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Sur la parole de l'autre

In : La Voix Protestante de juin –juillet – août 1999

Aimer c'est engager sa vie et celle de l'autre sur un échange de paroles. La fidélité c'est croire, dans la durée, à la parole de l'autre. Par Jean-Daniel Causse, Institut Protestant de Théologie, Faculté de Théologie de Montpellier

Le terme fidélité a une consonance religieuse certaine. Dans le mariage civil, il est également mis en tête du texte qui rappelle les droits et les devoirs respectifs des mariés : Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance. Et pourtant, à considérer la donne sociale et culturelle, il est difficile d'accorder un sens à une notion qui semble avoir beaucoup perdue de son évidence. Nos promesses de fidélité ont bien du mal à vivre l'usure du temps. Nos engagements s'inscrivent difficilement dans la durée et sont sans doute marqués par une plus grande précarité. Comment alors retrouver et (re)vivre le sens de ce mot fragile ? L'étymologie est ici particulièrement éclairante, elle délivre l'essentiel : en effet, le mot fidélité trouve sa racine dans le latin fides, c'est-à­-dire dans la foi. D'ailleurs, ajoutons-le, fides se traduit par le vieux mot français fiance qui donne aussi fiancé, fiançailles, confiance, confidence, fiable, se fier à, etc.

La foi sans garantie
Ainsi, la fidélité n'est rien d'autre que l'expérience même de la foi. Elle est un « croire » constitutif de la relation à l'autre aimé. Quelle que soit la forme que prend la conjugalité, la foi est toujours ce qui fonde le lien à l'autre. Or d'un point de vue théologique, la foi ne se définit pas comme un sentiment ou une émotion. Elle n'est pas non plus assimilable à un simple savoir. Ce n'est pas que les sentiments éprouvés soient sans importance, loin s'en faut. Ce n'est pas non plus que la connaissance de l'autre soit indifférente, même si une part de mystère demeure à jamais en chacun. Mais la foi ou la fidélité relève d'une autre logique : elle tient uniquement à une parole échangée qui ne supporte aucune preuve ou aucune vérification. Elle est un événement de parole que rien ne vient garantir ou vérifier ultimement et qui pourtant peut devenir une certitude sur laquelle chacun peut construire sa propre existence. Ce qui vient dans l'absence des raisons est toujours de l'ordre de la foi. Ne pas avoir d'autre certitude que les mots d'un autre, s'en remettre à sa parole, la tenir pour certaine au point d'y faire reposer sa vie, tel est le sens de la fidélité.

On comprend bien sûr que si la fidélité comme la foi est une parole échangée, alors elle est tout à la fois d'une grande fragilité et d'une étonnante solidité. C'est fragile évidemment, puisque tout repose sur une parole qui réclame la foi. C'est pourquoi, nul n'est à l'abri de l'échec, du lien rompu, de la mort à une relation qui pourtant semblait si forte. Et les Eglises de la Réforme s'efforcent d'accompagner celles et ceux qui, au-delà des échecs, veulent reconstruire leur vie. Mais la foi dans la parole donnée est aussi ce qu'un être humain peut avoir de plus solide, de plus précieux, de plus certain. Elle est alors comparable à la promesse d'Esaïe :quand les montagnes s'effondreraient, quand les collines chancelleraient, moi, je serai avec toi. Pourquoi ? C'est sans raison, par amour. Quelle preuve avons-nous ? Aucune, sauf de croire que cela est vrai. Le peuple d'Israël, comme le disciple du Christ, sait que la présence de Dieu n'a pas d'évidence. Elle n'est que pour celui qui l'accueille par la foi.
Ainsi, aujourd'hui, retrouver le sens du mot fidélité n'est rien d'autre que de renouer avec la notion même de foi. La vie d'un couple est une histoire avec ses hauts et ses bas, ses pleins et ses pointillés, ses joies et ses difficultés. Il arrive, au moment où l'on ne ressent plus la même chose, que naisse le doute sur son amour pour l'autre ou sur l'amour de l'autre. Il arrive aussi que l'autre aimé se révèle différent de ce que nous avions perçu ou imaginé. Nous pensons que tout se joue dans l'instant du sentiment, sans laisser le temps aux possibles retrouvailles et aux maturations. Nous habitons une époque où le temps fait cruellement défaut et où la lenteur est contraire à notre logique.. Nous avons du mal à consentir à l'attente. Or la fidélité signe la permanence du couple, dans le temps et dans l'espace. Elle est une parole donnée où chacun dit « oui » à l'autre, un « oui » qui engage et qui libère parce qu'il ouvre sur une durée où l'autre aimé ne cesse plus d'être celui que l'on retrouve.