L'Europe en quête de son identité

Auteur(s) : HEBDING Rémy;

L'allusion à une référence religieuse dans le texte du préambule de la Constitution de l'Europe ravive les réflexes d'un laïcisme exacerbé dont les Français ont le secret. L'ignorance volontaire du fait religieux peut mener à l'occultation d'une mémoire pourtant nécessaire à toute projection dans le futur.

Rémy HEBDING

Les difficultés rencontrées pour la rédaction du préambule de la Constitution de l'Europe sont révélatrices "de tout ce ce qu'on a laissé dans les placards de l'histoire de la construction européenne" (1). Selon le sociologue Dominique Wolton, les retenues et les hésitations par rapport à l'inclusion d'une référence religieuse dans le texte montrent bien cette crispation typiquement française dès que ces problèmes sont évoqués sur la place publique. Comme si la reconnaissance de racines religieuses faisant partie du patrimoine culturel des Européens pouvait de quelque manière entraver leur liberté. Reconnaître ses origines est une chose, opter pour une confession de foi aujourd'hui en est une autre. "Croire les questions religieuses réglées est le plus sûr moyen pour qu'elles fassent un retour de manière violente. Au Moyen-Orient, on a voulu forcer les peuples à être trop modernes, cela a fait le terreau du fondamentalisme religieux", complète le sociologue.

Des valeurs communes

En 2000, lors de la discussion du préambule de la Charte des droits fondamentaux, le même type d'attitude s'était manifesté. Cela avait donné lieu, dans le texte en débat à cette époque, à la référence faite au "patrimoine spirituel et moral" de l'Union. Allusion bien fade à ce qui peut constituer le socle culturel de l'Europe. Mais la version allemande du même texte n'hésitait pas à mentionner, d'une manière plus précise, l'héritage "spirituel-religieux". Cela prouve, s'il en était besoin, l'approche différente du même phénomène de chaque côté du Rhin. Et explique le constant malentendu entre la France et d'autres pays de l'Union européenne dès qu'il est question de cerner les contours d'un espace culturel et religieux propre aux habitants du même continent.
Ceux-ci n'ont pas seulement en commun des limites géographiques, ils partagent des valeurs communes forgées tout au long d'une histoire difficile à passer sous silence. L'ignorer ou l'édulcorer contribue à lui faire perdre de sa spécificité et de sa singularité. Car cette histoire est bien particulière, marquée par un fait religieux qui ne l'a pas ignorée, l'a façonnée et lui a donné l'occasion de construire son identité. Comme le précise Jean-Paul Willaime, sociologue des religions : "Ce n'est pas parce que l'Europe se réfère à des valeurs universelles qu'elle ne doit pas dire sa singularité." Ces valeurs ne se sont pas constituées sans conflits : les guerres de Religion sont là pour nous le rappeler. Cette pacification des oppositions religieuses ne s'est pas réalisée spontanément. Il a fallu un long cheminement fait d'oppositions sanglantes pour enfin établir les bases d'une autonomie du politique et du religieux. Cela a demandé du temps pour finalement donner naissance à une forme de laïcité propre à l'Europe, même si elle connaît des accentuations différentes dans chaque pays. La reconnaissance du libre examen, pouvoir choisir sa religion dans un contexte démocratique sont des caractéristiques des sociétés pluralistes. Elles participent de cette exception européenne dont l'enseignement a été exporté au-delà des mers. Mais cela n'a été rendu possible que grâce à cette constante référence au terreau culturel dont l'histoire du vieux continent rend compte.
Curieusement, c'est au moment où l'Union européenne cherche à dépasser l'intégration économique tout en voulant s'affirmer sur le plan politique qu'elle se heurte à l'épineuse interrogation relative à son identité. Et plus elle voudra ne pas en rester à un espace de libre-échange économique, plus elle ne pourra se dérober à définir sa singularité.

Description n'est pas adhésion

Que l'Europe ait joué un rôle décisif dans l'émergence des valeurs universelles des droits de l'homme et du citoyen ne fait aucun doute. Mais celles-ci, justement en raison de leur universalité, ne lui appartiennent plus en propre. Elles font désormais partie du patrimoine commun de l'humanité. Comme le précise Jean-Paul Willaime, "ce ne sont pas ces valeurs elles-mêmes qui définissent le mieux sa personnalité, mais la manière dont elle se les ait appropriées au cours de l'histoire et dont elles continuent à les faire vivre". Il s'agit seulement de décliner le parcours historique ayant mené au paysage culturel actuel. Décrire un itinéraire ne saurait être assimilé à une quelconque adhésion aux paysages visités. "Dire d'où l'on vient est une contribution essentielle à la transmission même des valeurs fondamentales qui servent de socle aux sociétés démocratiques."
Ne pas révéler les sources de cette identité européenne contribue à répandre cette amnésie généralisée propre à tous les amalgames et à toutes les idées approximatives. Pour qu'un héritage puisse être transmis, il est essentiel de ne pas en oublier une des composantes essentielles. Sinon, il s'agit d'"un héritage sans visage", sans la moindre consistance, propre à rejoindre cette mondialisation des consciences, sans repères et sans mémoire. "Un universalisme abstrait, sans visages, qui réduirait l'Europe à une société d'individus ayant des droits économiques et socio-politiques, risque de dissoudre l'Europe dans l'internationalisation des échanges." Et plus l'Europe sera appelée à s'élargir, plus la définition d'une identité commune devra gagner en précision. Pour éviter de donner l'impression d'être un club chrétien, elle ne peut ignorer ses mémoires plurielles : juive, chrétienne, musulmane, humaniste... Et ceci en intégrant la dimension conflictuelle de ces héritages. Ce sont les affrontements qui, tout au cours de l'histoire, ont donné à l'Europe son visage actuel. La laïcité, comme manière de vivre l'autonomie respective du politique et du religieux, est née de cette tension entre la responsabilité citoyenne et l'engagement religieux.
Il en est de même de l'athéisme, difficilement concevable dans une autre sphère culturelle. De même en ce qui concerne toute critique rationnelle. Tous ces modes de pensée s'avèrent redevables d'un héritage commun où les religions ont joué une part active. Et c'est en comprenant ce cheminement original que d'autres cultures peuvent en devenir les bénéficiaires. Nous sommes ici bien loin de cette référence plate et administrative de l'Europe à son "patrimoine spirituel et moral", selon le préambule de la Charte des droits fondamentaux. Rappeler cet enracinement devrait permettre à l'Union européenne de dépasser le cap utilitariste du tout économique pris dans une mondialisation niveleuse et anonyme. A l'heure de la mondialisation, l'Europe ne sera assurée de son avenir que si elle sait assumer la mémoire de ses origines.

(1). "Libération" du 28 février.


Les propositions des Eglises

Depuis le début de la Convention sur l'avenir de l'Europe en mars 2002, la commission Eglise et Société de la KEK (Conférence des Eglises européennes) suit au jour le jour l'évolution des réflexions et travaux. Elle apporte ses contributions écrites et orales et entretient des contacts avec un grand nombre de membres de la Convention pour leur faire part de ses préoccupations et souhaits.
Conjointement avec la COMECE (Commission des épiscopats de la Communauté européenne), la commission Eglise et Société de la KEK plaide pour que figure dans le traité la place des Eglises et des associations ou communautés religieuses, par exemple dans une clause traitant de l'identité nationale des Etats membres. Une solution bienvenue serait d'inclure dans le traité la déclaration n° 11 annexée au traité d'Amsterdam qui stipule : "L'Union européenne respecte et ne préjuge pas le statut dont bénéficient, en vertu du droit national, les Eglises et associations ou communautés religieuses dans les Etats membres. L'Union européenne respecte également le statut des organisations philosophiques et non confessionnelles."
La commission Eglise et Société plaide aussi pour que la contribution de la dimension éthique et religieuse à l'histoire et à l'évolution de l'Europe soit mentionnée d'une manière ou d'une autre, par exemple dans un préambule à un traité constitutionnel.

Richard Fischer
secrétaire exécutif de la commission Eglise et Société de la KEK (Conférence des Eglises européennes).

http://www.reforme.net

Source(s) : REFORME;
Date de parution : avril 2003