Message du pasteur Marcel Manoël, président du Conseil national

Eglise Réformée de France
Synode national Aix-en-Provence,
5-8 mai 2005

Monsieur le Modérateur, chers frères et sœurs,

Sauf erreur de ma part, le Synode national de l'Eglise réformée de France ne s'était jamais réuni à Aix-en-Provence. C'est donc avec une joie et un intérêt particuliers que le Conseil national a répondu favorablement à l'invitation de l'Eglise réformée d'Aix. Le protestantisme provençal est parfois méconnu, malgré l'originalité de sa racine vaudoise, la richesse de son histoire et l'actualité de son engagement. Un peu comme si on avait de la peine à imaginer que le protestantisme puisse s'implanter dans les terres de la papauté d'Avignon ou dans une culture méditerranéenne marquée par une oralité exubérante, bref ce qu'on caricature trop vite dans une image faite de santons, de légendes, de pastis et de galéjades ! Mais la Provence n'est pas seulement la terre de la nostalgie et des vacances, et la richesse de vie qui la caractérise naît sans doute de ce qu'elle a toujours été terre de rencontres entre civilisations, parfois de refuge, et donc terre de convictions et de dialogues.

Un grand merci, donc, à celles et ceux qui se sont mobilisés pour nous accueillir dans les meilleures conditions possibles. Merci à la municipalité qui a grandement contribué à cet accueil. Merci à vous tous, frères et sœurs représentant d'autres Eglises ou institutions, de bien vouloir être parmi nous les signes de la fraternité et de la communion qui nous unissent. Nous aurons l'occasion, au cours de ce Synode, de mieux nous connaître et, pour certains, de vous entendre.

Un salut tout particulier à nos frères et sœurs de l'Eglise réformée évangélique indépendante et de la Faculté libre de théologie réformée d'Aix en Provence. Le centenaire de la Loi de Séparation des Eglises et de l'Etat nous rappelle aussi que 1905 a été l'occasion d'un double mouvement au sein du protestantisme réformé français :

C'est d'abord la réalité malheureuse de la division de la famille réformée, qui prend certes racine dans les débats théologiques du 19ième siècle, mais qui s'est en quelque sorte institutionnalisée dès que la Séparation a donné aux Eglises la possibilité de le faire, et qui n'a pu être entièrement réparée en 1938, lors de la reconstitution de l'unité de l'Eglise réformée de France. Je me réjouis de ce que, cette dernière année, la rencontre des Bureaux du Conseil national de l'ERF et de la Commission permanente des EREI ait permis de faire le point sur nos relations et nos projets communs, d'échanger très librement et, en constatant que "certaines blessures du passé ne sont pas encore cicatrisées", de pouvoir dire ensemble qu' "il est de notre responsabilité commune de veiller à nous réconcilier lorsque nous sommes en conflit, de travailler à nous découvrir lorsque nous sommes indifférents.1"

1 Communiqué commun suite à la rencontre du 19 octobre 2004

Mais 1905 a été aussi, peut-être sous la pression des circonstances, l'évènement d'une réunion du protestantisme autour de la création de la Fédération protestante de France qui va donc fêter aussi son centenaire. Elle avait alors essentiellement pour charge de défendre les intérêts communs du protestantisme. Mais, si sa vigilance s'avère toujours nécessaire en cette matière, elle s'est révélée être un lieu important où l'esprit fédératif permet de renouer des dialogues et de créer des solidarités dans une famille protestante aujourd'hui plus vaste, plus diverse et plus riche qu'elle n'était en 1905.

Je voudrais à mon tout accueillir de manière toute particulière les ministres nouvellement reconnus dans leur ministère, invités à cette session synodale: Cécile BADET-PLAA, Annie BRUNEL, Matthieu CAVALIE, Corinne CHARRIAU (abs.), Jean-Luc CREMER, Pierre Olivier DOLINO (MPEF), David FACCHIN, Monique ORIEUX, Christine PRIETO, Philippe VERSEILS (abs.), Marie-Françoise VIALARD, et comme ministres venant d'autres Eglises, Andy BUCKLER et Didier MEYER. Tout d'abord pour dire notre grande joie de recevoir au travers d'eux un signe de la fidélité du Seigneur pour nos Eglises : à l'heure où d'autres se plaignent de la raréfaction des vocations, vous êtes un signe de vitalité que nous aurions bien tort de cacher, quitte à bousculer ainsi un peu notre traditionnelle modestie calviniste ! Bienvenue donc, et j'espère que vous aurez ainsi l'occasion de découvrir ce qu'est réellement le gouvernement presbytérien synodal de notre Eglise. Le Synode national, le Conseil national, les Commissions et Coordinations nationales peuvent parfois apparaître comme des structures compliquées et lourdes, et on les pense bien loin des réalités locales. Vous allez trouver ici des frères et des sœurs qui partagent avec vous un même ministère au service de nos Eglises locales, de leur témoignage et de leurs engagements, de leur solidarité, et de leur insertion dans l'Eglise universelle.

Chaque session synodale est l'occasion de nous souvenir de celles et ceux qui nous ont quitté pendant l'année écoulée, après avoir exercé, parfois seulement pour un temps, un ministère au service de l'union de nos Eglises. Je rappellerai cette année les noms des pasteurs Jean-Pierre SCHINDLER (rentré en Suisse après un ministère dans le Nord de 1934 à 1939), Marie-Madeleine BOURY (longtemps au Cameroun puis à Madagascar), Henri RAMBAUX, Lise GENEVAZ (décédée à l'age de 60 ans et qui, bien qu'officiellement en congé, a exercé plusieurs ministères bénévoles dans les lieux où son mari Christophe a été appelé à exercer son ministère d'aumônier), Roland JEANNERET, Richard DESCHRYVER (qui a poursuivi son ministère au service de la Mission populaire évangélique), Edouard OESCHNER de CONINCK (longtemps à Madagascar), Jacques DELORD (longtemps au Togo), Léonce CORNETTE, Pierre FOURDRINOY, Jean CONTANDRIOPOULOS (qui après avoir été membre du Conseil national avait servi comme aumônier), Maurice PONT (qui a été le premier Secrétaire général du DEFAP), Michel BERNARD (longtemps au Lesotho), Geneviève MARTIN-TROCME, Henri COSTE (rentré en Suisse après un ministère en Normandie de 1948 à 1964). Une fois de plus, le rappel de ces noms est l'occasion de rendre grâce pour la richesse et la diversité de ces ministères au service de nos Eglises locales comme de toutes les autres dimensions de la vie de notre union, en particulier son engagement missionnaire et son lien de communion avec d'autres Eglises auprès et au loin.

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Séparation des Eglises et de l'Etat

Je reviens un moment sur le centenaire de la Loi de Séparation, car je crois qu'il est important de rappeler que nos Eglises réformées se sont résolument inscrites dans l'esprit de cette Loi, non par contrainte mais par conviction, tout en mesurant ce que cela signifiait pour elles, non seulement pour assumer les charges inhérentes à leur vie et leur fonctionnement, mais pour vivre dans ce pays la mission qu'elles se reconnaissaient.

Dès mai 1905, saisi des projets de loi en cours de préparation, le Synode général officieux des Eglises réformées de France, réuni à Reims, avait déclaré être "favorable à la séparation des Eglises et de l'Etat réalisée dans un esprit de sagesse, de justice et de véritable libéralisme" 2. Il élevait une seule protestation, contre le fait que le projet ne permettait pas la constitution d'unions nationales, ce qui était une injustice à l'égard des Eglises dont l'unité n'était pas assurée par une hiérarchie ministérielle, mais par le service collégial d'assemblées et de conseils. Mais après que les protestants aient obtenu gain de cause sur ce point, le pasteur Elisée LACHERET, président de la Commission permanente, pouvait faire devant la Commission sénatoriale, le 11 novembre 1905, une déclaration dont l'esprit, sinon les termes, pourrait être repris aujourd'hui :

"J'ai à peine besoin de vous le dire, toutes les Eglises, sans exception, sont prêtes à accepter la loi telle qu'elle sera votée par le Parlement et à en poursuivre, en ce qui les concerne, l'application sérieuse et loyale. Nous osons espérer que, de son côté, le gouvernement, s'inspirant des indications que le Sénat, après la Chambre, voudra bien lui donner, en fera une application libérale et bienveillante. Partisans décidés et dévoués de l'idée religieuse, mais convaincus que la religion du Christ ne saurait avoir à souffrir de la liberté, il ne dépendra pas de nous, soyez-en bien persuadés, que cette grande réforme, qui, à certains égards, est une grande aventure, ne tourne au profit de la paix publique et de l'esprit de tolérance, au bien de la patrie et à l'honneur de la République" 3.

2 Actes et décisions du Synode général officieux des Eglises réformées de France, tenu à Reims du 9 au 17 mai 1905, p. 34

3 Actes et décisions du 10 ième Synode général officieux des Eglises réformées de France, réuni à Orléans du 9 au 16 janvier 1906, p. 84

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Confesser Jésus-Christ dans une société laïque

Ce synode va donc aborder le thème déjà traité dans les Eglises locales et les synodes régionaux : "Confesser Jésus-Christ dans une société laïque – Qu'est-ce qui fait autorité dans notre vie ?". Au-delà de l'actualité commémorative de 2005, il s'agit d'une prochaine étape dans la démarche annoncée l'année dernière dans les éléments d'orientation présentés par le Conseil national au Synode du Cognaçais, qui devrait nous permettre de clarifier aujourd'hui la mission que nous nous reconnaissons d'"annoncer au monde l'Evangile", et permettre à notre Eglise de se réformer pour mieux répondre à cette mission.

Il est particulièrement important que le Synode puisse dire clairement, dans les débats actuels autour de la laïcité, comment nous nous y insérons. C'est une question qui dépasse le seul rapport entre Eglises et Etat puisque la laïcité devient de plus en plus la règle du jeu de toute la vie sociale, avec l'application de ses principes à d'autres domaines, par exemple le monde du travail et les questions qu'y posent certaines pratiques rituelles, alimentaires ou vestimentaires, l'organisation et la police de l'espace urbain avec la question des lieux et des temps pour la pratique religieuse, et plus généralement la gestion de la vie publique de notre société.

Mais il est tout aussi important que nous dépassions le niveau du "discours de la méthode" à propos de la manière dont nous voudrions participer aux débats publics, pour entrer déjà dans la pratique. Il ne suffit pas de dire que nous voudrions transmettre un message, mais il faut dire quel est notre message, quelle est notre participation aux débats de l'actualité, quel est le service que nous proposons à nos contemporains ! Au-delà de protestations de principe sur notre attachement à la laïcité, je crois que c'est en étant ainsi transparents sur la mission que nous nous reconnaissons – en mettant en quelque sorte cartes sur table – que nous contribuerons à clarifier les enjeux de ce débat, en ce qui nous concerne tout au moins. Nous n'aurons certes pas, au cours de cette session, le temps d'aller très loin dans cette réflexion, et il faudra donc la poursuivre ultérieurement.

Je me réjouis très vivement que ce travail puisse se faire en commun avec l'Eglise évangélique luthérienne de France, avec la perspective, comme première étape, de la réunion de nos deux Synodes nationaux ensemble, en 2007 à Sochaux, à l'invitation de nos amis de Montbéliard. Cela réalise de manière plus forte les engagements de témoignage commun et de collaboration renforcée qui découlent de la pleine communion déclarée entre nos Eglises 4, et de la création du Conseil permanent luthéro-réformé en France. Et il me paraît très important que ce soit d'abord pour leur mission que nos Eglises se rassemblent, avant toute autre considération de stratégie ecclésiale.

4 Thèses de Lyon adoptées par le Synode national d'Avignon, 1969, puis Concorde de Leuenberg, 1974

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Mission publique ?

C'est ce point de la mission publique de nos Eglises que je voudrais creuser un peu avec vous dans ce message d'ouverture. Non pour traiter le sujet synodal (!), mais pour en mesurer quelques enjeux, difficultés et chances. En effet, lorsque nous voulons faire entendre une parole dans les débats de notre société, nous ne nous trouvons pas dans une sorte de terrain neutre, mais face à un ensemble d'attentes, de méfiances et de résistances dont nous devons être conscients. J'en soulignerai deux :

a) tout d'abord la pression de "l'idéologiquement correct" : il est entendu aujourd'hui que les religions doivent professer un humanisme de bon ton, parler d'amour, de paix, de justice et de respect de la personne… Et pourquoi pas, en effet, tellement ces valeurs sont mises à mal par ailleurs, par des formes de dominations économiques, politiques et idéologiques qui ne s'en embarrassent guère ? Il est entendu aussi qu'elles devraient s'aligner sur les idées partagées par la majorité de nos contemporains, en matière de croyance comme de morale, … et en tous cas ne pas présenter d'exigences trop radicales. Un exemple anecdotique mais significatif : dans une émission radio entendue il y a quelques mois, un chroniqueur passait au crible les écrits d'un prédicateur musulman emblématique, mais certes contestable, en établissant ainsi une sorte d'Inquisition médiatique, où il était à la fois enquêteur, procureur et juge, … sans souci de donner la parole à la défense ! Et de brandir triomphalement, comme preuve ultime de nocivité, la déclaration qu'il vaut mieux, en dernière instance, obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, … Je crains qu'à l'aune de ce critère beaucoup de chrétiens se trouvent aussi promptement sur le banc des accusés !

b) Face à cette pression de "l"idéologiquement correct", il y a la pression des intégrismes de tous bords, l'une se nourrissant évidemment de l'autre. Une pression intégriste qui rencontre – il faut le reconnaître – un succès certain dans nos sociétés modernes. Il n'y a pas qu'aux Etats-Unis qu'un discours de conservatisme moral et de renforcement identitaire remporte de plus en plus l'adhésion de celles et ceux qui se sentent menacés par les évolutions économiques, éthiques et politiques de notre société, et qui se réfugient dans les valeurs traditionnelles dont ils se posent en défenseurs : honnêteté, ordre, travail, famille, patrie… sans trop entendre quel écho fâcheux ce programme peut faire naître !

Les uns accusent facilement les Eglises traditionnelles d'être complètement "out", décalées par rapport aux réalités, pendant que les autres les accusent de suivisme et de conformisme. Nous avons par exemple entendu ces arguments et accusations lors de la consultation du CPLR sur "Eglises et homosexualité".

Sommes-nous donc inexorablement coincés entre l'exigence de l'idéologiquement correct et l'accusation de conformisme ? Nous faut-il réviser voire abandonner les grandes affirmations du message chrétien que nos contemporains ont de la difficulté à croire, voire corriger la Bible, pour être acceptables ? Ou au contraire sommes-nous contraints, par fidélité chrétienne, de rompre avec le monde moderne, en nous enfermant dans une sorte de réserve identitaire, constituée autour de quelques temples rassemblant le "petit reste" des chrétiens authentiques ?

Pour tenter de présenter ces enjeux de notre témoignage public, j'ai décidé de réfléchir à partir de 3 paroles "idéologiquement incorrectes", des paroles traditionnelles qui font partie de notre bagage théologique, mais que nous avons de plus en plus de peine à utiliser aujourd'hui.

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Création ?

La première est constituée des premiers mots de la Bible : "Berechit bara Elohim…" 5: Au commencement (au principe, en tête) Dieu crée… Peut-on encore aujourd'hui dire que le monde est création ? Peut-on dire que l'être humain est créature ?

5Livre de la Genèse, 1, 1.

On sait le combat que mènent aux Etats-Unis les tenants du "créationnisme" pour interdire l'enseignement à l'école de tout ce qui pourrait contester l'article de foi selon lequel le monde a été fabriqué – en sept jours ou en quelque chose qui y ressemble – par un Dieu tout–puissant qui en a fixé éternellement les règles. Dans la violence même de ce combat, on se rend bien compte qu'il ne s'agit pas là d'une simple opinion théologique, mais d'un enjeu de pouvoir majeur : qui a autorité ? La société politique des humains peut-elle démocratiquement décider de ses choix et de ses règles ? Ou bien y a-t-il un principe créateur qui les a fixées une fois pour toutes, en confiant à des Eglises ou à des autorités religieuses le soin de les faire respecter, par la force s'il le faut ? … Si l'on traduit le conflit de cette manière, on voit bien que le débat ne concerne pas seulement quelques groupes extrémistes, mais toutes les Eglises qui prétendent détenir de manière particulière une vérité relevant de l'ordre de la création, c'est-à-dire d'un ordre fondamental des choses. Et on comprend bien, du coup, que la confession de foi en un Dieu créateur soit exposée au soupçon de recouvrir une volonté de domination religieuse et de limitation des droits et libertés humaines.

Le paradoxe est, si je me souviens bien de l'enseignement de mes maîtres en la matière, que ce n'est pas là le sens du texte biblique. Il ne légitime pas une domination religieuse mais, au contraire, il décrit l'acte créateur de Dieu comme libération de toutes les puissances qui prétendaient s'exprimer dans les forces du chaos, du soleil, de la lune, des étoiles ou de la puissance des océans. Il n'institue pas une connaissance ou un ordre du monde intangible, mais il pose une parole d'espérance et un regard de confiance sur un monde fragile et menacé : "Dieu dit… et il vit que cela était bon". C'est bien ainsi que la confession de foi au Dieu créateur a été longtemps comprise, comme le montre par exemple le Petit catéchisme de Martin Luther qui commente cet article du Credo en termes de louange : "Il pourvoit richement chaque jour à toutes les nécessités de ma vie et à la nourriture de mon corps. Il me protège dans tous les dangers et me délivre de tout mal, et cela sans aucun mérite de ma part…" 6.

6 Martin Luther, Le petit catéchisme – Deuxième point fondamental, premier article.

Si j'en avais le temps, je développerais la thèse que c'est au fur et à mesure que les avancées de la science et de la technique ont bouleversé la vision traditionnelle du monde et multiplié les possibilités de l'action humaine, que la parole de la création a été revêtue, en réaction, de ce statut de dogme fondateur d'un ordre intangible, et qu'on l'a utilisée en fait pour la défense de l'ordre établi, avec d'autant plus de force que les changements projetés pouvaient inquiéter. Cela a été l'attitude de l'Eglise condamnant Galilée comme Darwin, qui mettaient en cause son enseignement et donc son pouvoir. Mais il est curieux de constater que cette idée d'un ordre originel de la nature est aussi reprise aujourd'hui par certains de celles et ceux qui s'inquiètent à priori et par principe des possibilités modernes de la science.

"Au commencement, Dieu créa…" : il nous faut donc retrouver le sens de cette parole, en la débarrassant de l'utilisation qui en a été faite pour justifier un pouvoir religieux, et en retrouvant sa charge de libération et d'espérance dans notre actualité.

Car dire aujourd'hui que notre monde est création c'est je crois, lui restituer sa vérité et sa noblesse. Vérité de la fragilité du monde, qui ne pourra longtemps encore supporter la brutalité de son exploitation sans discernement. Vérité de la richesse de ses équilibres que nos actions peuvent détruire ou conforter. Mais noblesse aussi de sa vie et de son évolution, qu'il ne s'agit en aucune manière d'enfermer dans un immobilisme de la peur. Dire "création", c'est protester contre l'avilissement du monde en simple "matériau", "ressource" ou "chose".

Dire aujourd'hui que l'humain est créature c'est, je crois, défendre sa dignité. L'humanité est peut-être aux portes d'une mutation considérable que nous ne faisons qu'entrapercevoir, avec quelques angoisses lorsqu'on parle génétique ou clonage. Le changement des conditions de vie, qui est en train de nous faire passer de l'état principal de producteur de travail à celui d'acteur culturel, les techniques et moyens offerts à l'individu pour son épanouissement, sa communication, ses déplacements, son confort, sa santé, les développements de la chimie, de la génétique, des techniques d'intervention dans le vivant … offrent aujourd'hui aux humains des possibilités sans doute encore insoupçonnées de modeler et de contrôler leur vie. Et la question de demain sera peut-être de savoir si le statut de l'humain n'est pas devenu celui d'un "produit". Produit programmable, contrôlable, quantifiable, adaptable, avec tous les outils scientifiques à notre disposition, pour produire et reproduire les êtres humains, pour les conditionner et les gérer, voire pour les éliminer lorsqu'on n'en a plus besoin, pour un intérêt général qui risque toujours d'être celui des plus forts ? Ou bien serons-nous toujours "créature", même peut-être au travers de l'utilisation de techniques toutes nouvelles, avec ce que cela peut signifier de liberté, jusque dans la fragilité ? Quelle parole prononcerons-nous demain sur l'humain ? Si un jour prochain, un être humain naît par clonage, malgré toutes les protestations contre le caractère aventureux et actuellement irresponsable de cette recherche, je crois qu'il sera plus important que jamais de pouvoir lui dire : "tu n'es pas la chose de ceux qui t'ont produit, tu es un être libre, une personne entière et non pas un double". Je crois qu'il sera important qu'une parole de libération le pose ainsi comme "créature" et non comme "produit". Et ce qui est vrai peut-être pour demain l'est sans doute déjà pour les humains d'aujourd'hui, contre toutes les dépendances et déterminations dont on veut les charger.

Pour l'Eglise, rester fidèle à cette parole de la création comme libération et espérance, c'est refuser l'attitude de jugement qui résulte du souci de conservation d'un ordre figé, mais adopter résolument l'attitude de l'écoute, du service et de l'engagement qui découle d'une parole de libération et d'espérance. C'est ne pas se laisser piéger dans les sempiternels "pour ou contre": pour ou contre le clonage, pour ou contre l'homosexualité, pour ou contre l'homoparentalité, pour ou contre les OGM, pour ou contre la mondialisation, … comme si nos paroles pouvaient avoir dans ces domaines l'autorité d'un savoir définitif ! Mais c'est se mettre résolument dans une attitude de solidarité et de service. C'est pour l'Eglise se décentrer d'elle-même et de la défense de ses intérêts, y compris idéologiques, pour être celle qui porte la parole initiale du Père, la parole de liberté, la parole d'espérance : tu es créature, tu as été posé par la parole d'un autre, tu ne dépends ni de toi-même et de ta réussite, ni des autres et de leur désir, mais tu es créature, fragile mais unique. Pour que cette parole produise liberté et responsabilité.

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Apocalypse ?

La seconde des paroles "idéologiquement incorrectes" que je voudrais évoquer aujourd'hui est le cri que nous trouvons à la fin de la Bible : "Viens Seigneur !" qui reprend le "maranatha !" de la liturgie de l'Eglise primitive 7. C'est aujourd'hui souvent le cri de sectes chrétiennes qui en appellent au retour du Seigneur contre la poursuite de l'histoire. C'est alors un cri de rejet total de ce monde, de ses autorités, de son avenir, des humains en général même. Tout cela est condamné, et le véritable chrétien ne peut se sauver que hors de ce monde et de cette histoire. La fin du monde doit arriver, vite ! Les plus ardents espèrent hâter l'apocalypse par la prière – quand ils ne tentent pas de la provoquer, en tous cas pour eux-mêmes – alors que les plus sages se construisent un monde et une histoire à eux seuls, dans la rupture la plus radicale possible avec ce monde, son évolution, ses idées et bien évidemment les Eglises qui y sont installées. La foi chrétienne est-elle ce refus, cette condamnation et ce désengagement ? Faut-il au contraire censurer le "maranatha" biblique, en disant qu'il s'agit là d'une formulation dépassée de l'espérance chrétienne, ou même renoncer à toute idée d'un règne de Dieu à venir pour nous inscrire résolument dans l'histoire humaine ?

7 Martin Luther, Le petit catéchisme – Deuxième point fondamental, premier article.

En fait, cette lecture de "maranatha" en transforme notablement le sens. "Maranatha", c'est effectivement "Viens Seigneur", l'attente, le cri de l'espérance, souvent impatiente, de celles et ceux qui sont à bout de fatigue ou d'injustice, le cri de la première Eglise persécutée qui en appelle contre ses bourreaux, et dans ce sens il retentit tout au long de notre histoire dans l'horreur des situations où il n'y a rien d'autre à faire que refuser toute compromission. Comment ne pas évoquer ici la Shoah ou le génocide arménien, précurseur de tous les génocides de notre ère moderne ? Mais "maranatha" c'est aussi "le Seigneur est venu", la confession de la présence du Seigneur, la louange pour son incarnation, et la confiance dans son autorité. C'est bien ainsi que retentit le "maranatha" de la célébration eucharistique.

Dire "maranatha", ce n'est donc pas tenter de fuir le temps. Celui qui chante "le Seigneur est venu" et qui prie "Viens Seigneur !" s'inscrit dans un temps ouvert. Un temps en quelque sorte tendu, déployé, dynamisé, entre ces deux pôles qui lui donnent un sens. Derrière nous, comme notre assise :"il est venu". Devant nous, comme notre espérance : "il vient".

"Maranatha" est ainsi une parole qui sonne comme un défi contre l'aplatissement du temps que nous vivons actuellement. L'avenir a quasiment disparu de notre horizon : après l'avenir de la "cité céleste" qui focalisait les espoirs de la société religieuse, c'est l'utopie de la société humaine à construire, moteur de l'histoire moderne, qui disparaît à son tour, en tous cas comme détermination significative : de la même façon que nos contemporains ne sont plus prêts à accepter les souffrances du temps présent pour bénéficier des joies du paradis – à part quelques héros, quelques saints ou quelques terroristes – ils répugnent massivement à sacrifier quelque chose aujourd'hui pour préparer la société de demain.

Le passé se trouve de même réduit bien souvent à une nostalgie rassurante ou à une vaine expiation, sans véritable prise en compte pour notre histoire actuelle : sinon, comment comprendre que la commémoration des horreurs du passé ne nous mobilise pas plus pour lutter contre les horreurs d'aujourd'hui, génocides, SIDA, extrême misère et faim dans le monde ?

L'important, pour nos contemporains, c'est aujourd'hui, c'est-à-dire le temps mesuré à l'échelle de la vie individuelle, et non plus à celui du mystère du salut ou de l'histoire de l'humanité. Un temps dont nous jouissons ainsi sans doute plus directement, plus intensivement, mais où il n'est plus guère possible de déployer une action. Ainsi, il n'y a plus guère de temps pour l'éthique, en tant que réflexion de fond et à long terme sur l'humain, son identité, sa liberté, la responsabilité de ses choix, tout cela étant balayé par l'impératif de la satisfaction immédiate des désirs individuels. Il n'y a plus guère de temps pour la politique comme construction projetée et organisée d'une société, et l'action politique est souvent réduite au commentaire et au compassionnel. La générosité elle-même, dans ses plus grands et beaux élans, se trouve souvent laminée dans l'émotionnel de l'immédiat – au double sens du "tout de suite" et du "sans médiation"- et n'a pas la durée et les moyens suffisants pour se battre efficacement contre l'injustice, la misère ou les pandémies qui menacent les générations.

Dire aujourd'hui "maranatha", ce n'est pas se désolidariser de ces réalités, dans la splendide attitude de la vérité qui condamne l'erreur ou de la vertu qui dénonce le vice. Mais c'est au contraire s'y inscrire positivement. Au cœur de la déclaration de foi de notre Eglise, il y a la citation de l'Evangile de Jean qui en constitue la clef de lecture, qui commence par ces mots : "Dieu a tant aimé le monde…"8 . Dans le temps qu'il ouvre, Dieu s'inscrit comme celui qui aime, et d'un amour lui aussi totalement ouvert, étonnamment ouvert si l'on se souvient que, dans l'Evangile de Jean, le "monde" c'est le lieu des ténèbres, le royaume du Mal et le rejet du Fils de Dieu ; et pourtant "Dieu a tant aimé le monde…" ! Chanter et prier aujourd'hui "maranatha", c'est donc pour les chrétiens et pour l'Eglise, s'inscrire dans un temps ouvert, et s'y inscrire avec le regard bienveillant de Dieu.

8 Déclaration de foi de l'Eglise réformée de France, 1938 – Evangile de Jean, 3,16.

Il me semble que c'est cette attitude qui devrait commander fondamentalement notre témoignage, notre action et notre participation à la vie de notre société. Non pas l'attitude d'Eglises nostalgiques d'un temps de chrétienté où elles prétendaient réguler, pour leur bien, la vie de tous. Non pas l'attitude de sectes qui veulent exclusivement libérer et protéger leurs membres de l'influence du mal. Mais cette participation positive – qui n'exclut certes pas parfois les contestations, les protestations et les avertissements sévères, voire dans certaines situations limites, l'objection de conscience et l'insoumission – qui découle de la conversion à l'amour de Dieu et de ce qu'il implique comme attitude favorable et solidarité bienveillante.

Je voudrais, à titre d'exemple, prolonger cette réflexion dans trois domaines : le politique, le social ou plus exactement le sociétal comme on dit aujourd'hui, et l'ecclésial.

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Politique

En matière politique, notre Eglise ne pratique pas les consignes de vote, mais elle essaie plutôt de servir la responsabilité personnelle de chacun. A propos de la consultation en cours sur la Constitution européenne, on peut ainsi relire avec profit la décision du Synode national d'Annecy (en 1992, à l'heure de la ratification des accords de Maastricht) qui déclarait vouloir apporter sa contribution à la construction européenne, en appelant à une Europe plus soucieuse de vigilance sociale, de respect des Droits humains et de démocratie, et de justice dans les échanges économiques mondiaux. On peut aussi consulter textes et déclarations qui tentent d'apporter quelques lumières dans un débat qui est devenu bien incompréhensible pour beaucoup. Et il reste à chacun, à l'étape actuelle, à jauger la Constitution proposée à la mesure des grands enjeux de la construction européenne - et non à des enjeux qui lui sont étrangers - et à se décider en conscience.

Mais, en parlant politique, je voudrais dire plus généralement, et à titre personnel, combien je suis frappé et inquiet de l'importance croissante que prend la peur dans le débat politique actuel. La peur du Turc ou de l'eurocrate de Bruxelles qui s'expriment aujourd'hui parfois dans le camp du Non, mais aussi la peur du reste du monde, de l'Amérique ou du Tiers-monde, contre lesquels l'Europe devrait nous défendre, que l'on entend parfois dans le camp du Oui. Plus généralement, la peur de perdre ce que l'on a, la peur de la catastrophe écologique, la peur de la violence, la peur du terrorisme… etc. Certes, il y a là d'authentiques problèmes dont il faut être conscients, parfois urgents et graves. Mais les traiter dans le registre de la peur est tout à la fois inefficace et dangereux.

Inefficace parce la peur rassemble des refus, parfois des refus opposés, mais ne permet pas de construire : on le voit bien avec la montée en force dans notre pays de la pratique du vote "contre" qui a sanctionné successivement ces dernières années la droite, la gauche, l'extrême-droite - peut-être demain l'Europe – mais en nous faisant entrer dans le cercle infernal de l'impuissance politique qui produit des déceptions, qui s'accumulent pour produire de l'impuissance politique (…etc. !) tout ceci faisant le lit des idéologies les plus extrémistes.

Dangereux parce qu'on voit bien à quoi conduit l'exacerbation des peurs, quand elles en arrivent au point où ceux-là mêmes qui en ont usé n'arrivent plus à les maîtriser, ou même en enclenchent la phase finale dans une sorte de va-tout suicidaire : et c'est les Balkans, le Rwanda, la Tchétchénie, et bien d'autres lieux où ces menaces aujourd'hui s'accumulent !

Nos Eglises n'ont pas à prétendre à un pouvoir politique, mais je crois qu'elles ont à s'engager pour une pratique positive de la politique. Une pratique qui concerne non seulement celles et ceux qui ont des responsabilités dans ce domaine, mais avant tout nos concitoyens et en particulier les membres de nos Eglises. Une pratique fondée sur l'espérance contre la motivation par la peur, une pratique de projets et de construction plutôt que celle qui serait déterminée par le seul maintien de l'existant.

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Société

Ma deuxième proposition, à propos de la mise en œuvre de la solidarité bienveillante qu'exprime le "maranatha" biblique, concerne la vie de notre société et ses évolutions actuelles. Les sociologues nous disent qu'après avoir vécu la fin de la société religieuse fondée sur des valeurs transcendantes et constituée autour de hiérarchies (politique, religieuse, sociale…) nous sommes en train de vivre un nouveau basculement, la fin de la forme de société moderne 9, démocratique et républicaine – advenue au cours du 19ième siècle et développée au long du 20ième – à son tour contestée sous l'effet de plusieurs facteurs :

9 Je laisse à d'autres le soin de débattre pour savoir s'il s'agit d'une nouvelle étape de la société moderne, toujours fondée sur les piliers de la pensée rationnelle et des droits de l'homme, ou s'il s'agit déjà d'une société "post-moderne" qui se cherche d'autres références !

- d'abord les violences qu'elle n'arrive plus à réguler : violences qui déchirent son tissu social (violences urbaines, inégalité entre les sexes, confrontation des générations), comme les violences qui marquent la forme actuelle de la mondialisation (crises économiques, délocalisations…),

- en conséquence, la perte de crédibilité qui affecte notre société elle-même en tant que génératrice de ses propres valeurs : nous ne croyons plus dans notre propre société, ce qui rejaillit dans la crise que connaissent les lieux ou se jouait autrefois l'intégration (la famille, l'école, les institutions sociales et politiques, le monde du travail…) et qui sont aujourd'hui bien souvent les lieux du malaise, de la contestation ou de la démission ;

- mais aussi, à l'inverse, les possibilités énormes qui sont aujourd'hui disponibles directement pour l'individu en matière de communication et d'action sans qu'il ait besoin d'organisations compliquées ou d'institutions lourdes, qui se trouvent ainsi marginalisées et dépréciées… (c'est aussi vrai pour les Eglises !).

Le sociologue Alain Touraine parle de cette mutation profonde comme de la "fin du social", ce qu'il décrit ainsi : 10 "Nous sommes déjà tous engagés dans le passage qui mène d'une société fondée sur elle-même à la production de soi par les individus, avec l'aide d'institutions transformées.".

10Alain Touraine : Un nouveau paradigme pour comprendre le monde d'aujourd'hui – Fayard, 2005, p. 112.

La figure centrale de cette recomposition, c'est donc l'individu, qui s'efforce de se construire comme sujet à partir de choix qu'il fait lui-même, dans les champs de l'éthique, du religieux, du culturel, de la sexualité, de la famille,… Pour Alain Touraine, ce sont ces déterminations-là – qu'il réunit sous le vocable de "paradigme culturel" – et non plus les déterminations sociales du monde industriel (les classes sociales, les appartenances politiques, …), qui importent déjà, et de plus en plus, pour la construction d'une société plus tournée vers l'épanouissement de soi que vers la conquête et le progrès.

Notre première réaction est souvent une réaction de résistance à ce changement que nous lisons en terme d'individualisme égoïste et de perte du sens de la solidarité sociale. Et il est vrai que c'est bien souvent l'image de l'individu uniquement centré sur lui-même et la satisfaction de ses désirs personnels qui nous est imposée comme seule référence acceptable, comme une sorte d'idole … mais qui ne peut conduire notre société qu'à une impasse. Déjà, en 1995, Boris Cyrulnik écrivait en conclusion d'un chapitre de son introduction à une éthologie humaine qu'il intitulait de manière significative "La liberté par la parole" : "Quelles conclusions tirer de ces observations sinon que l'être humain considéré en tant qu'individu est un être social ; son individualité ne se constitue que dans un champ de tensions affectives structuré par des paroles ? Toute philosophie ou toute psychologie qui l'ignore se fourvoie. Si la nature de l'homme consiste à être "culturel"… on comprend qu'être seul, c'est ne pas être. Et il ajoutait : On peut aussi porter un jugement sur ces morales du "repliement sur soi" qui sont, ces temps-ci, monnaie courante…" .11

11 Boris Cyrulnik : La naissance du sens – Hachette Littératures, 1995, p. 117.

Mais pouvons-nous en rester à un regard de défiance ou de condamnation ? Ce serait pour le moins paradoxal pour des protestants qui ont toujours prôné la dimension personnelle de la liberté et de la responsabilité ! Je crois au contraire que nous sommes appelés à porter un regard bienveillant sur ce changement, et l'enjeu de ce regard, c'est peut-être de travailler, avec d'autres, à la construction de la personne véritablement responsable, c'est-à-dire d'un sujet qui ne se pose pas dans la seule revendication de son droit, mais dans la reconnaissance de l'autre comme sujet égal. Paul RICOEUR 12 , une fois de plus, nous aide à traduire ce que peut être la foi chrétienne dans l'actualité des débats de notre monde : "…la responsabilité en tant que capacité à répondre de soi-même est inséparable de la responsabilité en tant que capacité à participer à une discussion raisonnable concernant l'élargissement de la sphère des droits, qu'ils soient civils, politiques ou sociaux. Le terme responsabilité couvre alors l'assertion de soi et la reconnaissance du droit égal d'autrui à contribuer aux avances du droit et des droits".

12Paul Ricœur "Parcours de la reconnaissance – Trois études" – Stock, 2004, p. 293.

Après tout, ne retrouvons-nous pas là, en termes de construction de la personne et d'une société basée sur la prise en compte des droits de la personne, ce que dit la parole biblique inhérente à la parole première de l'amour de Dieu : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même !".

*

Eglise

Enfin, pour l'Eglise elle-même, cette attitude d'engagement bienveillant n'est pas sans conséquence, mais suppose des évolutions notables. Pour notre Eglise protestante en particulier, elle signifie que nous ne pouvons pas nous contenter d'en rester à la position d'instance critique que nous avons souvent opposée à l'attitude d'instance normative que revendiquait l'Eglise catholique romaine. Nous avons à inventer une autre attitude, plus positive, plus active, plus réceptive aux personnes, pour la vie, le témoignage et la diaconie de nos Eglises locales ! Une autre attitude qui corresponde à cette prise en compte des caractéristiques de la société qui est en train de se construire.

Dans ce domaine, en particulier, mais non exclusivement, nous avons resserrer les liens avec les lieux de vie d'Eglise que sont les Œuvres et Mouvements. Car ils sont les premiers confrontés à la mutation actuelle. Parfois fragilisés à l'extrême par les conséquences de cet "effondrement du social" dont je viens de parler, qui se traduit notamment en diminutions ou annulations, parfois brutales, des subventions publiques à une période où les besoins croissent. Parfois inventifs et innovateurs dans cette prise en compte de la dimension de la personne qui doit marquer aujourd'hui toute action sociale, éducative, ou culturelle, qu'il s'agisse de la personne accueillie, accompagnée, soignée, etc. ... mais aussi de la personne des professionnels et des bénévoles qui travaillent en son sein, ou des personnes qui peuvent intervenir en réseaux de soutien, y compris financiers. Je l'ai dit lors du Congrès de la Fédération de l'Entraide protestante en mars à La Rochelle, et je le répète ici : nous avons là un chantier commun où doivent se marier prédication et réflexion, prière et action, protestations et écoute, solidarité vigilante et ouverture aux nécessaires transformations institutionnelles. Pour vivre ensemble ce regard bienveillant de Dieu à qui nous pouvons remettre nos inquiétudes comme nos espérances : "Maranatha !"

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Jésus ?

Enfin, je terminerai ma petite série de paroles "idéologiquement incorrectes" avec le "Ecce homo", ce "Voici l'homme" que l'évangéliste Jean 13 met dans la bouche de Pilate présentant Jésus à la foule comme un roi déchu et humilié, une parole de dérision sans doute, mais qui est devenue ensuite, par une sorte de renversement prophétique, la parole qui présente le Christ comme la référence des humains, à la fois comme celui qui révèle Dieu et celui qui leur fait connaître leur véritable humanité.

13 Evangile de Jean 19,5

Le Jésus de la Croix (le crucifié et le ressuscité) peut-il toujours être notre référence dans le monde multi religieux d'aujourd'hui ? Nous avons appris le respect des autres religions. Nous avons appris dans le dialogue à découvrir ce qu'elles sont vraiment, au-delà des caricatures que nous en faisions. Nous avons aussi appris qu'il ne fallait pas exclure de ce débat les familles de pensée qui ne se réclament pas d'une religion, car il y a aussi une conviction, une spiritualité et une recherche athées. Tout un travail théologique est en cours, qui est sans doute appelé à se développer ces prochaines années. On en sait les débats et les enjeux :14

- faut-il en rester sur une position classique qui fait appel à un choix, un changement ?

faut-il tenter de reconnaître chez les autres ce que nous pouvons partager avec eux, et par là tenter de les évangéliser, un peu comme l'apôtre Paul pour les religions grecques dans son discours à Athènes ?15

- faut-il aller plus loin en considérant que la vérité se trouve fondamentalement dans chaque religion et famille de pensée et que, en creusant vers son fond, ou en marchant vers son but, nous en trouverons la vérité commune ?

14 Le n° 2000/2 d'Information Evangélisation ou les "Eléments de réflexion" produits par la FPF peuvent permettre d'entrer dans ces débats.

15 Actes des Apôtres, 17, 22ss.

Dans ce débat, la question se pose de savoir quelles sont les références qui font autorité pour nous. Je voudrais simplement dire que la référence au Christ que symbolise le "Ecce homo" n'est pas là un handicap, dont il faudrait se demander s'il ne convient pas de s'en débarrasser, soit en relativisant l'autorité du Christ comme celle d'un fondateur religieux parmi les autres, soit en la sublimant – ce qui revient un peu au même – en lui enlevant tout caractère direct pour la renvoyer vers un "religieux universel" aussi général que fumeux. Je crois qu'elle est au contraire un instrument fort et efficace de ce dialogue, pour deux raisons au moins :

Tout d'abord, parce que la référence au Christ nous interdit d'entrer dans tout dialogue en usant des catégories du supérieur et de l'inférieur, de l'inclus et de l'exclus, de la vérité et de l'erreur. Le Christ de la Croix brise ces classements. Prendre acte de la Croix, comme mort et résurrection a été pour les premiers disciples un bouleversement de leur univers de vie comme de pensée. Et tourner son regard vers celui qui nous est présenté par la parole de l'"Ecce Homo" c'est toujours accepter une remise en cause, un bouleversement, une dépossession, une ouverture aux autres, comme Paul en a fait l'expérience sur le chemin de Damas 16. C'est le Christ que nous confessons qui nous ouvre aux autres.

16 Actes des Apôtres 9, 1ss

Et ensuite parce que la référence au Christ nous permet d'entrer dans un dialogue véritable. Trop souvent, en effet, le dialogue interreligieux se résume à un aimable échange de politesses et à la mise en place de solidarités parfois ambiguës. Parfois pour tenter de gérer des intérêts communs en constituant une sorte de "front de défense" des religions contre l'athéisme. Au risque de se prêter à des amalgames dangereux.

Entrer dans le dialogue avec les autres, religieux ou non, avec la parole du "Ecce homo", c'est entrer dans un véritable dialogue où il y a les "oui" de la reconnaissance, les recherches communes, et les "non" d'une contestation radicale. Bien sûr, on n'entre pas dans un dialogue avec des "non", mais je crois que tout dialogue qui mûrit comporte des "non".

La parole du Ecce homo, si elle nous contraint au dialogue en nous interdisant toute position de supériorité, nous contraint aussi à dire "non", parfois autant chez nous et dans notre propre famille chrétienne que chez les autres, à tout ce que le Christ révèle comme inacceptable :

Non a cette figure d'un Dieu vengeur, mauvais, tyrannique et conquérant qui est aujourd'hui colportée par certains intégrismes.

Non à toute parole religieuse qui prétend fonder une domination sur certains êtres humains, limiter la liberté et la responsabilité des femmes, nier le respect des droits fondamentaux de la personne humaine.

Non à tout régime politico-religieux, à tout ordre ou toute coutume religieuse qui porte atteinte à la dignité humaine et à l'intégrité de la personne.

Je crois que c'est à nous qu'il revient d'instaurer ainsi un dialogue interreligieux vigoureux et non à l'Etat qui n'a aucune compétence en la matière, à part celle du respect des lois et de l'ordre public. Ce n'est pas aux autorités publiques de dire quelles sont les religions acceptables et celles qui ne le sont pas, les Eglises et les sectes, les croyances autorisées ou non. Mais c'est à nous, en tant que croyants et citoyens, d'oser ce dialogue vrai et fort. Avec des "oui" qui engagent quand la liberté des autres est menacée, quand ils sont victimes de racisme, d'antisémitisme ou d'autres sortes de ségrégation, quand on leur refuse les moyens légitimes de pratiquer leur religion. Mais avec des "non" qui engagent tout autant chaque fois que la religion signifierait l'esclavage, la soumission, la mutilation ou la violation des droits.

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Vaincre la tentation de Pierre

"Berechit bara elohim", "Maranatha", "Ecce homo" : des paroles pour aujourd'hui, à condition d'en recevoir l'autorité aujourd'hui, de les relire et de les réentendre non pas par rapport aux problématiques anciennes, mais dans celles de notre monde.

Des paroles qui nous poussent à poser sur ce monde un regard bienveillant, à témoigner de l'Evangile de manière bienveillante, dans une attitude d'ouverture et de respect. Pas dans un prêchi-prêcha à l'eau de rose, mais dans des dialogues authentiques et forts.

Des paroles pour aujourd'hui, je le crois profondément, au prix d'une conversion de l'Eglise elle-même, car elle ne peut les proclamer qu'au prix de son changement, de son dessaisissement de toute velléité de pouvoir dominateur, pour laisser la place à la seule autorité de l'Evangile proclamé. Une Eglise qui annonce une bonne nouvelle plutôt que de condamner, qui ouvre les portes plutôt que de les fermer, qui écoute au lieu de prétendre parler au nom des autres. Une Eglise qui témoigne de son Seigneur et qui le sert, en sachant s'effacer devant Celui qu'elle confesse.

Des paroles qui dessinent pour l'Eglise tout un programme de communautés ouvertes et accueillantes à tous sans prétendre embrigader, d'accompagnement attentif sans cesser d'être vigilant des évolutions de notre monde, de travail théologique qui ne se contente pas de critiquer ou de répéter, mais qui ose des propositions pour nourrir la réflexion de nos contemporains sur les questions qui sont les leurs.

Des paroles qui, si on les prend au sérieux, peuvent inquiéter, et amener à se raidir devant les conversions auxquelles nous sommes appelés, dans une sorte de "tentation de Pierre" : la tentation du refus d'aller de l'avant, de refuser de faire ce qui n'a jamais été fait, de refuser de changer sa vision du monde, la tentation que Pierre a connu à Joppé 17 dans son recul devant la vision d'animaux impurs que le ciel lui demandait de manger : "Jamais, Seigneur !" … avant de comprendre chez Corneille, le centurion romain, devant la puissance de la manifestation de l'Esprit, que le Seigneur l'appelait à faire le saut impossible de reconnaître qu'Il pouvait agir parmi des païens incirconcis. Nos Eglises sont aujourd'hui soumises à cette tentation.

17 Actes des Apôtres, chapitre 10, v. 9ss.

Je ne cacherai pas que je crains que cette "tentation de Pierre" n'ait marqué le choix du conclave de Rome, avec la résistance de certains contre des avancées importantes dans la vie de l'Eglise catholique romaine pourtant demandées par nombre de ses théologiens et pasteurs. Le miracle de l'Esprit, dans le texte biblique, c'est que l'homme du "Jamais, Seigneur !" a été, le troisième jour après ce refus - le temps d'une mort et d'une résurrection -, celui qui a donné l'ordre incroyable de baptiser des païens au nom de Jésus-Christ !

J'appelle cette force de l'Esprit pour nos Eglises. Je dis bien "nos Eglises", car il ne s'agit pas d'aller "regarder la paille qui est dans l'œil de nos frères sans voir la poutre qui est dans le nôtre" ! Nous avons aussi nos résistances, nos habitudes, nos conservatismes, nos peurs, et malgré notre fière devise, nous ne sommes pas toujours prêts à nous "réformer sans cesse", en acceptant un tant soi peu de mourir à nous-même pour suivre Celui qui nous appelle à la vie !

Je prie cette force de l'Esprit sur nos Eglises pour qu'elles osent vivre dans le monde d'aujourd'hui et se préparer à naître à celui de demain, pour y être présentes, accueillantes, pertinentes, missionnaire !

Enracinées dans la foi de toujours en Celui que nous venons de confesser :

Celui qui a tant aimé le monde…,

Celui qui nous offre le salut par grâce, par le moyen de la foi en Jésus-Christ,…

Celui qui peut, par la puissance qui agit en nous, faire infiniment au-delà de ce que nous demandons et pensons, à lui soit la gloire…!

(29.04.05)

Source(s) : FPF;FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE;
Date de parution : 08 mai 2005