Conflit irakien : Bush et la confusion Eglises-Etat

Les Eglises ont pris une part active dans la dénonciation de la politique américaine menant au conflit avec l'Irak. Elles ont participé à ce large mouvement de l'opinion publique en faveur de la paix. Et aujourd'hui, alors que la guerre est annoncée ? Entretien avec Jean-Arnold de Clermont.

Jean-Arnold de Clermont est président de la Fédération protestante de France.

Propos recueillis par Rémy HEBDING

A l'heure où le conflit entre les USA et l'Irak se concrétise militairement, quelle est la position de la Fédération protestante de France ?

Jean-Arnold de Clermont : Nous partageons avec les Eglises américaines et la quasi-totalité des Eglises en Europe, et bien d'autres Eglises dans le monde, un sentiment profond d'échec : ne pas avoir réussi à faire entendre au président Bush et à son gouvernement qu'il y avait une autre voie possible que celle dans laquelle il s'est engagé. Ce faisant, il met en péril bien des aspects de ce qu'est l'ordre mondial établi après la Deuxième Guerre mondiale. Si toutefois nous devons avoir une vision aussi catégorique sur l'administration de M. Bush, une administration finalement temporaire. Les choses peuvent revenir à un ordre plus normal dans quelque temps.
Ensuite, nous sommes très préoccupés par le sort de la population irakienne. Nous allons nous trouver tous engagés dans la nécessité d'apporter le plus vite possible secours aux réfugiés. On annonce déjà des flots de réfugiés en Jordanie, en Iran... Une autre préoccupation : celle concernant les chrétiens d'Irak. Mgr Whalon, évêque épiscopalien, s'est rendu en Irak il y a quelques jours. Il en est revenu en faisant état de la grande inquiétude des chrétiens. Pour l'instant, ces derniers ne subissent aucun tort de la part de leurs voisins musulmans, mais une majorité chiite s'installant en Irak constitue un très fort sujet de crainte. Au-delà, notre sentiment est qu'il faut, sans attendre, nous engager les uns et les autres dans un effort pour faire cesser la guerre le plus tôt possible et, surtout, appeler les différents gouvernements du monde à accorder aux Nations unies le suivi de cette catastrophe guerrière. C'est-à-dire : au lieu d'un protectorat américain pour l'Irak un gouvernement provisoire des Nations unies. C'est une cause qui semble être perdue d'avance, mais il faut être cohérent avec ce que nous avons déclaré précédemment. Nous n'avons pas à sacraliser les Nations unies, mais cela demeure le lieu où le droit international et le pluralisme peuvent proposer une hypothèse de sortie de crise plus fiable que l'impérialisme américain.

N'y a-t-il pas la crainte de voir cet impérialisme américain, défini aussi comme un "messianisme politico-religieux", propager une image vraiment négative du christianisme ?

Il s'agit là d'une triple interrogation pour les Eglises protestantes. D'abord, nous n'avons pas le droit de généraliser et de dire : les Etats-Unis, c'est comme cela. Nous savons trop bien que par les contacts que nous avons avec les Eglises du Conseil national des Eglises aux Etats-Unis, de même qu'avec l'Eglise catholique, avec même des Eglises dites "fondamentalistes", qu'elles ne partagent pas cette vision du monde développée par M. Bush et son gouvernement.
La deuxième interrogation : nous ne devons pas confondre cette religion civile développée par M. Bush et une position chrétienne. Il nous faut travailler à faire entendre que ce que le président américain développe, c'est le remplacement du Sauveur par l'Amérique (1). Il s'agit là, réellement, d'une idolâtrie. L'Amérique est alors érigée en objet de culte par les Américains eux-mêmes. Cette dimension doit être dénoncée : l'Amérique prend alors la place de Dieu.
Toujours sur le plan théologique, il nous faut aussi dénoncer une vision du bien et du mal où le pouvoir politique se met à la place de Dieu pour dire le bien et le mal. Il nous faut avoir à l'esprit la parabole du bon grain et de l'ivraie : elle nous enseigne à nous remettre à notre place, à discerner en nous et autour de nous ce qui est mauvais, tout en sachant que tout se trouve mêlé. Nous n'avons pas à nous mettre à la place de Dieu dans le jugement des affaires du monde.
Un troisième défi tourne autour du fondamentalisme, assimilé en France aux évangéliques. Il faut être prudent dans ce genre de dénominations : il y a quelques années, il était de bon ton de dénoncer les sectes, désormais on parlera des fondamentalistes. Cette généralisation est dangereuse car le fondamentalisme est une façon d'aborder la foi chrétienne avec le support de convictions morales, un certain nombre de principes fondamentaux comme l'inhérence de la Bible, retenus au début du XXe siècle par un certain nombre d'Eglises. Cela n'amène pas nécessairement à une vision du monde bien définie. Cela mène beaucoup plus à une privatisation de la religion.

Dans la politique de George W. Bush existe une certaine confusion dans la relation Eglises-Etat.

Cette remarque surgit au coeur des débats que nous avons actuellement en France autour du problème de la laïcité. Pour nous, il n'y a pas de contradiction dans la dénonciation de la confusion Eglises-Etat de Bush et notre demande d'une foi non cantonnée dans le domaine privé. Nous plaidons pour son expression dans le domaine social, culturel, politique, économique. Mais la foi ne peut pas accepter de se présenter comme totalisante. Elle est de l'ordre de la proposition. Elle ne peut pas être de l'ordre du magistère, c'est-à-dire du gouvernement. Je suis choqué lorsque John Ashcroft, attorney général aux Etats-Unis, dit devoir se soumettre de préférence à la loi de Dieu plutôt qu'à la loi des hommes. Or, lorsqu'on a une fonction à exercer, on l'exerce dans le cadre politiquement et juridiquement donné. Et l'on soumet sa personne à ce cadre fixé.
En France, la politique de Bush aura certainement des répercussions sur les débats français. Elle va conforter un certain nombre de défenseurs purs et durs de la laïcité dans leurs positions. Ceux-ci diront : rien de bon ne peut venir des religions. Voyez Ben Laden, Bush... Même si nous savons qu'il en est autrement.

Ceci alors que les pères fondateurs des Etats-Unis avaient une vision moins religieuse qu'il n'y paraît.

Le deuxième amendement de la Constitution américaine interdit à l'Etat d'interférer dans les affaires d'une religion quelle qu'elle soit. Existent l'affirmation d'une forte séparation des Eglises et de l'Etat ainsi qu'une volonté, pour le pouvoir politique, de ne pas interférer dans le domaine religieux. La confusion des deux domaines représente bien le danger de la position de Bush.

Cette religiosité civile a la prétention d'être universelle, c'est-à-dire de s'imposer à tous.

En plus doublée d'une "pax americana", d'une "democratia universalis"... Cela est extrêmement dangereux.

Comme si les militaires américains pouvaient transporter la démocratie dans leur paquetage...

Dans un pays politiquement ingérable immédiatement, avec une majorité de chiites, des sunnites, des Kurdes, une petite minorité de chrétiens... Le président Bush pense que la démocratie pourra s'imposer dans un pays sans passé démocratique. Cela montre une ignorance affligeante du contexte.

Quel est le sentiment des Eglises américaines aujourd'hui ?

J'imagine la terrible déception des Eglises américaines qui se sont mobilisées pour faire changer la position de Bush, avec le fort soutien des Eglises européennes. Nous avons appris à être beaucoup plus en relation avec elles. Il en restera quelque chose dans les années à venir. Il faut également se réjouir d'une mobilisation des opinions publiques sans grand précédent : aux Etats-Unis, en Australie, en Espagne, en Grande-Bretagne, et dans les différents pays européens. Je suis dès à présent en relation avec la commission des relations internationales du Conseil oecuménique des Eglises car nous devons, dans les jours qui viennent, nous organiser sur le plan des secours, sur tout ce qui peut être fait pour arrêter la guerre le plus tôt possible, pour relancer un processus international aux Nations unies autour de la situation en Irak et dans le Moyen-Orient.

(1). Voir l'entretien avec Sébastien Fath dans "Réforme" de la semaine dernière.
http://www.reforme.net

Source(s) : REFORME;
Date de parution : mars 2003