Quelques réflexions du Défap à propos de "l'aide directe"

Auteur(s) : Défap

Au cours de nos rencontre avec des paroisses ou des Comités d'animation, nous nous sommes souvent interrogés à propos d’actions d'entr'aide directe. Nos interlocuteurs ont l'impression que l'aide qui passe par le Défap et la CEVAA est impersonnelle, qu'elle est avalée par un ensemble qui reste encore très flou pour la plupart des membres de nos Eglises, qu'elle est utilisée en partie pour faire fonctionner en Europe et Outre-Mer une "bureaucratie" dont on pourrait éventuellement se passer, qu'elle n'est pas toujours affectée aux projets les plus intéressants, évangélisation ou développement, bref qu'on ne parvient pas à voir très exactement à quoi sert l'argent qu'on donne. Aussi parle-t-on de plus en plus d'aide directe, de dons affectés à un lieu, à une église, à une institution dont on pourrait suivre l'évolution et recevoir des nouvelles. Certains parlent de jumelage (même si la relation à laquelle ils pensent ressemble encore davantage à un parrainage).

Il est important de vous signaler les graves inconvénients qui peuvent résulter de cette perspective avant de voir comment prendre en considération le désir compréhensible de relations vivantes qu'elle exprime.

L'aide directe, dans l'état du monde et de l’Eglise, est injuste dangereuse, humiliante et insuffisante.

a - Injuste :

Car elle comporte inévitablement le risque de négliger les plus pauvres parmi les pauvres, c'est-à-dire ceux qui, dans une situation de pauvreté économique ne disposent même pas de cette richesse que constituent les relations avec des secteurs plus favorisés de l’Eglise universelle. Qui bénéficie de l'aide directe ? Des Eglises, des paroisses, des institutions qui, à une occasion quelconque, ont été mises en relation avec des frères d'ailleurs. Soit qu'un de leurs membres ait fait un séjour en Europe où il a eu l'occasion de parler de son village ou de son quartier, soit qu'un membre d'une paroisse d'Europe y travaille, comme envoyé par exemple.

Cela représente un nombre de cas relativement limité et constitue, qu'on le veuille ou non, un secteur privilégié dans les Eglises d'Outre-Mer. A coté de tel hôpital, dispensaire, collège ou paroisse qui recevront par ce canal des médicaments, des livres, des pièces de rechange pour le groupe électrogène, ou une voiture pour le pasteur, il y a évidemment des dizaines ou des centaines d'autres lieux qui resteront totalement ignorés et dont les besoins, tout aussi urgents, ne peuvent être pris en considération que dans le cadre d'une entr'aide communautaire moins gratifiante pour les donateurs mais sans aucun doute plus juste.

b - Dangereuse :

Pour ceux qui en bénéficient, parce que fragile et temporaire. Il ne faut pas se faire d'illusion, ce genre d'aide ne subsiste qu'aussi longtemps que des personnes précises assurent la relation. Au bout de quelques années, l'envoyé revient en Europe, il se peut qu'il aille s'établir ailleurs que dans sa paroisse d'origine, l'étudiant africain ne donne plus de nouvelles, il a quitté son village pour s'installer en ville, le groupe de paroissiens qui soutenait en Europe le projet s'effrite à la suite de plusieurs déménagements et l'intérêt, qui a commencé par tiédir, disparaît tout à fait. S'il ne s'agissait que d'une opération quelque peu marginale, les conséquences ne seront pas forcément dramatiques. Mais certains de nos interlocuteurs parmi les plus radicaux, disent parfois qu'il faudrait, pour motiver les membres de nos Eglises, faire passer la totalité de l'aide par ce genre de canal. On imagine aisément la situation du partenaire-d'outre-mer qui a pris l'habitude de recevoir, par ce moyen, ce dont il a impérativement besoin et qui verra, peu à peu ou brutalement, tarir la source, sans savoir comment trouver une solution de rechange. Là aussi, seule l'entr'aide prise en charge par une Communauté internationale est susceptible d'assurer le suivi des dossiers et d'éviter ces graves, Inconvénients.

c - Humiliante :

Parce qu'elle repose sur une relation d'assistance dans laquelle ce sont toujours les gens du Nord qui aident les gens du Sud. Ceux-ci reçoivent et ne peuvent pas donner, ils ne peuvent que remercier. Quant aux européens, ils savent où va leur argent et le matériel qu'ils donnent, ils peuvent même aller sur place et vérifier que leurs dons sont bien employés. Leur générosité, certainement très évangélique, ne peut pas ne pas être quelque peu mêlée d'une certaine bonne conscience, avec la satisfaction du devoir accompli. Spirituellement, ce n'est pas sans danger pour eux non plus.

Ce qui a été amorcé de façon exemplaire dans la CEVAA, c'est la "dénationalisation" ou la dépersonnalisation de l'argent. A partir du moment où l'argent est versé dans la caisse de la Communauté, il devient l'argent de tous et de chacun.

Le Conseil de la CEVAA, dans lequel chaque Eglise membre, riche ou pauvre, grande ou petite, décide à égalité avec les autres, dispose de cet argent qui n'a désormais plus de couleur, plus de race, plus de nationalité, afin de l'affecter aux projets retenus d'un commun accord. Et ceux qui reçoivent alors de l'aide peuvent se dire que l'argent qui leur parvient ainsi est le leur, tout autant que celui des autres partenaires. C'est sans doute un système qui ne fonctionne pas encore parfaitement, mais jusqu'ici, c'est le moins mauvais qu'on ait trouvé dans un monde où celui qui paie exige toujours de contrôler l'usage de son argent et où même l'Eglise de Jésus-Christ n'échappe pas au "complexe des dames patronesses" que chantait Jacques Brel. On s'en rend compte jusque dans le Conseil Oecuménique ou dans le cadre des Eglises d'Europe de l'Ouest, dominés financièrement par l'E.K.D. (Eglise Evangélique en Allemagne) qui pèse de tout son poids afin que ne soient soutenues que les institutions qu'elle agrée. Il faut préserver la chance que représente la CEVAA. D'autant plus qu'elle comporte la promesse d'être une véritable communauté de partage, dont les courants iront, on peut l'espérer, en se diversifiant de plus en plus, c'est-à-dire que ceux du Nord découvriront toujours mieux qu'ils ont beaucoup à recevoir de ceux du Sud. Ceci n'est possible que dans le cadre communautaire, car l’aide directe est menacée de se limiter à l’argent ou aux dons en nature, qui, à vues humaines, circuleront toujours dans le sens Nord-Sud.

d - Insuffisante :

Car une Eglise locale ou un Comité d'animation n'ont pas les moyens, à eux seuls, de prendre la hauteur ou le recul nécessaires pour percevoir la totalité des besoins. On risque toujours de s'en tenir à l'aspect ponctuel, actuel d'une action, même s'il s'agissait, à la limite, de prendre en charge la totalité du salaire d'un envoyé (ce qui dépasserait déjà largement la cible missionnaire de la plupart des paroisses !). On négligera forcément tout ce qui n'apparaît pas directement sur le terrain et que la communauté est à même de prendre en compte : les échanges d'informations, les visites, les rencontres qui ont permis de définir les besoins; l'inévitable "bureaucratie" qui rend possible l'information, le recrutement, la préparation et les voyages des envoyés ; les retraites des anciens missionnaires ; la formation des futurs cadres des Eglises partenaires ; bref, l'avant, 1e suivi et l'après. Et aussi, tous ces projets plus vastes qui ne peuvent être imaginés que par une Communauté d'Eglises dépassant la relation bi-latérale et qu'on appelle Actions apostoliques communes.

Cela dit, il va de soi qu'il y a partout un besoin profond de relations humaines et personnelles ; le Conseil de la CEVAA de 1982 l'a bien perçu et a encouragé les Eglises à s'en préoccuper.

Nous devons pour notre part au Défap, nous y employer, fournir les éléments et les informations qui permettront aux Chrétiens d'ici et d'ailleurs d'être en relation d'échange ; favoriser des jumelages, sans doute, à condition qu'ils ne soient pas des parrainages Nord-Sud, mais une véritable communication dans les deux sens.

Mais pour cela, dans l'état actuel du monde, il ne faut pas perdre de vue que Mammon continue de tout gâcher dans les relations humaines et que le meilleur moyen de lui rogner les griffes, c'est encore de le garder à vue en le maintenant dans le système de l'aide communautaire.

Défap, 1984

Source(s) : BIP n° 954
Date de parution : 9 JANVIER 1985