Assemblée générale de la FPF : message de Jean-Arnold de Clermont

Paris, les 23-24 mars 2002
Jean-Arnold de Clermont

Mon premier mot au début de ce message doit être un mot de reconnaissance pour celles et ceux qui nous ont permis d'être réunis, ici, dans cette maison, rénovée, rajeunie, devenue un instrument modeste mais efficace au service de notre protestantisme fédératif. Il faut que chacun sache que c'est la générosité d'une famille protestante qui nous permet désormais d'offrir un tel lieu de travail à celles et ceux qui vivent au quotidien dans cette maison, et aux très nombreux participants aux réunions, aux commissions, aux assemblées, aux colloques, qui s'y tiennent. Chacun peut y trouver l'image d'un protestantisme ouvert, évoluant avec son temps. Nombreux sont celles et ceux qui ont participé à cette transformation ; que cette assemblée soit aussi l'occasion de leur rendre hommage. Tout n'est pas encore terminé, bien des agencements seront encore nécessaires, mais il est bon que cette maison du protestantisme soit un lieu d'accueil où chacun ait plaisir à venir travailler ; n'est-ce pas l'image que chacun de nos lieux d'église souhaiteraient offrir.

Peut-être vérifierons-nous ensemble que cette maison reste trop modeste pour accueillir une assemblée comme la nôtre ! Il fallait l'essayer. Il fallait surtout vous donner l'occasion d'être ici, une fois au moins, pour nous réjouir ensemble de ce qui est sans doute une étape nouvelle dans notre vie fédérative.

Le trésorier, André Dechaussé Carilian, évoquera de son côté la création, au cours de l'année écoulée, de la Fondation pour le protestantisme français. Là encore, je veux dire à celles et ceux qui ont permis cette réalisation et qui en ont pris, maintenant, la responsabilité que nous y voyons un symbole fort de l'adaptation nécessaire de nos structures pour une efficacité, une modernité, une visibilité plus grande.

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J'aimerais, maintenant, dans une première partie de ce message, revenir sur quelques temps forts de ce qu'a été cette année 2001 pour la Fédération protestante de France.

On s'étonnerait que je ne parle pas d'abord des dialogues en cours entre Églises et Associations membres de la Fédération protestante de France, et Adventistes et Pentecôtistes qui frappent à la porte ; je ne souhaite pas m'y étendre longuement dans la mesure où il s'agit d'un processus en cours, piloté par une équipe de suivi et le Secrétaire général. Mais je veux souligner deux aspects qui me semblent particulièrement importants.

D'abord, le nombre effectif de contacts qui ont été pris entre les uns et les autres, de même que les uns entre eux et les autres entre eux. Nous nous inscrivons dans une histoire faite de rencontres, d'oppositions, parfois de conflits. Il n'est pas possible de relire cette histoire sans vouloir un jour s'asseoir autour d'une table et dialoguer. De telles tables, nombreuses, se sont ouvertes ; souvent pastorales dans leur convives ; mais souvent aussi ouvertes à tous. Nous avons été conviés, Christian Seytre et moi, mais aussi Michel Forey pour les Assemblées de Dieu, Richard Lehmann pour les Adventistes, et bien d'autres, à des rencontres pour expliquer les conditions des dialogues qui se mettaient en place, répondre à des interrogations. Et c'est là le second point que je veux souligner.

Nous ne fonctionnons pas seulement à "l'affectif" ; il s'agit de rencontres qui font appel au rationnel, qui évitent la "langue de bois". Sur quoi bloquons-nous ? Quels sont les différends qui nous opposent ? Sont-ils résolument séparateurs ? Pouvons-nous dépasser nos tensions ou plus souvent notre ignorance les uns des autres pour travailler ensemble ?

Passer du "côte à côte", parfois conflictuel, à l'écoute les uns des autres, est un signe qui ne trompe pas sur notre volonté de trouver les voies et moyens d'un témoignage commun. Cela sera-t-il possible ?

Permettez que je ne joue pas au prophète. Je dis simplement que nous avons franchi une première étape ; la parole a remplacé le silence, même si cette parole est parfois négative ou soupçonneuse.

Nous veillerons, avec le Conseil, à bien préciser la forme et le contenu des étapes suivantes. Vous savez qu'en mars 2003 nous devrons avoir reçu les candidatures formelles d'adhésion. Celles-ci seront examinées par notre Assemblée générale ordinaire de mars prochain qui désignera des équipes chargées d'instruire les dossiers d'adhésion ; et c'est une Assemblée générale extraordinaire en novembre 2003 qui se prononcera. D'ici là, les contacts devront se multiplier, s'approfondir, et se diversifier, notamment entre les Associations caritatives, de jeunesse, culturelles ou autres, pour que la Fédération ne se résume pas aux seuls contacts d'Églises à Églises.

Si en 2000/2001 notre attention a été concentrée sur les projets de loi anti-sectes, parce qu'il nous semblait nécessaire de suivre particulièrement la question de la liberté religieuse, et que nous voyons les effets pervers sur de nombreuses Associations, cultuelles ou non, de la suspicion générale portée sur les minorités, nous avons, maintenant, commencé un travail de fond sur le prochain anniversaire de la Loi de 1905 de séparation des Églises et de l'État. Bien nous en a pris, car il s'avère chaque jour un peu plus que dans son application, celle-ci a besoin d'être profondément révisée. En septembre dernier, Catherine Bergeal, Gill Daudé, Jean-Daniel Roque et moi-même, recevions Monseigneur Jean-Pierre Ricard alors évêque de Montpellier, chargé du dossier pour l'Église catholique romaine et le Père Stanislas Lalanne, alors porte-parole de l'épiscopat pour échanger sur ce sujet.

Nous avons fait une longue liste des questions qui nous étaient communes.

Au mois de novembre, j'ai été reçu par le Préfet Christnacht, conseiller du Premier Ministre, qui me disait l'importance que le gouvernement entendait porter à un dialogue avec les Églises notamment autour de la loi de 1905 et de son application.

Visiblement le gouvernement a choisi un dialogue privilégié avec l'Église catholique romaine, probablement en raison du traité international que la France a signé avec le Vatican en 1923. Il est clair que nous ne pouvons ni ne nous voulons nous inscrire dans une telle perspective.

Il s'avère aussi qu'aucune disposition n'a été prise à ce jour pour permettre aux autres communautés religieuses en France ce dialogue avec les instances gouvernementales.

Ce n'est pas dire que le gouvernement fasse la sourde oreille à nos interpellations ; qu'il s'agisse de la Loi de finances 2002 qui met "hors la loi" la quasi totalité des Associations cultuelles protestantes, qu'il s'agisse des dispositions nouvelles concernant la prise en compte des avantages en nature, nous avons exprimé nos craintes et nous attendons toujours qu'il leur soit donné réponses.

Vous pouvez compter sur la résolution très ferme du Conseil pour faire entendre la voix de la minorité que nous sommes, qui attend que la Loi de séparation et le principe de la laïcité restent bien l'expression de la neutralité de l'État, une neutralité qui suppose que chaque minorité peut trouver sa place dans la société civile, sans discrimination.

Nous avons programmé, avec la commission "Droit et liberté religieuse", en septembre prochain, un colloque entre responsables de nos Églises, sociologues et juristes, sur l'évolution du paysage religieux en France et ses conséquences pour l'application de la Loi de 1905.

Une rencontre organisée par l'Institut du droit local alsacien-mosellan, en octobre prochain, sera consacrée aux "cultes reconnus en Alsace-Moselle de 1801 à nos jours".

Un colloque européen sur la place des minorités religieuses se prépare à Vienne, en novembre 2002, à l'invitation de la Conférence des Églises européennes.

Nous préparons un mémorandum des questions qui devraient être abordées avec le Gouvernement français si se mettait en place une vraie structure de dialogue. Les responsables de vos Églises ont été interrogés pour qu'ils nous disent les points qu'il jugent importants. De leur côté, les présidents Lienhard et Humbert ont interpellé le Ministère de l'intérieur sur le traitement accordé en Alsace Moselle aux différents cultes reconnus.

Je vous avais dit en mars 2001 que je ne pensais pas, au moment où j'ai pris mes fonctions, que "la défense des intérêts du protestantisme français", figurant à l'article 2 (maintenant !) de nos Statuts, me prendrait autant de temps ; je ne peux, aujourd'hui, que le confirmer.

Qu'on le veuille ou non, l'année 2001, la première d'un nouveau siècle, restera l'année du "onze septembre". Le caractère dramatique de cette journée, l'importance médiatique de cet événement, sa portée symbolique programmée, ont profondément marqué la fin de l'année passée. Le Conseil de la Fédération, au-delà de l'émotion première qu'il a exprimée dans un message public, et après avoir suscité une rencontre inter-religieuse à laquelle se sont joints les responsables de l'Etat, ainsi que de nombreuses personnalités, a pris le temps d'une réflexion qu'il a partagée avec vous et avec les Églises et Associations membres de la Fédération protestante de France. Cette réflexion n'en est qu'à ses débuts ­ j'y reviendrai dans un instant.

Elle s'est croisée avec l'engagement du Conseil d'Églises chrétiennes en France, à la suite du voyage que ses co-présidents, Monseigneur Jérémie, Monseigneur Billé remplacé par Monseigneur Thomazeau, et moi-même, avons effectué en Israël/Palestine en juillet dernier. Il a pu sembler, un temps, que les attentats de New York et Washington relégueraient au second plan le dramatique conflit du Moyen-Orient. Au lendemain du 11 septembre, alors que les yeux de tous étaient tournés vers les États-Unis, les développements actuels des violences qui s'appellent les unes les autres, ont montré qu'il n'en est rien. Il faut redire, ici, le message que les Églises à Jérusalem et au Moyen-Orient font entendre.

Les violences, une fois encore, ont montré leur échec. Elles ne provoquent que désespoir et violences en retour. Et pourtant quand on croit avoir atteint le pire, elles trouvent les moyens de toujours se dépasser.

Seul doit être demandé le retour à une table de négociations sur les bases claires que sont la légitime coexistence sur une même terre de deux nations inextricablement liées, le respect des textes internationaux (frontières, Convention de Genève...), la fin des implantations dans les Territoires Palestiniens.

Mais qui fera entendre raison aux belligérants, sinon une forte pression occidentale et particulièrement américaine ?

En tout cela notre voix doit se faire entendre ; non que nous ayons comme chrétiens une compétence plus grande que d'autres dans le domaine de la paix ; mais tout simplement parce que notre silence serait incompréhensible à la lumière de l'Evangile que nous prétendons vouloir écouter et proclamer. À plus forte raison, quand dans un conflit dont les causes sont historiques, économiques, politiques, les religions se trouvent de plus en plus instrumentalisées.

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En regardant en arrière l'année écoulée, je ne faisais que dessiner ce qu'est l'engagement permanent de la Fédération protestante au service de la communion du protestantisme français et de son témoignage commun. J'aimerais maintenant en prolonger les lignes dans trois directions :

Si le 11 septembre n'est pas le symbole du choc des civilisations que l'on a voulu dire, si derrière le choc émotionnel nous devons prendre du recul après avoir été "tous américains", il nous faut alors traiter de la complexité des questions que ce monde nous pose. Trois grands défis sont, à mes yeux, lancés à nos Églises et Associations, liés pleinement à leur tâche d'évangélisation. Ils ne sont pas le "tout" de l'évangélisation mais ils mettent à l'épreuve notre capacité à dire l'évangile au sein de la société contemporaine :

Je veux parler d'abord de la place de nos Églises et Associations dans la construction de l'Europe. Je ne parle pas des structures mais de ce qui inspire la construction européenne. Quelle priorité en attendons-nous ? Quel regard portons-nous sur les hommes et les femmes de cette grande Europe élargie à vingt-neuf nations ? Quelles relations souhaitons-nous développer les uns avec les autres ? Quelle place pour les minorités ? Quelle justice sociale et quelles solidarités ? Nous n'avons pas à rêver de faire de l'Europe le "Royaume de Dieu" ­ nous sommes totalement débarrassés de cette préoccupation par la certitude que Dieu seul conduit notre histoire à sa fin et au salut. Mais quels signes devons-nous donner ensemble, dans la réalité de notre monde, de ce Royaume qui vient ?

Directement liée à ce défi est notre compréhension d'un monde solidaire ; une solidarité qui peut prendre mille visages, mais qui pour notre protestantisme français, de par son histoire, prend principalement la dimension des relations avec le continent africain. Et pas seulement celles-là : je pense particulièrement aux relations avec le Pacifique et, plus proche, avec le Moyen-Orient et l'ensemble du bassin méditerranéen. Église à Église, Association à Association, projets plus globaux, les formes que prendront ces relations doivent être diverses et probablement plus diversifiés qu'elles ne le sont aujourd'hui. Mais il ne me semble pas possible de penser notre engagement d'Églises dans la construction européenne sans y insuffler cette dimension Nord-Sud, sauf à faire de l'Europe une forteresse. C'est dire l'importance "évangélique" et symbolique des engagements protestants sur les questions du droit d'asile, de la remise de la dette, du soutien aux Églises de Madagascar, des relations Église-Islam...

Parmi ces défis que la Commission Église et Société, la Commission des relations internationales et la Commission de Dialogue avec les Religions doivent nous aider à relever, je veux encore en souligner un. Du Conseil oecuménique des Églises, des Églises des États-Unis, de la Conférence des Églises européennes, nous viennent des interpellations sur la reprise d'un travail qui nous a beaucoup occupés dans les années 70-80 , celui de la course aux armements. Les données ont changé ; il ne s'agit plus de l'affrontement Est-Ouest, mais de l'extension du leadership militaro-économique des États-Unis. Il peut demain prendre la figure d'une intervention armée en Irak, ou d'un conflit avec l'Iran, avec le risque, dénoncé par les Églises du Moyen-Orient, d'un embrasement de toute cette partie du monde. Prétendrions-nous participer à la décennie pour surmonter la violence sans prendre notre place, aussi modeste soit-elle, dans une réflexion avec nos Églises soeurs aux Etats-Unis, en Europe et avec le Conseil oecuménique des Églises ?

Que l'on ne se méprenne pas ! Ces orientations pour notre travail n'ont de sens que si elles sont inscrites dans une perspective d'évangélisation, c'est-à-dire partager avec la société civile ce que sont nos valeurs chrétiennes et protestantes. Il ne s'agit pas de nous épuiser à vouloir porter le monde, mais de nous souvenir que nous y sommes placés comme témoins de Celui qui a donné sa vie pour le salut du monde.

Nous aurons, au cours de cette Assemblée, à examiner notre volonté et notre capacité de le faire avec nos frères et soeurs catholiques romains, orthodoxes, anglicans. Je ne considère pas que cette question soit facultative. Là encore il en va de notre capacité à dire l'évangile de Jésus Christ : "maintenir l'unité que donnent l'Esprit Saint... un seul corps, un seul Saint Esprit... une seule espérance... un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême...", (Eph.4, 3ss.).

Pourtant je ne méconnais pas les difficultés : s'il nous est facile de prier ensemble, de nous retrouver autour de la Bible ­ ce qui est déjà considérable et doit être sans cesse développé ­ le témoignage commun nous trouve souvent séparés. C'est le fruit de nos replis identitaires ; le fruit aussi de nos cultures, de nos histoires. Le Conseil d'Églises chrétiennes en France doit devenir, toujours plus, le lieu de notre partage, le lieu où peuvent se dire les tensions, mais où doivent s'élaborer des paroles communes. Sa volonté de proposer dès l'automne prochain un programme de travail commun, autour de trois ou quatre axes, en réponse à la Charte oecuménique européenne en est un signe clair. Mais c'est de chaque église locale, de chaque association ­ car c'est là que se vit au quotidien le témoignage évangélique ­ qu'il nous faut attendre et demander plus.

Nous retrouver autour de la Bible, c'est le projet venu d'Allemagne, repris par le mouvement "évangéliser la France", élargi à l'ensemble des Églises protestantes, auxquelles seront invitées à se joindre toutes communautés chrétiennes désireuses de se retrouver autour du message biblique, en 2003. Cela en sera un point fort. Je me réjouis que l'Alliance biblique en soit le moteur, alimenté par un comité ad hoc représentatif. A nous tous, il revient de porter cette opération, de lui donner l'ouverture et le dynamisme voulus. A nous tous de dire à nos contemporains la pertinence toujours renouvelée du message biblique.

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Pour terminer ce, déjà trop long, message, permettez-moi encore de dire un mot sur notre capacité à évangéliser notre monde. Il faut sans se lasser revenir à l'essentiel du message de la croix ; la croix du Vendredi Saint plantée au coeur des ténèbres de notre monde, passion du Christ pour l'humanité qu'il aime au point de donner sa vie pour elle. Croix du dimanche de la résurrection, croix nue comme devenue inutile dès lors que Dieu a rappelé à la vie son Christ pour que toute souffrance et toute mort soient désormais dépassées par sa vie. Il ne faut pas nous lasser de dire l'amour de Dieu pour tous.

Mais ce message doit être décliné dans tout ce qui fait notre existence d'êtres humains en quête de Dieu et de notre véritable humanité.

Cette déclinaison appartient tout autant que le message premier du salut en Jésus Christ à l'évangélisation.

Et ce me semble la fonction première de la Fédération protestante que de le rappeler aux Églises locales comme aux associations qui composent notre Fédération.

C'est pourquoi avec insistance le Conseil s'adresse à elles pour les exhorter à partager autour d'elles le message évangélique confronté aux interpellations de l'humanité en quête d'elle-même. Nous ne nous présentons pas, Églises, Associations, Fédération, comme des donneurs de leçons, mais comme des chercheurs d'humanité mis en route par le message de la croix. En vous invitant à réfléchir autour des suites du onze septembre ; en vous proposant des éléments de réflexion sur le clonage, et vous demandant d'y apporter pour l'automne prochain vos commentaires et avis ; demain, probablement, en reprenant avec vous des réflexions sur le monde contemporain, qu'il s'agisse de l'Europe, des relations Nord-Sud, de la construction de la paix, nous ne faisons, nous ne ferons que vous exhorter et nous exhorter à ne pas garder pour nous le message de Pâques.

Vous avez quelque chose à en dire, chacun, chacune, chaque Église ou Association. Notre Fédération est l'un des lieux que nous nous sommes donnés pour mieux partager ; mieux témoigner.

Source(s) : BIP;
Date de parution : 23-24 mars 2002