Une morale peut en cacher une autre

 

La nécessité de la morale à l'école va plus loin qu'un simple enseignement parmi d'autres. Il doit faciliter la réflexion de l'ensemble de la société. Entretien avec Jean Baubérot*. Et la civilité, et l'attitude des jeunes? Deuxième volet de notre enquête.

Propos recueillis par Rémy HEBDING

Comment envisager l'enseignement de la morale à l'école ? En vue d'une action efficace sur les comportements tout en sachant les limites de tout enseignement ?

Jean Baubérot : Lorsqu'on parle d'enseignement de la morale à l'école, on entend éducation à la citoyenneté. Une autre orientation insiste plus sur les comportements, c'est-à-dire la morale interpersonnelle les relations avec les autres. Mon constat est qu'il faut arriver à lier et articuler les deux. C'est là que la morale à l'école va plus loin que ce que certains croient. Cela débouche sur un discours un peu autocritique de la société sur elle-même. On ne peut pas dissocier morale interpersonnelle et morale sociale.

Deuxième condition de crédibilité l'efficacité sur les comportements sera peut-être d'autant plus forte qu'elle sera relativement indirecte. Au siècle dernier, comme au début de celui-ci, la leçon de morale était d'abord une leçon de vocabulaire, de logique aussi cause, action, conséquences. Tel comportement ayant telle conséquence. Exemple si des gamins détruisent une cabine téléphonique, cela empêchera une personne âgée de téléphoner. On leur fait réfléchir à des conséquences sur lesquelles, spontanément, ils ne pensent pas. Autrement dit, pour moi, l'enseignement de la morale à l'école doit permettre aux élèves de se poser des questions morales, d'avoir des instruments donnant accès à une réflexion morale.

On oppose toujours enseignement et choix. Or, pour moi, au contraire, tout le problème est d'articuler les deux. De pratiquer un enseignement qui ne fasse pas l'économie du choix. Le choix moral, pas plus que la maîtrise de sa vie, n'est quelque chose de naturel. Cela demande des acquis, des connaissances, une réflexion. C'est à école de donner des outils pour tout cela.

Toute morale implique une mémoire. Or les médias se concentrent sur l'instant. Ce qui ne va pas sans influer sur le mode de pensée des jeunes...

Lorsqu'on parle d'enseignement de la morale, on pense qu'il s'agit d'une simple transmission aux jeunes de valeurs que les adultes posséderaient. Il ne s'agit pas de cela il s'agit plutôt de déboucher sur un discours autocritique de la société sur elle-même. Or un enseignement de la morale va devoir dire que dans tout changement social coexistent des acquis et des risques de pertes. Dans le changement social accompagnant l'influence grandissante des médias, il y a des gains en termes de rapidité d'information, d'extension de l'espace public. Mais ceci se paye au prix d'un rétrécissement du temps. La tâche de l'école est d'apporter une dimension différente de celle proposée par les médias. On aidera les élèves à se repérer dans la forêt d'offre médiatique. C'est là que l'école a à repenser son rôle dans une situation de contrepouvoir faciliter une gymnastique intellectuelle pour l'enfant, l'adolescent, l'adulte, entre le type de connaissance acquis par les médias et la nécessaire sauvegarde d'autres types de connaissance.

Il s'agit là d'un enjeu non seulement moral mais culturel d'une grande importance.

La morale (dans son enseignement) ne serait-elle valable que pour les enseignés? Ceux-ci sont insérés dans une société sans grandes références morales.

On ne peut pas se limiter à poser la question en termes de transmission de valeurs à des jeunes. On ne transmet bien que des valeurs auxquelles on croit d'une manière ou d'une autre. Donc, le problème de l'enseignement de la morale est un problème posé à l'ensemble de la société. Il l'oblige à une réflexion sur les fondements moraux du lien social.

Fondamentalement, on a à se poser deux problèmes. Le premier comment arrive-t-on à s'informer, à avoir une connaissance de l'immatériel ? Les problèmes économiques, sociaux - liés à du matériel - font l'objet de larges débats, alors que l'immatériel ne bénéficie pas d'un même traitement. Un drapeau n'est pas seulement un bout de tissu. Dans toute société existent des signes, des symboles, des rites - religieux ou non - dont la valeur principale est immatérielle faisant fonctionner la société comme société.

Le second problème consiste à réfléchir sur ce qu'est la morale. Il faut à la fois être pour et contre la morale. Elle est indispensable à la liberté de chacun si la société ne repose pas sur des bases morales, c'est la loi de la jungle, seul le rapport de forces prévaut. En même temps, si la morale devient trop envahissante, consensuelle, fondée sur l'indignation immédiate et évacuant toute la complexité de l'analyse, de la connaissance, on aboutit à un ordre moral. Celui-ci peut être politique mais aussi journalistique et médiatique jugements plus ou moins sommaires, subjectifs et non discutés, non débattus. Les journalistes imposant alors arbitrairement leur jugement à la société.

La société passe souvent d'un extrême à l'autre. Je suis affolé par cette liste d'hôpitaux publiée récemment par un magazine. Lorsqu'un établissement enregistre un nombre de morts supérieur à la moyenne, il est stigmatisé comme étant un mauvais hôpital. Or on sait très bien qu'on peut être hospitalisé pour une appendicite comme pour un cancer. Isoler un paramètre et porter un jugement moral sur les établissements ayant dépassé un quota me semble typique d'une réduction moraliste faisant l'économie de la complexité d'une situation, de la nécessité d'analyser cette complexité. Sous prétexte de statistiques et de chiffres, on en arrive à des jugements moraux sommaires et injustes. Ce qui aboutit à des effets contre-productifs. Du coup, aucun hôpital ne voudra accueillir les cancéreux puisqu'ils font "monter" Ies statistiques de mortalité.

Il faut vraiment que la société ait un rapport double à la morale. Qu'elle ait une réflexion riche et diversifiée, tout en se méfiant des indignations sommaires, des émotions consensuelles.

Ce qui paraissait intolérable il y a un siècle a pu se confirmer aujourd'hui. Exemples l'antisémitisme, l'affaire Dreyfus, le nationalisme... Mais, inversement, on jugeait que les congrégations étaient inacceptables les personnes faisaient des voeux et aliénaient ainsi leur liberté. C'est ainsi que le "petit père" Combes a interdit aux congrégations d'enseigner. On voit très bien aujourd'hui le caractère sommaire de cette forme d'intolérable. Il ne prenait pas en compte le droit de tout être humain à s'engager religieusement. C'était une réflexion beaucoup trop unilatérale et sommaire.

Je suis très sensible actuellement au risque de stigmatisation des gens pour la seule raison qu'ils n'entrent pas dans une morale commune, centriste, de qualité médiocre pour pouvoir être consensuelle. Il nous faut assurer le droit de faire avancer les choses par des paroles un peu étonnantes face à des indignations trop faciles, trop sommaires, trop immédiates.

*Auteur de La morale laïque contre l'ordre moral. Seuil, 1997.
Voir Réforme n° 2717 et 2718 des 8-14 mai et 15-21 mai 1997.

Sondage : la morale selon les jeunes

On dit - et on pense - que les jeunes sont bruyants, qu'ils refusent ce qu'on pourrait nommer politesse ou bonnes manières mais se plaisent dans la vulgarité, la grossièreté, l'insulte... Pour le vérifier, nous présentons un rapide sondage auprès d'adolescents de banlieue qui désignent ce qu'ils jugent inadmissible dans le comportement à l'égard des autres. Un groupe de 35 jeunes (19 filles et 16 garçons) interrogés anonymement, donc des réponses sans aucune prétention scientifique, mais qui annulent bon nombre des jugements portés sur eux. Alors des jeunes très divers, mais sûrement pas une jeunesse monolithique.

Première grosse surprise pour 80 % d'entre eux, ce qui les gêne le plus chez leurs voisins, c'est le bruit tard le soir ou la nuit, musique et télé en tête mais aussi perceuse du dimanche matin ! Deuxième grief encore plus inattendu un sur trois se plaint qu'on ne réponde pas à son bonjour, qu'on l'ignore délibérément ! Les autres reproches sont plus dispersés saleté, crottes des chiens ou encore invasion dans la vie privée des autres. De la part des camarades de classe et des copains, le plus insupportable c'est l'hypocrisie (47 %) - ne pas garder les secrets et parler dans notre dos -, suivie de l'agressivité et des moqueries (25 %), surtout quand elles visent un échec scolaire ou un défaut physique. Enfin, dans la rue, 53 % n'admettent pas d'être bousculés, surtout quand on ne s'en excuse pas et 20 % critiquent ceux qui refusent de laisser leur place aux femmes enceintes et aux vieillards.

Quant aux " actes inadmissibles " qu'ils avouent commettre eux-mêmes, c'est faire du bruit - musique avant tout - pour 32 %, mais en ajoutant aussitôt que c'est dans la journée et qu'on essaie de faire attention aux voisins. Défaut seulement uniquement féminin ici, l'hypocrisie (22 %) mais en réponse à une situation intenable ou à une hypocrisie antérieure ! Quelques-uns (10 %) ne commettent jamais de tels actes. Pour 5 %, ils n'y cèdent que de façon involontaire, par énervement ou par mauvaise humeur. Comme on le voit, les bonnes excuses ne leur manquent pas. Enfin, quand ils définissent ce que serait un comportement moral à l'égard d'autrui, ils parlent d'être tolérants, ouverts, présents en cas de coup dur, mais aussi discrets, bref au-dessus de tout soupçon. Mais le mot qui revient dans presque toutes les réponses est " respect ", avec cette jolie formule "Respecter les gens tels qu'ils sont (même s'ils sont dignes de non-respect)". Ce qui est "tout le contraire d'aujourd'hui mais permettrait peut-être d'améliorer la société".

Marie-Louise BERNASCONI

Source : REFORME;2739
Date de parution :15 octobre 1997