Rencontre avec une passionnée de la Bible : Sophie Schlumberger

La rentrée sera très Bible !
Bayard Presse sort une nouvelle Bible, les éditions du Cerf lancent une nouvelle revue Biblia. Le BIP, se joignant au concert médiatique, en profite pour vous faire mieux connaître les activités du service biblique de la Fédération protestante de France (et de sa responsable, Sophie Schlumberger. La suite dans notre prochain numéro, avec Claude Baty, président de l'Alliance biblique française.
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Sophie Schlumberger, vous êtes depuis 3 ans responsable du Service biblique de la Fédération protestante de France. Puisque la Bible est au coeur de vos activités, dites-nous quel est votre passage biblique préféré ?
Si mes enfants avaient à répondre pour moi, ils vous diraient, sans hésiter, en choeur : Jean 20 ! Tout simplement parce que c'est un chapitre que j'ai pas mal travaillé, avec passion, et peut-être les ai-je " bassinés " avec ce texte ? Mais Jean 20 n'est pas mon texte préféré. Je ne crois pas d'ailleurs que j'en ai un seul. J'en aime des tas. Par exemple, le Psaume 23, vous savez, celui qui commence par ces mots : " Le Seigneur est mon berger, je ne manquerai de rien. Il me met au repos dans des près d'herbe fraîche...". J'aime laisser résonner en moi ce Psaume. Il me ramène à l'essentiel et en ce sens, selon les moments, il me donne confiance quand je suis désorientée, quand je perds le cap ou il me bouscule fortement quand je suis un peu trop sûre de moi et que je perds aussi le cap, d'une autre façon.
Un tout autre texte me fascine, qui n'a rien à voir avec ce Psaume : en Juges 19, ce récit d'un lévite qui finit par couper sa femme en morceaux. Récit étonnant qui fait froid dans le dos et laisse sans voix. Mais qui n'en a pas fini de nous donner à penser. Je vous conseille d'y jeter un oeil !

Entrer dans la Bible de manière linéaire ou y-a-t-il un mode d'emploi ? Y-a-t-il un ordre de lecture ? Y-a-t-il des passages à déconseiller aux néophytes ?
J'ai du mal à vous donner une réponse unique, définitive. Il existe différentes manières d'entrer dans un livre : il y a les lecteurs qui ne peuvent résister, se précipitent sur la dernière page et commencent le livre par cette dernière page. Il y a ceux, plus disciplinés, qui commencent à la première page et continuent de page en page jusqu'à la fin, y compris s'ils s'ennuient. D'autres passent très vite à un autre livre, espérant trouver mieux ailleurs. Et puis d'autres encore lisent un peu, en gourmets patients, puis laissent reposer, passent à une autre lecture et reviennent au livre laissé en suspens. L'un des atouts de la Bible, c'est qu'elle permet toutes ces entrées ; la Bible n'est pas seulement un livre mais une véritable bibliothèque portable. Quand vous avez en main cet ouvrage, vous en tenez des tas, en réalité. Alors libre à vous d'aller de livre en livre, d'en commencer un, de faire un détour par un autre, et de le reprendre plus tard, ou de commencer par la fin, l'Apocalypse, ou à l'inverse par la Genèse. Mais entrer en lecture par un Psaume, ou par un conte, celui de Jonas par exemple est également pertinent. La Bible permet aussi aux lecteurs qui ont du temps devant eux de se lancer dans des récits amples, que ce soit dans l'Ancien ou le Nouveau Testament.

Lire la Bible et puis... Quels ouvrages recommanderiez-vous à une personne qui y fait ses premiers pas ?
Je recommande souvent aux tout nouveaux lecteurs deux ouvrages simples : La Bible, mode d'emploi de Jean-Claude Verrechia, (éditions Vie et Santé ­ Société biblique française) et Il était une fois la Bible. De l'Ancien au Nouveau Testament, parcourir les textes et leur histoire, de Christiane Dieterlé, Charles-Daniel Maire et Alain Massini (Réveil Publications). Pour une visite plus détaillée, je peux donner des idées à ceux qui seraient intéressés.

Quelles différences entre lecture communautaire et individuelle ?
Lire la Bible en solitaire, la ruminer dans l'intimité me semble fondamental pour la construction de soi et de sa relation à Dieu et aux autres. Fondamental mais pas suffisant. Je trouve important d'ouvrir cette lecture individuelle à la lecture à plusieurs. Cette ouverture peut se faire par la lecture de ce que d'autres lecteurs, de toutes sortes, spécialistes et non spécialistes, ont eux-mêmes élaboré et par la rencontre, bien physique, avec d'autres lecteurs. Lorsque je lis avec d'autres un même livre, une même page, je fais l'expérience que la Bible ne m'appartient pas plus qu'à ceux qui sont là. C'est un bien qu'il nous faut partager. Lire avec d'autres, c'est aussi accepter d'exposer sa propre lecture et chercher à en rendre compte, entendre celle des autres et chercher à la comprendre. Lire en groupe, c'est, dans le débat, construire la lecture, l'interprétation. C'est une expérience spirituelle forte qui transforme, renouvelle sa propre identité, et la relation aux autres - parmi lesquels je place aussi le texte et ceux qui s'y expriment.
Cette démarche communautaire trouve une pertinence forte dans nos vies très individualisées, marquées par la rentabilité et la concurrence. Mais à la condition bien sûr que le groupe fonctionne bien, soit lieu d'expression, de partage, de respect et du texte et des participants.

bibliques ?
Je pourrais répondre que pour moi lire, c'est voyager. Il m'arrive souvent de concevoir les animations bibliques comme une invitation au voyage, à la visite.
Si vous entendez par voyages bibliques ceux organisés " sur les traces de Saint Paul " ou " en Terre sainte ", je crois qu'il y en a de toutes sortes, pour tous les goûts, et c'est très bien. C'est un mode de tourisme intéressant, une ouverture sur d'autres cultures, et pour bon nombre de participants un enrichissement spirituel. Reste à voir quelle place est faite aux récits bibliques dans de tels périples et surtout quel statut leur est donné, quel rapport textes-histoire, géographie, on établit.
C'est également l'occasion, je pense tout spécialement aux voyages en Palestine-Israël, d'aller voir soi-même ce qui se passe et dans la mesure du possible d'être témoins : être à l'écoute sur place et faire savoir au loin, de retour chez soi. Et là, me semble-t-il, les lecteurs de la Bible que nous sommes doivent en même temps être lecteurs de l'actualité.

En quoi consiste votre travail au service biblique de la Fédération protestante de France ?
Un certain nombre d'Eglises protestantes, réformées et luthériennes notamment, ont des pasteurs dont le métier spécifique est l'animation et la formation biblique pour adultes. Moi-même, avant d'occuper ce poste à la Fédération protestante, j'ai pendant 10 ans organisé des formations à la lecture de la Bible au sein de l'Eglise réformée de France dans la région Ouest. Le public visé était alors essentiellement celui de l'Eglise au service de laquelle je travaillais, un public paroissial désireux de lire la Bible en groupe, d'enrichir ses connaissances et de nourrir, de renouveler, par la lecture, sa foi chrétienne. Passer d'un poste de bibliste au service d'une Eglise à un poste au service de la FPF change tout à fait le cadre et donc la nature du travail. La FPF, ce n'est pas une Eglise mais des Eglises.
Aussi un premier axe de mon travail est de faire en sorte que ces Eglises, dans le domaine biblique, ne travaillent pas seulement de façon isolée, chacune dans sa bulle, mais acceptent de collaborer, par exemple dans la préparation et l'animation de formations. Parvenir à ces collaborations est déjà un défi car ces Eglises n'ont pas toutes la même conception de la lecture et de l'interprétation de la Bible ni même ne lui accordent le même statut. Et puis, chaque Eglise a déjà tellement à faire chez elle, y compris en ce qui concerne la Bible, qu'il n'est ni naturel ni facile pour aucune d'envisager de tels partenariats. Pourquoi en effet se compliquer la vie de l'Eglise quand déjà elle n'est pas simple ?
Mon expérience de ces 3 ans montre pourtant que lorsque collaboration il y a, celle-ci est toujours fructueuse, et les personnes qui la mènent ou en bénéficient (collègues biblistes, professeurs ou simples participants) sont toujours très reconnaissantes d'avoir vécu cette aventure. Je ne dis pas que ce soit facile, gagné d'avance. Non, c'est vraiment une aventure : on se sait pas toujours vers quoi on va, ni ce que l'on va y gagner ou y perdre. Cela demande de la part de tous le désir de rencontrer l'autre et de recevoir de lui, autrement dit cela demande aussi d'accepter d'être déplacé, voire remué dans ses habitudes de lecteur de la Bible et dans ses convictions.

Un autre axe de mon travail consiste à prendre part aux dialogues entre Eglises membres de la Fédération protestante de France et celles désireuses d'y adhérer, Adventistes, Assemblées de Dieu et autres Eglises pentecôtistes. C'est, d'une certaine façon, poursuivre ce que je viens de décrire, mais le compliquer : en effet le défi augmente puisque par définition, les Eglises qui n'appartiennent pas à la FPF, apportent nouveauté et diversité. Et qui dit nouveauté et diversité dit aussi risque d'incompréhension et de conflits. Mais aussi occasion de rencontre et d'enrichissement. C'est ce qui a été vécu, il y a quelques mois : le service biblique a pris l'initiative d'organiser une journée de dialogue et de rencontre autour de la Bible, réunissant des délégués d'Eglises membres de la FPF et des délégués d'Eglises non membres. La journée était ainsi annoncée : " Ensemble, lire et partager la Bible, un défi impossible ? ". De l'avis des participants après expérimentation, il est possible de relever le défi, moyennant un certain nombre de règles du jeu. Tous ont dit être heureux d'avoir pu lire la Bible et rencontrer d'autres lecteurs plutôt que de s'être affrontés dans une guerre de principes dogmatiques. D'autres journées de ce type auront lieu cette année. Là encore, il faudrait que localement, les murs et les préoccupations des paroisses s'élargissent pour faire de la place à des chrétiens protestants différents, lecteurs eux aussi de la Bible.

Sur le plan extra protestant, le service entretient depuis ses origines des relations fortes avec d'autres lecteurs de la Bible, les catholiques.
Il n'est pas rare que des catholiques participent aux week-ends ou journées que nous organisons. Avec le service biblique Evangile et Vie nous publions le Bulletin d'information biblique (BIB), deux fois par an, pour faire connaître les travaux de spécialistes ou le parcours que font des groupes à travers la Bible. Nous organisons des congrès bibliques communs, cette année, le thème sera : " Les enjeux de l'animation biblique dans la vie de l'Eglise ". Nous sommes également partenaires à la Bibliothèque oecuménique des sciences bibliques (Paris), lieu connu de tous les spécialistes de la Bible, ainsi qu'à l'Association oecuménique de recherche biblique maître d'oeuvre de la Traduction oecuménique de la Bible (T.O.B).

Autre domaine d'activités bibliques, à destination non plus des Eglises mais de la société civile : proposer des actions et formations qui mettent en oeuvre une pédagogie dégagée de visées confessionnelles. Le public visé est très divers : enseignants qui, dans la cadre de l'éducation nationale, ont à présenter la Bible, à faire étudier certains textes, grands-parents soucieux de transmettre une culture biblique à leurs petits-enfants, personnes désireuses de se réapproprier, hors cadre ecclésial, un livre dont ils ont entendu parler dans leur enfance, d'autres veulent découvrir qui sont les personnages, ce que sont les motifs bibliques présents dans la culture et l'art. D'autres participent aux formations pour le plaisir du texte et de son étude. D'autres encore entreprennent avec la lecture de la Bible une démarche spirituelle, une quête sur le sens de leur vie mais préfèrent cheminer hors Eglise. Ces lecteurs nous rappellent, ce que nous expérimentons déjà en interne avec les protestants de tout poil et les catholiques, que la Bible est un livre pour tout le monde. Cette phrase est d'ailleurs le slogan du Service. C'est résolument avec cette ouverture que nous voulons lire la Bible et la faire lire à d'autres.

La production de documents est également une part importante du travail du service. Chacun des week-ends bibliques est suivi de l'édition d'outils pour permettre à un large public d'entreprendre l'étude de tel ou tel thème ou livre biblique. Depuis de nombreuses années, nous publions un ouvrage de vulgarisation de la recherche, les Cahiers bibliques de la revue Foi et Vie. Le n° de septembre 2000, " L'amour dans tous ses états " a connu un beau succès puisqu'il est épuisé. Cela nous encourage à poursuivre cette tâche.

Pour lire les textes bibliques. Collège et lycée est un ouvrage édité par le Centre Régional de Documentation Pédagogique de Créteil conçu et écrit par une équipe d'enseignants et de biblistes protestants, partenaires du Service biblique. Cet ouvrage a connu un vrai succès. Le CRDP vous a demandé de travailler à une réédition ainsi qu'à deux nouveaux chapitres pour son site Internet. Quels seront ces nouveaux chapitres ? Pour le web, l'avez-vous travaillé dans la même optique, le même public ?
Les deux nouveaux chapitres porteront, l'un sur le récit du déluge dans l'Ancien Testament, l'autre sur les récits de la cène dans le Nouveau Testament. Si, sur le fond, nous avons travaillé dans la même ligne que précédemment, nous avons tenu compte des possibilités qu'offre le format informatique : nous offrons au visiteur de nombreuses fenêtres pour plus d'informations, plus de textes, de documentation iconographique. L'outil permettra une visite plus riche et plus souple, moins linéaire.
Le public envisagé reste les enseignants, prioritairement. Mais des liens avec d'autres sites permettront à un plus large public l'accès à ces travaux.

Sola scriptura dit la Réforme. Or Michel Bertrand avait parlé de " passion biblique endormie " dans le protestantisme. Qu'en pensez-vous ?
Je partage ce constat, avec tristesse puisque j'ai choisi de donner une place particulière à la Bible dans ma vie et que j'appartiens à une Eglise qui se fonde sur ce principe. J'ai tout récemment fait les frais de cette passion endormie, lors d'un grand rassemblement protestant dans l'Ouest, à La Rochelle. Les participants ont préféré aller écouter des conférenciers sur des sujets théologiques plutôt que de participer à une animation biblique intitulée, pourtant, " Bible en fête " ! Des collègues biblistes ont fait la même expérience dans un autre rassemblement, en Provence-Côte-d'Azur-Corse. Par ailleurs, dans la vie paroissiale comme dans la vie de bien des protestants, la Bible est certainement en retrait. Ce phénomène doit bien évidement nous amener à réfléchir, d'autant que, hors Eglise, la Bible attire, c'est un livre qui se vend bien. Il n'est pas rare de voir Bibles et livres à thématiques bibliques bien en vue dans les vitrines et rayonnages des librairies.
Je voudrais souligner un point, tout simple. Nous vivons dans une société qui a pour valeurs consommation, immédiateté, fusion, petits arrangements avec la loi, rapidité, effacement des distances, etc. Dans un tel contexte, lire la Bible relève d'une autre logique, voire d'une logique contraire. Lire la Bible, c'est prendre du temps, accepter d'être dépaysé, de ne pas comprendre immédiatement, de s'interroger, de chercher, de faire des détours... Autant dire que c'est vivre à contre courant. Je suis toujours admirative de rencontrer des personnes qui prennent ce temps, qui vont prendre une journée, un week-end pour ce livre. Incroyable, non ?
Et puis, autre phénomène de société, la Bible est un livre parmi des milliard d'autres. Il n'est plus, depuis longtemps, le livre avec lequel les protestants apprennent à lire. Il a perdu, pour beaucoup, sa place évidente, de livre fondateur. Bien des protestants ont la passion biblique endormie, peut-être tout simplement parce qu'ils ne sont pas nés avec une Bible en main, parce qu'ils ne sont pas nés avec cette passion. Il ne faut donc pas seulement réveiller la passion, mais la susciter, la faire naître. Faire découvrir combien la lecture de ce livre est passionnante et peut rendre la vie, elle-même, passionnante.

De nouvelles Bibles sortent, une revue spécialisée est lancée sur le marché... Qu'est-ce que cela vous inspire ?
Je me réjouis car cela signale à la fois qu'il y a un marché (il faut être réaliste, ce succès a une dimension commerciale à laquelle les éditeurs ne sont pas insensibles...) et qu'il y a des lecteurs plus nombreux et nouveaux, curieux de la Bible.
Ce qui me frappe dans cette évolution, c'est que la Bible quitte les lieux dans lesquels elle était cantonnée - Eglises, librairies religieuses - pour prendre place dans l'espace public et devient un bien de consommation individuelle. Ces acheteurs, sans que l'on puisse prévoir quels lecteurs ils seront, deviendront peut-être de futurs passionnés de la Bible ?

Quel sera le thème du cycle de formation biblique cette année ?
Le thème général sera Entre résistances et soumissions, décliné de la façon suivante : à Bordeaux, les 13-14 octobre 2001, nous travaillerons le livre du Qohéleth (ou Ecclésiaste), les 9-10 mars 2002 à Paris, le livre de Jérémie et les 1-2 juin 2002 à Arras, deux récits : Juges 11 et Genèse 22.
Ces week-ends s'adressent à tout public, les familiers de la Bible ou nouveaux lecteurs. Car, comme je vous le disais tout à l'heure, la Bible est un livre pour tout le monde !

Source(s) : BIP;
Date de parution : septembre 2001