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Surmonter
la violence, Par Jean-François SERRES Introduction et présentation : Je
travaille depuis plus de sept ans pour une société d'HLM, au sein d'une
équipe de proximité qui gère un quartier dit sensible de la proche banlieue
parisienne, à Bobigny. Le bailleur
a un certain nombre de devoirs vis-à-vis de ses locataires qui le mettent
aux premières loges en ce qui concerne la vie quotidienne du quartier
qu'il gère. Mon travail consiste à organiser et mettre en ouvre les moyens
permettant d'assurer une gestion paisible du quartier. Il s'agit à la
fois des dimensions classiques locatives, techniques et financières mais
aussi, et de plus en plus, des dimensions de la vie sociale. Face aux
questions de violence, je me situe donc dans une perspective spécifique,
celle de l'ingénierie sociale urbaine. " Surmonter la violence " est un défi, une obligation, l'objectif à atteindre et cette phrase m'occupe et me préoccupe jour après jour dans tous les domaines de la gestion de proximité. Voilà pourquoi je ne sais par où commencer, que raconter, de quelles questions, de quelles analyses et de quelles stratégies parler, d'autant que c'est souvent d'un détail que dépend la réussite ou l'échec. Je vais toutefois tenter de dégager certaines pistes inspirées d'une analyse pragmatique. [1] Les opérations " Millions " consistaient à construire des logements sans dépasser l'enveloppe financière du million par logement. S'approcher [2]: Il
y a ceux du dedans et ceux du dehors, ceux qui passent et ceux qui restent.
Il y a quelque chose de la violence dans les quartiers qu'on ne peut connaître
qu'en s'approchant surtout si on cherche comment la surmonter. [2] Ouriah
me téléphone un matin, en pleurs. Son fils vient d'être arrêté par la
police. Des CRS ont fait irruption dans son appartement à six heures du
matin et ils l'ont embarqué. Il est soupçonné d'avoir fait partie de la
bande des jeunes qui a incendié le gymnase dans la nuit. Je vais la voir,
il y a ses autres fils qui sont là et son mari aussi, c'est la panique
et l'angoisse, la haine aussi. Je reste un peu puis je rentre chez moi.
Là-bas dans la cité, l'histoire n'est pas fini. En être : Quand
" on en est ", les choses changent. Les mots connus perdent de leur pertinence.
La violence recouvre par exemple bien des réalités différentes et contrastées
qu'on ne surmontera pas de la même manière. Les quartiers
sont de ce fait, paradoxalement, encore des espaces dans la ville où la
qualité d'un homme ou d'une équipe peut transformer les choses. L'engagement
désintéressé, l'esprit de service et d'équipe, la solidarité mise en ouvre
concrètement, le respect de chacun, l'équité, la disponibilité et l'écoute
sont des valeurs qui ont un impact réel sur l'amélioration de la vie collective. Regarder à travers : La
violence c'est l'histoire qui se répand, qui fait la réputation du quartier
et des jeunes qui l'habitent et qui devient leur fierté, la marque de
leur virilité, de leur puissance et finalement une composante essentielle
de leur identité. [3] L'accueil
dans la cité a été musclée. Les jeunes : " Je te préviens, on n'aime pas
les gardiens ici. Vous cherchez quoi ici ? " L'équipe sur place : " Ces
gens-là ne méritent pas d'être aidé, on n'en peut plus. " Les locataires
: hurlements au bureau au moins deux à cinq fois par jour.Il est vrai
que les bureaux avait été incendiés par les jeunes quelques mois auparavant.
Ce sentiment
d'insécurité monte au fur et à mesure qu'on étale sur la place publique
les faits divers. Pourtant ce ne sont que quelques-uns qui se rappellent
à notre bon souvenir ainsi : " on est dans la place ", on est incontournable
parce qu'on est là, c'est parce qu'on tient les murs qu'on existe. Un des premier
combats à mener pour surmonter la violence dans un quartier sensible est
donc la maîtrise du langage : décider de la place que prendra l'histoire
qui de bouche-à-oreille devient légende [4]. Surmonter la violence c'est ne pas accepter qu'elle influence nos choix. Elle cache souvent une profonde détresse et empêche ceux qui voudraient agir contre la misère de s'engager. Elle a un effet repoussoir sur les bonnes volontés auquel il s'agit de résister. Elle est aussi, souvent, l'épreuve du feu et sert à vérifier la sincérité et la solidité des engagements pris et des paroles prononcées. C'est une sorte d'examen de passage pour ceux du dehors qui sert aussi de protection et de prévention contre la déception pour ceux du dedans qui ont été si souvent trompés. [4] Le pire qui peut arriver à une cité c'est la venue des médias. Il faut parfois des mois pour réparer les dégâts causés par la stigmatisation simpliste d'un reportage du " 20 heure ". Distinguer : Mais il faut être plus précis. J'ai rencontré divers types de violence dans le quartier qui ne sont pas le signe des mêmes dysfonctionnements. Je les distinguerai en quatre types distincts : - La violence induite par la vie sociale du quartier qui trouve sa source dans le sentiment d'indignité, la discrimination, les ajustements difficiles liés à la mixité des cultures, les dysfonctionnements liés aux grands ensembles.etc. Ces formes de violence s'influencent mutuellement, mais les stratégies permettant de les surmonter ne sont pas les mêmes et doivent s'ordonner de façon cohérente. Il sera par exemple difficile de souder de force toutes les portes de caves pour éviter les squatts ou de lutter contre les regroupements dans les halls sans avoir d'abord ou en même temps travaillé à des actions de médiation et d'animation. Surmonter la violence passe donc par une approche stratégique et chronologique. À titre d'exemple, je suggère l'ordre suivant qui a bien fonctionné sur le quartier : 1. Rétablir
le service. C'est la réorganisation du métier de base qui va permettre
de répondre aux besoins de la gestion de proximité. On rétablira assez
vite un climat de confiance en faisant la preuve d'un professionnalisme
efficace et équitable. Il faut travailler dans les quartiers avec le même
respect et les mêmes exigences qu'ailleurs. Le gestionnaire
de ville a donc travaillé sur les deux premiers types de violence, mais
ce travail aura permis " d'isoler " la violence liée aux " trafics " et
de la réduire à sa vraie grandeur. Les dealers, les cambrioleurs, les
braqueurs peuvent exercer une pression très forte sur le quartier, mais
les gestionnaires de proximité ont peu de prises directes sur elle. Toutefois
les jeunes qui ont choisi comme projet la violence pour asseoir leurs
trafics ou leur domination sur un territoire sont un noyau restreint qu'il
faut circonscrire. La capacité à résister au caïdat local dépend principalement
de la reconquête de l'espace public, physique et politique. C'est le développement
des formes variées de la solidarité qui va réduire la liberté de manouvre
des trafiquants, plus il y a de formes de participation et d'implication
des habitants, moins les caïds ont les moyens de faire régner la peur. La violence privée se développe derrière les portes des appartements, elle touche les plus faibles et ne fait pas souvent la une des journaux. Le gestionnaire du quartier n'a pas non plus compétence à l'atteindre. Malgré l'action des travailleurs sociaux, il y a des cas non signalés et des victimes sans recours. Ces violences sont peut-être plus clairement encore que celles dont nous venons de parler le signe d'un profond sentiment d'isolement dont je voudrais un peu parler pour finir et qui touche de nombreuses personnes dans la ville [5]. [5] C'est pourquoi les associations, les communautés et les églises ont une part importante à jouer dans cette affaire. Chercher à comprendre : On constate
sur le terrain l'effritement des anciennes formes de solidarité. Il n'y
a plus beaucoup de bénévoles ni de militants, plus de rassemblements ni
de débats autour de rêves collectifs qui entraînent à l'action commune.
La désaffiliation qu'a entraînée la précarisation du salariat est doublée
d'une profonde crise d'identité. Les références du passé sont obsolètes,
la lutte des classes, l'intégration, l'ascension sociale, les rôles bien
définis dans la famille, les valeurs et les normes communes. Le sentiment
d'isolement et la vulnérabilité vont grandissant sous l'effet de ces processus
de désaffiliation, d'individualisation et de désenchantement
[6]. Ce repli
identitaire est au cour de la violence des jeunes dans la cité. Une sorte
de socialisation primaire dépend de la défense du territoire. Leur identité
et leur place dans le groupe sont liées à leur appartenance au quartier.
Cette violence n'est pas dirigée contre un oppresseur qui domine, état,
patrons, institution dont on voudrait se libérer mais contre tous ceux
qui viendraient exercer un quelconque pouvoir sur leur territoire. Créer du
lien social est une nécessité, mais reste un slogan. Ce qui manque ce
ne sont pas les liens, il y en parfois d'avantage dans les quartiers qu'ailleurs
mais le sens qu'on y trouve et qui permet de trouver sa place. Sans revenir
à une idéalisation nostalgique des modes d'organisation communautaire
traditionnelles, comment recréer du collectif, des solidarités de proximité
dans une société qui en défait sans cesse les formes connues ? La violence manifeste donc plutôt une crise du sens et de l'identification sociale qu'une rupture des liens. Les communications n'ont jamais été aussi performantes, l'information circule et tous y ont accès, l'éducation est un droit largement ouvert, la solidarité nationale s'exerce envers le plus grand nombre par le RMI, la CMU, l'APL, la ville permet des contacts multipliés et les jeunes des quartiers maîtrisent souvent parfaitement les nouveaux moyens de communication (portables, internet, dernière mode vestimentaire.). Personne quasiment dans la ville ne souffre d'isolement au sens strict mais pourtant le sentiment d'isolement et de vulnérabilité est profond. [6] Voir R. Castel " Les métamorphoses de la question sociale ", C. Dubar " la crise des identités " et M. Gauchet " Le désenchantement du monde " [7] Voir " Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi. Entretien sur la construction de l'individu moderne ". Robert Castel, Claudine Haroche. Fayard. S'assembler : J'ai
parlé un peu de la problématique qui permet de surmonter en partie la
violence dans un cadre laïc et professionnel [8]. Notre identité
chrétienne nous aide à garder le cap d'un engagement personnel fidèle
et d'un souci des personnes et en particulier des plus démunis, toutefois,
la question de la communauté reste posée. Dans ce paysage, au cour de
ces évolutions, quelle forme doit prendre l'assemblée des croyants pour
être une réponse pertinente à cette souffrance sociale partagée qui est
à la source de la violence : le sentiment d'isolement et de vulnérabilité.
Ce défi pourrait être porté par cette parole prophétique adressée à chacun : Esaïe 58, 12 : Les tiens rebâtiront sur d'anciennes ruines, tu relèveras des fondements antiques ; on t'appellera réparateur de brèches, celui qui restaure les chemins, qui rend le pays habitable. [8] L'organisation de la gestion de proximité, la médiation, la confiance, la concertation et l'écoute, le travail en direction des enfants, les repas de rue, scène ouverte, salle des jeunes, ateliers relais, le développement associatif, culturel, sportif, le partenariat.
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