Déclaration du Conseil de la Fédération Protestante de France sur l'éducation sexuelle, la régulation des naissances et l'avortement

Auteur(s) : FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE ; FPF

BUREAU D'INFORMATION PROTESTANT 47, rue de Clichy - Paris 9e

Storkensohn, 27 mai 1973

A plusieurs reprises le Conseil de la Fédération Protestante s'est exprimé sur les questions que pose à la foi et à la vie chrétienne l'évolution des moeurs dans le domaine sexuel. Il l'a fait notamment par ses déclarations sur la contraception le 16 octobre 1956 et le 6 décembre 1964, et par sa déclaration sur l'avortement le 29 mars 1971. Il soumettra prochainement aux Eglises des éléments de réflexion sur la morale sexuelle. Dès aujourd'hui, il propose aux citoyens et aux pouvoirs publics quelques considérations que lui paraissent appeler à la fois l'évolution récente des techniques médicales, la division et le désarroi de l'opinion, et la manière dont nous comprenons aujourd'hui l'enseignement de la Bible.

1. L'éducation sexuelle

Nous trouvons positif le développement actuel de l'information sexuelle. Longtemps bannie des programmes de l'enseignement, elle vient d'y entrer. On parle plus franchement aujourd'hui qu'hier de la sexualité. Mais l'éducation sexuelle ne peut se réduire à une simple information scientifique. Elle doit aussi éveiller la sensibilité morale au respect de l'autre et au respect de soi-même, faute de quoi la dissociation amorcée entre amour et sexualité s’accentuera aux dépens du sens de la responsabilité envers le prochain.

Il appartient aux pouvoirs publics de provoquer la confrontation des opinions qui divisent aujourd'hui parents, enseignants, médecins, mouvements de jeunesse, et de chercher les conditions d'une coopération nécessaire à l'efficacité d'une telle éducation. Nous savons les difficultés de cette coopération. Mais ni parents ni médecins ni enseignants ne peuvent être assez fiers de ce qu'ils ont fait, assez sûrs de ce qu'il faut faire, pour se passer sans risque d'écouter d'autres avis que le leur. Nous demandons la mise en place rapide du "Conseil Supérieur de l'information sexuelle, de la régulation des naissances et de l'éducation familiale » et le vote des crédits permettant son fonctionnement.

2. La régulation des naissances

Nous trouvons négatif le long retard apporté par le Gouvernement à la publication des décrets d'application de la Loi Neuwirth. Il ne s'y est résolu que sous la pression de l'opinion publique (et du développement de la propagande en faveur de la liberté totale de l'avortement). Il a cessé de subventionner les Mouvements qui ont entrepris les campagnes contre une législation dépassée et engagé l'action éducative sans laquelle la contraception demeure mal connue, mal comprise, mal acceptée. Or cette éducation ne peut ni ne doit devenir le monopole de l'Etat. Elle doit se renouveler avec le progrès des recherches médicales. Elle doit tenir compte des conditions sociales, des traditions culturelles, des convictions personnelles propres aux intéressés. Elle ne peut ignorer que la distinction entre contraception et avortement, hier encore apparemment claire, s'efface avec l'apparition de nouveaux produits ambivalents. Elle ne saurait exclure l'hypothèse d'une contraception masculine que l'égoïsme masculin ignore trop souvent. Elle ne vise pas à prévenir les naissances à tout prix, mais à les régler en vue de l'harmonie du couple et d'un meilleur accueil des enfants.

3. L'avortement

Le Gouvernement s'est engagé à soumettre prochainement au Parlement un projet abolissant ou modifiant la législation en vigueur. L'incertitude de l'opinion, la division du corps médical, les passions idéologiques soulevées rendent assurément difficile l'élaboration d'une législation équitable. Le Conseil de la Fédération Protestante s’est prononcé en faveur de l'interruption de la grossesse dans des cas limités parmi lesquels en mars 1971 il mentionnait à titre d'exemple les suivants : poursuite d'une grossesse menaçant gravement à court terme la santé physique ou mentale de la mère ou celle de l'enfant à naître, grossesse résultant de viol ou d'inceste, mineure de moins de seize ans. Il reconnaît aujourd'hui que les menaces à long terme, ainsi que les déficiences économiques, sociales ou psychiques devraient aussi être prises en compte : seules en effet les privilégiées peuvent recourir à l'avortement sans danger et dans l'impunité, alors que d'autres y laissent leur santé et parfois leur vie.

Cependant la nécessaire fixation de limites par la loi est loin de résoudre tous les problèmes, l'appréciation de chaque cas reposera toujours en fait sur un colloque entre le couple (ou à défaut la femme seule), le ou les médecins et le ou les "témoins" de la société. Si la décision appartient à la mère, il importe qu'elle puisse être entourée des conseils nécessaires et que des solutions autres que l'avortement puissent au moins être recherchées. La décision d'interrompre une grossesse est toujours un acte grave, elle ne peut être qu'un ultime recours. Si la décision en est prise, il importe que la femme qui aura pris cette responsabilité et qui risque d'en être traumatisée soit suivie et accompagnée par ses conseillers. Si certaines situations de détresse sociale doivent assurément être prises en considération, il ne faudrait pas que l'avortement devienne pour la Société un moyen facile de se débarrasser des problèmes sociaux qu'elle doit résoudre. Dans les conditions que nous avons définies, l'avortement devrait être pris en charge par la Sécurité Sociale. La modification de la législation actuellement en vigueur devrait permettre une action vigoureuse contre les avortements clandestins et les profiteurs de cette industrie. En résumé nous demandons une libéralisation de la Loi et en même temps insistons pour que la nouvelle loi ne favorise pas la dépréciation de l'acte procréateur et n'entraîne pas un irrespect systématique de la vie.

4. Les considérations présentées sont motivées, nous l'avons dit, non seulement par l'état actuel et fluctuant des techniques médicales, des opinions et des moeurs, mais par la manière dont nous recevons l'enseignement biblique. Respectueux de la laïcité de l'État, c'est-à-dire tolérants à l'égard des convictions des autres, nous ne songeons pas à faire imposer les nôtres, par la loi, à ceux qui ne les partagent pas. Mais l'expérience des croyants et l'histoire de la Société nous font voir dans l’Evangile une force de libération à laquelle nous voulons rendre témoignage. Selon la bible la sexualité est bonne, joyeuse et bénie. Elle ne se banalise, elle ne s'appauvrit, elle ne nous menace, ne nous égare et ne nous isole que lorsque nous la dissocions de l'amour et du don de soi-même qu'il implique. Selon la bible, la sexualité exprime et renforce la communion de vie par laquelle se lient un homme et une femme. Quant à la procréation, elle n'est pas la finalité unique du mariage, encore moins sa seule justification ou son excuse. Mais elle est par elle-même, ou peut être, une bénédiction, une responsabilité et une espérance. C'est pour lui laisser sa valeur, et aux conjoints leur responsabilité qu'il faut développer l'éducation sexuelle, légitimer la régulation des naissances , et libéraliser la législation sur l’avortement.

Texte adopté par 21 voix, contre 2 et 1 abstention sur 24 votants

164/2.10.79

Source(s) : Bureau d'Information Protestant
Date de parution : 27 mai 1973