Résolution sur les cellules souches et le clonage à des fins thérapeutiques

Auteur(s) : ECAAL;EGLISE DE LA CONFESSION D'AUGSBOURG D'ALSACE ET DE LORRAINE;

CONSISTOIRE SUPÉRIEUR – 5 et 6 octobre 2002 – MITTELBERGHEIM

  • La découverte de l’existence de cellules souches en 1998 et de leur possible utilisation en tant que moyen thérapeutique pour pallier des dégénérescences de cellules (maladies d’Alzheimer, de Parkinson, myopathie, etc.), voire d’aberrations de la reproduction de cellules (cancers) ouvrent à la médecine de réels espoirs.
  • Toutefois – outre les progrès techniques encore à réaliser - , le recours à de telles thérapies pose de sérieux problèmes éthiques, parmi lesquels le recours à des embryons clonés de quelques jours et la possible "exploitation" de femmes sur lesquelles on ferait pression pour obtenir des ovules.
  • Aussi la FPF a-t-elle eu raison de proposer au débat et à la réflexion de ses membres, en novembre 2001, une série d’éléments, que le Consistoire Supérieur accepte avec reconnaissance.
  • Sans vouloir embrasser toute la complexité de la question, le Consistoire Supérieur tient toutefois à exprimer les convictions et positions suivantes :

    - L’évocation du clonage en général – du clonage thérapeutique en particulier - ne peut que susciter choc et émotion. Le contraire serait troublant et signerait une indifférence préoccupante à l’égard de ce qui nous constitue au plus profond et au plus intime. Car il s’agit bien d’intimité "radicale" (à la racine) dans ce domaine. Il s’y agit de nous-mêmes, dans ce qui nous constitue au plus profond (cellules, cellules germinales, programmation génétique), dans ce qu’il nous est ou non possible de devenir (puis-je continuer à être moi-même en changeant et régénérant indéfiniment les parties d’un corps qui auraient cessé de fonctionner suivant les critères du bien-être ou de la bienséance ? ). Mais le clonage touche à notre intimité par un autre biais encore : il met en jeu des embryons – éléments de la réalité humaine - dont il convient de préciser et de respecter le statut. D’où la justesse de la question : peut-on toucher, dans l’espoir de guérir, à des réalités qui apparaissaient jusqu’à présent comme étant du seul domaine de Dieu ?
    - Pour légitime (voire nécessaire) que soit l’émotion, elle ne peut suffire à guider l’action. On ne bâtit l’avenir ni en faisant fond sur des espoirs effrénés, ni sur des angoisses irrationnelles ; pas plus, du reste, que sur des perspectives de profit hautement proclamées, malgré leur évidente incertitude. Les faits sont là, et il nous faut y faire face de manière responsable. L’éthique protestante s’est d’ailleurs souvent révélée comme une éthique de la responsabilité, Dieu n’enserrant pas l’homme dans le carcan de contraintes qui l’immobilise, mais lui donnant la responsabilité de « garder et de cultiver le jardin qu’Il lui confie ».

  • Agir de façon responsable dans le domaine qui nous occupe revient à conjuguer plusieurs exigences :

    - Prendre la mesure de la tension ou du dilemme
    Agir de façon responsable signifie tout d’abord faire preuve de lucidité et d’esprit d’analyse de la situation. En l’occurrence, nous nous trouvons face à un dilemme entre ce que l’on peut appeler "solidarité thérapeutique" (engager un certain nombre de recherche dans l’espoir de soulager ceux qui souffrent, donc par solidarité) et le recul de certaines limites qui peuvent paraître infranchissables, intangibles, voire sacrées (expérimenter sur du "matériau" humain –l’embryon). Face au dilemme, il n’est pas facile de trancher de façon claire ; mais il faut savoir que l’éthique est moins constituée du matraquage de principes et de vérités massifs et éternels que de recherches humbles et tâtonnantes, prenant en compte tensions et difficultés et s’efforçant d’y faire face au mieux. Dans cette perspective, les éléments suivants peuvent encore être évoqués.

- Prudence, précaution et progressivité
« Tout ce qui brille n’est pas or » dit le proverbe. Les perspectives remarquables potentiellement offertes par le clonage thérapeutique méritent d’être considérées "scientifiquement", c’est-à-dire en gardant la tête froide et en mettant en œuvre des procédures d’évaluation progressives et rigoureuses. On ne peut d’ailleurs, dans ce domaine plus qu’en tout autre, faire fi d’un principe de précaution, dont on voit bien ailleurs, les lourdes conséquences que son insuffisante prise en compte entraîne. Il vaut par ailleurs la peine – compte tenu de l’état des recherches sur la question - de se poser la question de l’urgence des décisions à prendre en la matière : à supposer que l’on opte pour de telles recherches, y a-t-il vraiment lieu de se précipiter dans telle ou telle direction, engageant de façon irréversible l’avenir ? En tout état de cause, la progression ou gradation suivante devrait être observée :

  • explorer d’abord toutes les possibilités offertes par les cellules souches adultes, sans avoir recours à des embryons
  • n’utiliser pour d’éventuelles recherches sur les embryons humains que les embryons surnuméraires d’ores et déjà disponibles
  • n’avoir recours qu’en dernier ressort (et dans des conditions encadrées et strictement contrôlées) au clonage thérapeutique
  • et cela dans des conditions rigoureusement encadrées et strictement contrôlées.

- Justice : il importe encore de se demander s’il est légitime de consacrer des moyens aussi considérables à des recherches destinées à soigner prioritairement les maladies dégénératives des populations du Nord, alors que manquent cruellement les moyens nécessaires à lutter contre les maladies infectieuses des populations du Sud. Mais il est vrai que les progrès de la connaissance suivent un ordre qui n’est pas toujours déterminé par les chercheurs. Et il est vrai aussi que l’homme est fondé à apporter une réponse à toutes les maladies, que ce soit celles de peuples riches comme celles de peuples pauvres.

- Respect : touchant à l’intimité même de l’humanité, les questions abordées ne peuvent l’être qu’en mobilisant de façon fondamentale la vertu de respect. Celle-ci s’oppose à tout abord désinvolte ou "grossier", faisant preuve d’un dogmatisme aussi intransigeant que celui qu’il prétend combattre : il n’est pas "convenable" d’opposer à une perception plus ou moins sacralisée de la vie embryonnaire, une perspective réductrice et étroitement "matérialiste". Le respect s’avère ici nécessaire à plusieurs niveaux et touche :

  • une certaine idée de l’humanité, ne pouvant être simplement instrumentalisée et réduite à des considérations marchandes
  • la protection des personnes les plus fragiles (pays en développement et populations vulnérables chez nous), susceptibles d’être (trop) sollicitées pour participer à certaines recherches
  • la/les femme(s) susceptible(s) de donner ses/leurs ovules
  • les embryons humains, dont l’existence est de l’ordre de l’humain, "personne humaine potentielle", selon une proposition largement admise aujourd’hui et sous-jacente à maintes prises de position protestantes . Certes, pareille appréciation peut faire l’objet de lectures différentes. Pour les uns, un embryon est un "être humain commençant", ayant une "valeur intrinsèque", à laquelle on ne saurait toucher. Pour d’autres, la vie humaine ne peut se réduire à ses aspects proprement biologiques et se définit comme un mélange mystérieux et complexe de nature et de culture, de gènes certes, mais tout autant, de paroles, de projets et d’insertions socio-culturelles – voire spirituelles - diverses. Dans cette perspective, le dilemme "solidarité thérapeutique/respect de l’embryon" peut être, sinon entièrement levé, du moins partiellement résolu : la qualité humaine de l’embryon tient moins en ce qu’il est par lui-même que de son appartenance à un monde (celui des humains) sans lequel il ne serait pas et ne serait rien. Dès lors, ne serait-ce pas encore respecter pleinement un embryon (surnuméraire) de quelques jours, destiné autrement à la disparition, que de lui donner de prendre sa place dans un processus de solidarité thérapeutique, permettant de soulager des personnes gravement invalides ?

En conclusion, le Consistoire Supérieur n’est pas opposé à priori à la perspective de l’usage de cellules souches clonées dans un but thérapeutique. Cet usage ne constituerait toutefois pas une panacée et l’on ne devrait y recourir que dans des conditions strictement encadrées et contrôlées. Il n’est toutefois pas exclu que ce recours apparaisse comme une forme d’expression légitime de la solidarité entre les diverses composantes d’une commune condition humaine.

Consistoire Supérieur
Mittelbergheim, 5-6 octobre 2002


Date de parution : 6 octobre 2002