Vers un nouveau pacte laïque : éléments de réflexion

FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE
Avril 1989

I. PREAMBULE

La Fédération Protestante de France et la Ligue Française de l'Enseignement et de l'Education Permanente sont engagées chacune de son côté dans une réflexion de fond sur la laïcité et ses multiples aspects. Cette réflexion ne part pas des mêmes prémisses et ne s'effectue pas dans une optique tout à fait identique. Il est d'autant plus intéressant et significatif de constater que dans le passé comme aujourd'hui, il existe des convergences entre les deux points de vue et que les différences, loin d'apparaître comme une cause d'incompréhension constituent pour les deux organismes un enrichissement dans le nécessaire dialogue entre les différentes familles de pensée.

II. HISTORIQUE A DEUX VOIX

I. Le point de vue de la FPF

Le protestantisme est né, au début du XVIe siècle, d'un mouvement de retour à la Bible dont il affirme "l'autorité souveraine en matière de foi". Il proclame aussi face à l'obsédante quête du salut qui se manifeste alors, que l'être humain est sauvé par la pure grâce de Dieu. Cette doctrine valorise les rapports immédiats et directs entre Dieu et tout être humain ce qui amène le protestantisme à refuser une distinction d'essence entre clercs et laïcs. Pour lui, la rencontre de Dieu est créatrice de liberté, de là, sa revendication de la "liberté de la foi" contre toute prétention du magistère ecclésiastique à régenter les consciences (cf. la déclaration de Luther à la diète de Worms, 1521).

Le protestantisme au pouvoir a été, à diverses reprises, infidèle à ses propres principes. Des persécutions bien connues (bûcher de Michel Servet, sorcières de Salem) ou peu connues (noyade des anabaptistes à Zurich) en témoignent. Pourtant, au bout du compte, le protestantisme a contribué au cours des siècles, à faire émerger un certain nombre de valeurs: autonomie du "temporel", responsabilité personnelle de l'individu, refus du cléricalisme, tolérance, pluralisme. Ainsi c'est un baptiste, Roger William qui a fondé, en 1639, le Rhode Island, premier Etat de l'histoire dont la constitution garantit la liberté de conscience et de culte. Durant les XVIIe et XVIIIe siècles l'apprentissage progressif du pluralisme religieux s'effectue dans des pays à majorité protestante. Cette évolution aboutit d'ailleurs, selon l'historien catholique Rémond, à l'absence d'un mouvement anticlérical structuré dans les pays de culture protestante. Elle explique aussi, en partie, que dans plusieurs d'entre-eux aujourd'hui, certaines relations officielles entre les Eglises et l'Etat se soient maintenues.

La France a connu une histoire fort différente. Victime de la Saint-Barthélémy (1572), puis de la Révocation de l'Edit de Nantes (1685), le protestantisme français a eu peu droit de cité jusqu'à la fin du XVIIe siècle. La Déclaration des Droits de l'homme proclame, en août 1789, la liberté d'opinions "méme religieuses". Au XIXe siècle, les protestants français, quelles que soient leurs tendances théologiques, se sont, dans leur majorité, retrouvés avec des femmes et des hommes de convictions diverses qui ont cherché à implanter, dans la société française, de façon stable, les "valeurs de 1789" par l'établissement de la laïcité, même si une laïcité de combat ne les a pas toujours respectées.

Ces protestants deviennent un des éléments d'une vaste mouvance laïque. Certains ont travaillé avec Jean Macé et ont été membres de la Ligue de l'Enseignement dès sa fondation. L'idéal d'instruction et d'éducation populaire, de formation et de réflexion permanente les animait aussi pour une large part.

Quelques Eglises protestantes (minoritaires au sein du Protestantisme français) vivaient déjà, alors, la séparation des Eglises et de l'Etat. En 1872, le premier synode de l'Eglise Réformée de France tenu depuis La Révocation se proclame favorable à cette séparation. De même dans les années 1880, les protestants ont, dans leur grande majorité, accueilli positivement l'instauration d'une morale laïque dont le christianisme restait d'ailleurs l'une des sources. Sans doute existait-il alors une alliance entre les différentes composantes de l'opinion attachées à la laïcité pour dégager la sphère publique de l'emprise d'un courant catholique intransigeant.

Des protestants ont participé à l'élaboration de la loi de 1905 et les Eglises protestantes se sont organisées conformément à celle-ci. Mais, après, il a semblé à certains protestants que la distance prise à l'égard des prétentions politiques du catholicisme se muait parfois en une sorte de combat contre l'expression publique de la religion. De là, une attitude plus en retrait du protestantisme de l'entre-deux guerres. Par ailleurs, le dialogue oecuménique commence alors en France de façon informelle. Il est marqué par de nouvelles accentuations, notamment une prise de conscience de la nécessité d'un renouveau théologique dans une société sécurisée.

Des combats communs pendant la Résistance amènent et un approfondissement du dialogue oecuménique et de nouveaux rapprochements avec certains courants laïques. Après 1945, la Fédération Protestante de France défend officiellement, de plusieurs manières, ce qu'elle appelle une "laïcité ouverte". En 1956, sa branche enseignante, la Fédération Protestante de l'Enseignement, publie l'ouvrage "Laïcité et paix scolaire". La FPF a publiquement réaffirmé, en 1982, que "le protestantisme français reste très attaché à la laïcité de l'Etat qui lui apparaît comme la garantie fondamentale de la vie publique. Sa situation minoritaire et les avatars de son histoire ont fortement enraciné en lui cette conviction. Ils l'ont peut-être rendu spécialement sensible au respect nécessaire de toutes les minorités toujours plus nombreuses dans notre société pluraliste" (Conseil de la FPF, février 1982). Pour l'école, elle a proposé alors d'inclure la notion de pluralisme dans le service public lui-même.

Les trois départements d'Alsace-MoseIle ont un régime propre qui garantit autrement la liberté de conscience et de culte et le respect du pluralisme. Il manifeste la diversité des traditions à l'intérieur d'un même pays. L'essentiel est qu'aucune Eglise, qu'aucune famille de pensée n'impose à tous ses croyances religieuses ou morales. L'Etat doit se montrer vigilant pour tout ce qui touche la liberté religieuse et le pluralisme. Il doit offrir la "possibilité, pour toutes les convictions, de prendre part, dans le respect de la légalité, à l'expression commune et diversifiée de la culture nationale" (Conseil de la FPF, septembre 1984).

Enfin, il faut indiquer que, pas plus là qu'ailleurs, il ne saurait y avoir une complète uniformité au sein du protestantisme. Libres croyants, les protestants réagissent à partir de ce qu'ils pensent être leur obéissance personnelle à Dieu. Il existe donc une certaine diversité dans les Eglises et courants représentés au sein de la FPF. Les attitudes rencontrées peuvent aller d'une militance laïque dans les différents secteurs de la société liée à une forte valorisation théologique de la laïcité à une vision qui considère la laïcité comme un "bienheureux pis-aller", une règle sociale pour le vivre ensemble mais qui n'est pas sans poser des problèmes théologiques car, d'une certaine manière, elle entre en tension, pour chaque chrétien, avec la souveraineté de Dieu qui s'étend à tous les domaines de l'existence. La position médiane consiste à dire que l'attachement des protestants à la laïcité leur vient à la fois de leur lecture de la Bible et de leur histoire propre. Ils trouvent, dans la théologie dite des "deux règnes" de Luther, une distinction entre le domaine du Royaume de Dieu et celui de la société civile et dans le sens calvinien de la supériorité infinie de Dieu, le fondement d'une conscience critique à l'égard de tous les pouvoirs qui se donnent comme instance dernière.

2. Le point de vue de la Ligue

Fondée en 1866 par Jean Macé, avec comme objectif prioritaire le développement de l'éducation pour tous, la LFEEP n'a pas considéré qu'elle en avait fini avec sa mission après la mise en place d'un système gratuit, obligatoire et laïque par la IIIe République. Non seulement, le problème de l'éducation, un siècle puis tard, n'est pas résolu malgré des progrès considérables, mais la laïcité, garantie majeure des principes républicains, ne fait pas l'objet d'un consentement profond, même si elle n'a plus à subir d'attaques frontales.

1789 -1914: l'Expansion

C'est dans le Mouvement des Lumières, tout particulièrement, tel qu'il s'exprime avec Condorcet (car il fut divers, et moins monolithique qu'on ne le croit), et tel que la Révolution Française de 1789 le prolonge dans les Déclarations des Droits de l'Homme et du Citoyen et les premières Constitutions de la République, que la LFEEP reconnaît l'émergence de la notion moderne de laïcité, sans ignorer qu'elle s'élaborait depuis bien plus longtemps, avec la Renaissance et la Réforme comme moments forts.

L'idée a cheminé à travers le XIXe siècle, portée partiellement par le positivisme dans sa recherche d'un modèle scientifique pour la pensée, puis par le mouvement "quarante-huitard" qui a affirmé que le suffrage universel ne pouvait prendre tout son sens que par une information au citoyen, donc un système d'instruction publique. Le Coup d'Etat du 2 décembre 1851 confirme les Républicains, pour la plupart exilés ou proscrits, dans cette idée.

Il appartiendra à la IIIe République, à travers l'action d'hommes d'Etat comme Ferry et Gambetta, de faire oeuvre législative et d'instituer la laïcité comme dimension essentielle de l'instruction publique. Cette troisième génération s'appuie explicitement sur les deux précédentes: Ferry, par ailleurs disciple d'A. Comte, cite largement le projet présenté par Condorcet en 1792, malheureusement dans des conditions peu favorables. Les noms d'Edgar Quinet (l'enseignement du peuple, 1849) et de Victor Hugo (Discours du 15 janvier 1850) sont fréquemment cités, témoignant de la diversité des sources; soulignons ici que le principal collaborateur et continuateur de Jules Ferry, Ferdinand Buisson, était un protestant.

Avec la Séparation de l'Eglise et de l'Etat, la laïcité institutionnelle est chose achevée en France. La laïcité renoue avec ses origines philosophiques et anime tout un courant de pensée d'une grande diversité qui s'intéresse aux sciences sociales en formation (Durkheim), au rôle de la science (Bouglé), à la morale (Alain, Fouillée), aux rapports de la démocratie et du socialisme (Jaurès) sans jamais oublier d'appliquer toutes ces réflexions à l'éducation qui devient ainsi le terrain de rencontre de la pensée laïque.

1918 -1981: le repli

Cette génération intellectuelle ne se renouvelle guère après la Guerre 1914 -1918. Ce sont les enseignants qui prennent la relève, soit par des mouvements pédagogiques, d'ailleurs minoritaires (Freinet), soit par l'action syndicale qui assure de plus en plus seule à travers les organisations représentatives, la défense de l'école laïque. Le climat idéologique de l'entre-deux guerres, les affrontements provoqués par le fascisme, le nazisme, le franquisme d'une part, la consolidation de la révolution bolchévique d'autre part, ne sont sans doute pas favorables à la pensée laïque qui n'est pas une philosophie de guerre. En outre les protestants, peut-être tentés par l'oecuménisme naissant, ou déçus par certaines manifestations qui accréditent la thèse d'un sectarisme laïque, semblent se désintéresser de la laïcité qui se trouve ainsi en position de repli sur le seul terrain de l'école, laquelle devient le bastion laïque par excellence, au moins aux yeux d'une partie de l'opinion.

Ce mouvement s'accentue après la 2éme Guerre Mondiale. Profitant de la conjoncture politique, l'Eglise catholique reconquiert peu à peu, par grignotages successifs, ses positions perdues (lois Barangé, Marie, Debré, Guermeur). En même temps, elle s'ouvre au dialogue (Vatican II) et semble elle-même partagée, une partie de ses militants rejoignant les luttes ouvrières et les luttes anti-coloniales. Or, la laïcité, qui n'a pas eu le temps de consolider les positions théoriques esquissées par les intellectuels laïques du début du XXe siècle, est à nouveau perçue comme un mouvement qui trouve sa légitimité dans son antagonisme avec l'Eglise catholique, avec pour seul territoire l'école primaire, les courants idéologiques des années soixante et soixante-dix étaient d'une telle violence qu'ils ne laissaient aucune place à une philosophie laïque dans la continuité des Lumières.

1984 - 2000 : nouveau départ

Après 1984, constatant que la situation était bloquée quelle que soit la conjoncture politique, la LFEEP a commencé à élaborer une nouvelle théorie de la laïcité qui tienne compte à la fois du legs de l'histoire, des besoins éducatifs et culturels de la société contemporaine, et des rapports de force qu'on peut y déceler.

Comme il n'est de laïcité qu'ouverte - puisque c'est de la confrontation des opinions qu'elle tire sa substance tout autant que les principes des Déclarations des Droits de l'Homme - la LFEEP a décidé de créer, avec les Cercles Condorcet des lieux de débat et de proposition.

Elle a décidé en outre d'ouvrir un dialogue institutionnel avec des représentants autorisés des grandes religions présentes en France: catholicisme, protestantisme, judaïsme, islam, en vue de parvenir à un éventuel pacte laïque.

Tout en réaffirmant l'urgence d'une réforme progressive, mais radicale du système éducatif français, la LFEEP a renoncé à faire du problème de l'enseignement privé un préalable. Elle estime toutefois que pour résoudre les problèmes urgents (égalité des chances, lutte contre l'échec scolaire, réévaluation des contenus scientifiques de l'enseignement, ouverture sur l'Europe, enseignement des langues vivantes), le statut de l'établissement scolaire devra être précisé, et la notion pour l'instant incertaine de "caractère propre" sérieusement revisitée.

L'éducation devant s'entendre dans son extension la plus large, ce n'est plus seulement l'école qui est concernée, mais d'autres institutions qui prennent une part de plus en plus importante dans la formation et l'information de l'homme et du citoyen. La formation professionnelle et la communication sont des domaines ou la laïcité aura les meilleures occasions d'affirmer sa fécondité et son actualité.

L'éducation morale a fait l'objet d'importants débats au début du siècle. De nouveaux problèmes se posent aujourd'hui, du fait des avancées des sciences et en particulier de la biologie. S'ils sont neufs pour la morale laïque comme pour les morales religieuses, la LFEEP pense que celle-là à plus à dire que celles-ci, qu'elle est plus à même de servir de référence dans les grands débats d'éthique. Aucune des questions débattues ne pouvant être résolue par tout le monde de la même manière, il appartient à l'individu de choisir pour ce qui le concerne.

A quelques mois de la célébration du deuxième centenaire de la Révolution Française, la LFEEP réaffirme enfin sa fidélité aux grands principes de 1789-1794, eux-mêmes issus de la réflexion des Lumières, sans oublier toutefois que la période révolutionnaire a payé de son échec ses plus lourdes erreurs. Elle pense qu'il n'est pas meilleur moyen de défendre les acquis de la République que de lutter pour l'information du citoyen et la défense de ses droits.

III. SUJETS DE DEBATS PRIORITAIRES

La FPF et la LFEEP estiment important d'affirmer la nécessité pour la France de l'an 2000, d'un débat public sur les fondements éthiques de la société. Ce débat, la sphère politique, dépendante des échéances électorales et des enjeux de pouvoir, ne pouvait le prendre seule en charge. Il apparaît que des organisations à but culturel, moral ou religieux, y jouent, de façon autonome, un rôle actif. La FPF et la LFEEP souhaitent que ces organisations se concertent, s'éclairent, sur leurs points de vue respectifs et, lorsqu'ils se rencontrent, émettent, sur certains sujets, des propositions communes.

  • Quelle éducation et quelle formation permettront d'aider chacun à faire preuve à la fois de conviction et de tolérance, à pouvoir exercer liberté et responsabilité ? Dans notre pays même les plus graves menaces sont liées au chômage, au développement des emplois précaires, à la multiplication des processus de marginalité et d'exclusion sociale, aux diverses causes familiales et sociales de troubles affectifs. Le triomphe quasi-total des critères exclusivement commerciaux dans les grands moyens de communication est d'autant plus inquiétant qu'il résulte d'une politique délibérée amenant un affaiblissement de la qualité culturelle, la mise en spectacle systématique de la violence, et la réification des relations entre êtres humains, montrés comme modèles implicites de société. La prise en compte de telles menaces est solidaire d'une réflexion sur le type de société à promouvoir pour favoriser l'insertion et la liberté-responsabilité de chacun, en particulier de ceux qui subissent des handicaps sociaux ou physiques. A ce niveau, les préoccupations propres de la FPF et celles de LFEEP se rejoignent dans une large mesure.
  • A chaque nouvelle période de l'histoire, à chaque mutation amenée par des démarches scientifiques et des développements technologiques, une religion éthique doit s'appliquer à des nouveaux domaines. Ainsi en est-il des progrès impressionnants réalisés ces dernières années dans le domaine de la biologie et des manipulations génétiques.

La Fédération Protestante de France estime que la maîtrise de tels problèmes participe de la responsabilité donnée aux êtres humains par Dieu pour sa création. Elle ne donne pas, dans ce domaine, des "instructions" comme le fait, en cohérence avec sa logique propre, l'Eglise catholique, mais des "éléments de réflexion" s'efforçant "d'apporter un éclairage évangélique sur des questions très difficiles... et cependant très concrètes pour nombre d'hommes et de femmes qu'il faut accompagner... dans des choix qui doivent rester les leurs" (déclaration sur la bio-éthique).

La LFEEP, de son côté se doit de rappeler que la morale laïque, ayant pris une large autonomie et des positions innovantes par rapport aux diverses morales religieuses, qui l'ont précédée et, d'une certaine manière, préparée, n'a jamais cessé, particulièrement dans les grands débats du début du XXe siècle, de mener une réflexion sur les rapports science-démocratie inséparables de toute réflexion sur l'éducation.

Si les progrès récents de la science, la conscience qu'elle a désormais de ses limites, obligent à réévaluer certaines données du problème, ils ne remettent pas en cause les principes fondamentaux de liberté individuelle à adapter au projet de construction d'une société plus juste.

  • Un des problèmes les plus urgents du pluralisme laïque d'aujourd'hui est l'accueil et l'intégration, au sein de notre pays, de nouvelles minorités culturelles et religieuses.

Pour la FPF s'il est souhaitable que la venue en France de ces nouvelles minorités entraîne, en leur sein un certain nombre de changements, (traditions qui dans un nouveau contexte perdent leur sens et risquent de se rigidifier si elles ne sont pas réinterprétées: situation de la femme, etc.), les Eglises n'en doivent pas moins "être auprès des pouvoirs publics, les avocats des minorités d'aujourd'hui... (et) appeler nos concitoyens à découvrir dans l'autre, dans tout autre, non pas la menace à sa tranquillité et à sa propre identité, mais l'enrichissement des différences" (déclaration de son président à l'UNESCO, 11 octobre 1985).

La LFEEP, de son côte, affirme en ces termes le "droit des différences": "une culture se fonde sur des références identitaires dont les langues, les religions, les rapports sociaux sont des composants essentiels. Il convient, de ce fait, d'étudier la place qui leur revient, sur des critères scientifiques et historiques dans l'appareil éducatif et les Institutions culturelles" (Congrès de Lille, 1986 - résolution finale).

  • Un nouveau pacte laïque apparaît nécessaire pour le tournant du XXe et du XXIe siècles, tenant compte à la fois des changements intervenus depuis un siècle et de la présence de nouvelles minorités.

Du point de vue de la FPF, le protestantisme doit jouer un rôle actif dans ce nouveau pacte laïque, comme il l'a fait, il y a un siècle; il doit le faire comme ensemble croyant, montrant que la référence à une foi et l'attachement à la laïcité n'ont rien d'incompatible; il doit le faire comme minorité religieuse dont l'insertion dans la société française laïque peut constituer une image positive pour de nouvelles minorités.

En entendant bien s'inspirer, comme ce fut le cas il y a un siècle, de l'apport militant du protestantisme, la LFEEP souligne l'extrême complexité des problèmes en raison de la diversité d'origine des minorités issues en partie de l'émigration et de la crise économique, en partie d'identités à base éthique plus ancienne que la France elle-même, en partie de l'évolution des moeurs et des mouvements sociaux. Un pacte laïque devra sans doute se préoccuper de renforcer l'affirmation des droits individuels acquis par la recherche des droits collectifs qui ne s'esquissent aujourd'hui qu'à travers la jurisprudence au lieu de faire l'objet de débats parlementaires.

  • Un des débats philosophiques majeurs entre les chrétiens, les agnostiques, les athées, porte sur la raison, son importance et son rôle.

De manière différente suivant les époques et les tendances théologiques, le protestantisme a, en général, considéré positivement la mise en œuvre de la raison humaine comme moyen de connaissance et maîtrise de la création. C'est pourquoi il a, le plus souvent, jugé positivement l'émergence et le développement des principales démarches scientifiques et a voulu accompagner par une réflexion théologique et éthique les progrès techniques. La raison est précieuse, son usage deviendrait cependant idolâtre si elle se trouvait détachée du substrat culturel et historique à partir duquel elle fonctionne. D'autre part, une perspective égocentrique (c'est-à-dire, en terme théologique, "pécheresse") est aussi un obstacle a une connaissance véritable. L'être humain a besoin d'intelligence et de connaissance. I1 a besoin également de régénération morale et spirituelle.

Pour la FPF il faut aussi noter que, de plus en plus, les démarches scientifiques reconnaissent elles-mêmes aboutir à des lectures interprétatives de la réalité dont aucune n'entend se présenter comme coïncidant avec la réalité elle-même. Cette position ouvre de nouvelles possibilités d'échange et de dialogue entre foi et raison, démonstration et réflexion théologique. La science ne se reconnaît plus dans la naïveté d'un certain positivisme du XlXe siècle.

La LFEEP ne peut se référer à aucune transcendance, cette référence étant à ses yeux, du strict domaine de la conscience individuelle. Pour imparfaite qu'elle soit, en raison notamment des conditions historiques dans lesquelles elle est contrainte de s'exercer, la raison apparaît néanmoins comme le seul outil permettant un dialogue au-delà des particularismes religieux, culturels, idéologiques.

"Refusant de se constituer en dogme et même en doctrine, la laïcité exige que tout engagement soit soumis à l'exercice de la raison et à l'examen sans complaisance des faits. Pour cela, il n'est pas de meilleur guide que la pensée scientifique, se remettant constamment en question" (Résolution, Congrès de Lille, 1986).

  • Sans intervenir dans le domaine propre du catéchisme, donné sur une base volontaire par les différentes Eglises, une information concernant les grandes religions ne doit pas être absente des préoccupations de l'école et de la formation permanente. La Bible, par exemple, joue un rôle trop important dans la mentalité et la culture de nombreux peuples des différents continents pour pouvoir être ignorée. Il en est de même des grands évènements religieux de l'histoire. Longtemps il a été implicitement considéré que la famille se chargeait, dans ce domaine, d'une certaine transmission de connaissance. On ne peut plus raisonner de cette manière aujourd'hui et beaucoup d'enseignants, quelle que soit par ailleurs leur conviction personnelle, en prennent conscience. "Comment parler de la Réforme sans qu'on sache ce qui est à réformer ?" se demandait, il y a deux ans, un professeur de lycée dans les colonnes du Monde de l'Education (novembre 1986).

Pour la FPF, il est souhaitable que l'enseignement qui sera donné ne soit ni normatif ni polémique, mais respectueux des consciences des enfants et des adultes, ouvert à leur différence. Plus généralement, le but de l'éducation publique consistera à apprendre à chacun à savoir puiser à ses propres ressources culturelles et spirituelles sans se fermer à la richesse de celles des autres. Cela est un principe qui devrait être également proposé aux entreprises de communication.

La LFEEP, considérant que les antagonismes irréductibles existant au début du XXe siècle avaient perdu de leur force, a affirmé, dans la résolution finale de l'Assemblée Générale de Montpellier(1982), que l'introduction de la religion dans les programmes ne serait plus de nos jours un élément de discorde, à condition que contenus et méthodes fassent l'objet d'un examen approfondi. Désormais, à nos yeux tout ce qui participe "de l'ensemble du champ des connaissances sans exclusive, incluant les idéologies, les philosophies, les religions..." (Montpellier, 1982), relève de la responsabilité du système éducatif, qui a pour mission d'informer avec le maximum de rigueur, l'activité missionnaire restant dans un cadre à redéfinir, strictement optionnelle.

IV. CONCLUSION

La FPF et la LFEEF souhaitent continuer dans la pleine autonomie de leurs positions respectives, un dialogue portant à la fois sur la forme et le contenu que pourrait prendre un nouveau pacte laïque et sur un certain nombre de problèmes éthiques et sociaux qui leur paraissent nécessiter une réflexion d'ensemble. Ce dialogue, loin d'être exclusif, se situe dans le cadre de confrontations plus générales que les deux organismes peuvent avoir avec différentes familles de pensée.

Source(s) : FPF;FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE;
Date de parution : avril 1989