disjoncter tous les éclairages publics toutes les nuits. La violence, c'est d'occuper les caves et d'y amener des filles pour des tournantes. C'est le jeune qui a été tué l'an dernier en " jouant " dans un squatt avec un copain et une arme.
La violence c'est les combats avec la police, les émeutes, les flics et même les pompiers caillassés, c'est le raz-de-marée de CRS qui envahit la cité.
La violence c'est se faire bousculer, c'est se faire passer devant, c'est se faire voler la batterie de sa voiture, se faire piquer son courrier, c'est la pisse dans l'ascenseur, les crottes du chien du voisin sur le palier de ma porte, c'est le bruit des motos qui roulent sur les pelouses, c'est les cris qui proviennent d'un appartement et qu'on entend sans trop savoir ce qui arrive.
Mais la violence, c'est aussi et surtout ce que l'on voit dans les appartements, ce que vivent les gens, les violences conjugales, les enfants laissés à eux-même, la drogue, la folie, le repli sur soi jusqu'aux vertiges d'une profonde solitude. La violence c'est ce gosse qui à l'atelier de peinture, doit s'isoler presque chaque fois pour pleurer sans bruit caché dans un coin, toutes les nuits, son père toxicomane injurie sa mère et casse tout. La violence c'est les gosses qui courent après cette pauvre fille un peu folle et qui l'insulte en lui jetant des cailloux. La violence c'est ces groupes de jeunes qui cassent les appartements des plus faibles, des handicapés et les dépouillent. C'est cette femme insensée qui profère des injures racistes et qui se fait quasiment lapidée dans son hall. C'est cette autre qui est arrivée dans le quartier comme une épave apportée par la mer, et qui s'enivre le week-end à tel point qu'elle sort proférer des insanités en hurlant. Une fois, deux fois et la chasse commence, ses vitres ont volé en éclats, elle s'est fait tapée et malgré la médiation efficace avec les locataires, les jeunes, malgré le soutien au téléphone et les aides possibles pour s'en sortir, on l'a retrouvé morte, suicidée. La violence c'est le cri déchirant de sa fille quand elle l'apprend. La violence c'est ce jeune trouvé trois mois après pendu dans son appartement, une flaque au sol.

Ce sentiment d'insécurité monte au fur et à mesure qu'on étale sur la place publique les faits divers. Pourtant ce ne sont que quelques-uns qui se rappellent à notre bon souvenir ainsi : " on est dans la place ", on est incontournable parce qu'on est là, c'est parce qu'on tient les murs qu'on existe.
La parole sur la violence déforme donc, gonfle et éclaire les marges, il est urgent de s'en méfier beaucoup.
Il semble quand on écoute les histoires que la vie dans le quartier est un enfer constant mais il n'en est rien.

Un des premier combats à mener pour surmonter la violence dans un quartier sensible est donc la maîtrise du langage : décider de la place que prendra l'histoire qui de bouche-à-oreille devient légende [4].
Il ne s'agit pas de nier les faits ni de les taire mais de cesser de leur faire de la publicité. Il y a une certaine pudeur à retrouver par rapport à la violence.
C'est en effet le premier acte : surmonter la violence dans sa capacité traumatique. Elle est comme un voile qui s'épaissit quand on l'observe, c'est au travers qu'il faut regarder, c'est au-dessus de son épaule qu'il faut fixer les regards et ne pas se laisser fasciner. Ce n'est pas en la confrontant directement qu'on la surmonte mais en cherchant comment travailler autour, derrière, à côté, par dessus, c'est ainsi qu'on va lui couper l'herbe sous les pieds. C'est en dénouant ce qui fait sa logique qu'elle va perdre sa dynamique.

Surmonter la violence c'est ne pas accepter qu'elle influence nos choix. Elle cache souvent une profonde détresse et empêche ceux qui voudraient agir contre la misère de s'engager. Elle a un effet repoussoir sur les bonnes volontés auquel il s'agit de résister.

Elle est aussi, souvent, l'épreuve du feu et sert à vérifier la sincérité et la solidité des engagements pris et des paroles prononcées. C'est une sorte d'examen de passage pour ceux du dehors qui sert aussi de protection et de prévention contre la déception pour ceux du dedans qui ont été si souvent trompés.

[4] Le pire qui peut arriver à une cité c'est la venue des médias. Il faut parfois des mois pour réparer les dégâts causés par la stigmatisation simpliste d'un reportage du " 20 heure ".

Distinguer :

Mais il faut être plus précis. J'ai rencontré divers types de violence dans le quartier qui ne sont pas le signe des mêmes dysfonctionnements. Je les distinguerai en quatre types distincts :

- La violence induite par la vie sociale du quartier qui trouve sa source dans le sentiment d'indignité, la discrimination, les ajustements difficiles liés à la mixité des cultures, les dysfonctionnements liés aux grands ensembles.etc.
- La violence attachée aux comportements des jeunes des quartiers sensibles, dégradations, incivilités, échauffourées avec la police, émeutes, incendies de voitures.etc.
- La violence attachée à un " business " qui est une stratégie choisie, volontaire d'un groupe restreint de dealers ou de " caïds ",
- Et la violence privée, celle qui se déploie derrière les portes fermées des appartements.

Ces formes de violence s'influencent mutuellement, mais les stratégies permettant de les surmonter ne sont pas les mêmes et doivent s'ordonner de façon cohérente. Il sera par exemple difficile de souder de force toutes les portes de caves pour éviter les squatts ou de lutter contre les regroupements dans les halls sans avoir d'abord ou en même temps travaillé à des actions de médiation et d'animation.

Surmonter la violence passe donc par une approche stratégique et chronologique. À titre d'exemple, je suggère l'ordre suivant qui a bien fonctionné sur le quartier :

1. Rétablir le service. C'est la réorganisation du métier de base qui va permettre de répondre aux besoins de la gestion de proximité. On rétablira assez vite un climat de confiance en faisant la preuve d'un professionnalisme efficace et équitable. Il faut travailler dans les quartiers avec le même respect et les mêmes exigences qu'ailleurs.
2. Mettre en place des systèmes de médiation, en particulier avec les jeunes qui permettent d'écouter leurs demandes et de mettre en place avec eux des réponses appropriées. Il faut aussi développer des actions de prévention en direction des plus jeunes (développement culturel.)
3. Sécuriser, maîtriser les locaux, réparer les dégradations.etc. Ces actions ne peuvent aboutir que si elles sont mises en ouvre dans un climat où les preuves d'un véritable respect et d'une prise en compte des besoins des jeunes ont été faites.

Le gestionnaire de ville a donc travaillé sur les deux premiers types de violence, mais ce travail aura permis " d'isoler " la violence liée aux " trafics " et de la réduire à sa vraie grandeur. Les dealers, les cambrioleurs, les braqueurs peuvent exercer une pression très forte sur le quartier, mais les gestionnaires de proximité ont peu de prises directes sur elle. Toutefois les jeunes qui ont choisi comme projet la violence pour asseoir leurs trafics ou leur domination sur un territoire sont un noyau restreint qu'il faut circonscrire. La capacité à résister au caïdat local dépend principalement de la reconquête de l'espace public, physique et politique. C'est le développement des formes variées de la solidarité qui va réduire la liberté de manouvre des trafiquants, plus il y a de formes de participation et d'implication des habitants, moins les caïds ont les moyens de faire régner la peur.
Quant aux actions frontales pour réduire ce type de violence, il s'agit de la compétence exclusive des forces de l'ordre.

La violence privée se développe derrière les portes des appartements, elle touche les plus faibles et ne fait pas souvent la une des journaux. Le gestionnaire du quartier n'a pas non plus compétence à l'atteindre. Malgré l'action des travailleurs sociaux, il y a des cas non signalés et des victimes sans recours. Ces violences sont peut-être plus clairement encore que celles dont nous venons de parler le signe d'un profond sentiment d'isolement dont je voudrais un peu parler pour finir et qui touche de nombreuses personnes dans la ville [5].

[5] C'est pourquoi les associations, les communautés et les églises ont une part importante à jouer dans cette affaire.

Chercher à comprendre :

On constate sur le terrain l'effritement des anciennes formes de solidarité. Il n'y a plus beaucoup de bénévoles ni de militants, plus de rassemblements ni de débats autour de rêves collectifs qui entraînent à l'action commune. La désaffiliation qu'a entraînée la précarisation du salariat est doublée d'une profonde crise d'identité. Les références du passé sont obsolètes, la lutte des classes, l'intégration, l'ascension sociale, les rôles bien définis dans la famille, les valeurs et les normes communes. Le sentiment d'isolement et la vulnérabilité vont grandissant sous l'effet de ces processus de désaffiliation, d'individualisation et de désenchantement [6].
Les anciennes formes de la solidarité se sont effondrées en même temps qu'un besoin croissant de protections rapprochées se fait sentir.
Une évolution est en marche dans notre société qui a pour objectif l'accomplissement de soi, mais ceux qui manquent de ressource pour l'atteindre ne bénéficient plus des protections collectives de proximités traditionnelles qui se sont délitées (famille, communautés d'origine, corporation, syndicats, partis, associations, églises.)et n'ont d'autre alternative que le repli identitaire primaire ou la dépression dans les vertiges de l'isolement.

Ce repli identitaire est au cour de la violence des jeunes dans la cité. Une sorte de socialisation primaire dépend de la défense du territoire. Leur identité et leur place dans le groupe sont liées à leur appartenance au quartier. Cette violence n'est pas dirigée contre un oppresseur qui domine, état, patrons, institution dont on voudrait se libérer mais contre tous ceux qui viendraient exercer un quelconque pouvoir sur leur territoire.
Ce sentiment d'isolement provoque des violences plus cachées qui s'exercent dans l'ombre, dans les couples, avec les enfants, contre soi-même. La confusion des repères, des rôles, la perte du sens et de l'espoir et la honte font des ravages dans les familles.

Créer du lien social est une nécessité, mais reste un slogan. Ce qui manque ce ne sont pas les liens, il y en parfois d'avantage dans les quartiers qu'ailleurs mais le sens qu'on y trouve et qui permet de trouver sa place. Sans revenir à une idéalisation nostalgique des modes d'organisation communautaire traditionnelles, comment recréer du collectif, des solidarités de proximité dans une société qui en défait sans cesse les formes connues ?
L'évolution de la société occidentale conduit à la prédominance d'un mode sociétaire sur un mode communautaire d'organisation sociale, à la prédominance du Je sur le Nous, de l'individu sur le groupe. Cette évolution érode toujours plus les modes traditionnels d'identification et du " vivre ensemble " dans les quartiers populaires. Cette perspective d'autonomie et d'épanouissement individuel n'est ouverte que pour ceux qui ont les moyens nécessaires à l'appropriation de soi mais pour ceux qui subissent la désaffiliation, cette perspective épaissit encore le sentiment qui s'impose à eux d'inutilité et de honte. C'est bien d'une crise des identités qu'il s'agit alors, la souffrance sociale est subjectivée sans expression ni soutien collectif possible.

La violence manifeste donc plutôt une crise du sens et de l'identification sociale qu'une rupture des liens. Les communications n'ont jamais été aussi performantes, l'information circule et tous y ont accès, l'éducation est un droit largement ouvert, la solidarité nationale s'exerce envers le plus grand nombre par le RMI, la CMU, l'APL, la ville permet des contacts multipliés et les jeunes des quartiers maîtrisent souvent parfaitement les nouveaux moyens de communication (portables, internet, dernière mode vestimentaire.). Personne quasiment dans la ville ne souffre d'isolement au sens strict mais pourtant le sentiment d'isolement et de vulnérabilité est profond.

[6] Voir R. Castel " Les métamorphoses de la question sociale ", C. Dubar " la crise des identités " et M. Gauchet " Le désenchantement du monde "

[7] Voir " Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi. Entretien sur la construction de l'individu moderne ". Robert Castel, Claudine Haroche. Fayard.

S'assembler :

J'ai parlé un peu de la problématique qui permet de surmonter en partie la violence dans un cadre laïc et professionnel [8].
Mais nous travaillons aussi depuis sept ans à définir, à construire, à expérimenter, à réfléchir et reformuler l'expression de la communauté de croyants dans ce quartier sensible. Sans en dire davantage sur ce sujet, je voudrais tout de même finir ainsi ce rapide exposé :

Notre identité chrétienne nous aide à garder le cap d'un engagement personnel fidèle et d'un souci des personnes et en particulier des plus démunis, toutefois, la question de la communauté reste posée. Dans ce paysage, au cour de ces évolutions, quelle forme doit prendre l'assemblée des croyants pour être une réponse pertinente à cette souffrance sociale partagée qui est à la source de la violence : le sentiment d'isolement et de vulnérabilité.
Et que veut dire vraiment s'assembler aujourd'hui ?
Surmonter la violence sera sans doute aussi apporter des réponses à cette question.

Ce défi pourrait être porté par cette parole prophétique adressée à chacun :

Esaïe 58, 12 : Les tiens rebâtiront sur d'anciennes ruines, tu relèveras des fondements antiques ; on t'appellera réparateur de brèches, celui qui restaure les chemins, qui rend le pays habitable.

[8] L'organisation de la gestion de proximité, la médiation, la confiance, la concertation et l'écoute, le travail en direction des enfants, les repas de rue, scène ouverte, salle des jeunes, ateliers relais, le développement associatif, culturel, sportif, le partenariat.