Approche laïque de la religion : un non-sens ou un espoir?

Auteur : WIDMANN, J.C.

Cet article est le commentaire d'une publication récente de I'lnstitut National de Recherche Pédagogique, Médias et approche laïque de l'héritage culturel religieux . Celle-ci rassemble les communications faites lors d'un colloque sur ce sujet qui s'est tenu à Paris en février 94. Elle fait aussi une place aux débats qui ont accompagné ces communications et se termine par une bibliographie-filmographie, susceptible de rendre de grands services, qui porte sur l'histoire, la philosophie, la sociologie des religions, le problème de la culture religieuse à l'école, la laïcité, l'islam, l'approche psychanalytique de la Bible, les médias. Même la revue Foi-Education est citée. C'est dire le sérieux de l'ouvrage! Ce colloque, auquel ont participé pédagogues, philosophes et hommes des médias, croyants et incroyants, est parti de l'idée qu'il n'est plus possible aujourd'hui de tenir séparés la culture laïque et le patrimoine religieux; il avait donc pour objet d'examiner si le lien entre les deux pôles pouvait être restauré et comment, une attention particulière étant portée à l'école et aux médias.

Pour une laïcité réconciliée avec la religion

Se voulant fondée sur la raison , la tradition laïque française a pratiquement coupé les ponts avec la culture religieuse, sans se rendre compte, selon le professeur Daniel Sibony, psychanaliste, qu'elle privait ainsi les gens de tout ce qui concerne l'origine et donc l'identité de leurs groupes. Jean Baubérot et Jean Canne dénoncent pour leur part la banalité et la superficialité de la culture de masse que véhicule la télévision "laïque".

Cette conception étriquée de la laïcité vient, selon Baubérot, d'un souci d'apaisement de la part des républicains au pouvoir il y a un siècle. Dominique Wolton y voit aujourd'hui l'attitude défensive d'une laïcité qui n'a plus la confiance de jadis dans les bienfaits de la modernité. "Le triomphe de la modernité, dit-il, est trop triste et trop gris du point de vue esthétique pour qu'on puisse se passer d'une perspective transcendante, même si on est athée". C'est pourquoi la laïcité doit évoquer "le sens du vivre ensemble", affirme Jean Caune. Et André Senik précise : "Sans renoncer à elle-même, la rationalité doit s'ouvrir à quelque chose qu'on peut appeler la transcendance. Daniel Sibony montre comment il est possible d'utiliser la Bible sans la nécessité de croire en un Dieu personnel et hors tout emprise d'autorités d'Eglise. Par exemple, l'histoire du sacrifice d'Abraham intéresse des psychanalystes s'interrogeant sur le rapport sacrificiel entre père et fils. Des artistes lisent avec surprise et profit les pages de la Genèse sur le Création. Les Dix commandements peuvent aussi être lus entendus hors de tout cadre religieux et constituer le fondement d'une éthique, le divin étant considéré comme "àl'horizon de l'homme, son rapport  ce qu'il ne peut pas créer lui-même". Dans une direction analogue, Emile Malet, directeur de la revue Passages, pense que l'on peut et doit dépasser l'opposition stérile des dogmatiques laïc et religieux. Il voit dans la pensée Juive un souci de l'autre qui rend possible le dialogue et le subjectivisme. Jean Baubérot n'en est pas éloigné quand il voit dans la religion le moyen de briser le "totalitarisme" du langage rationnel, lequel cependant ne doit pas être abandonné.

Pour Daniel Sibony comme pour Dominique Wolton, l'enjeu du rapprochement préconisé entre les religions et l'espace public et laïc n'est rien moins que la paix civile. A une époque où la mondialisation de l'économie et de la culture désarçonne les plus faibles, sortir les religions de la marginalité c'est parer aux risques de fondamentalismes ou d'intégrismes qu'une telle situation favorise et, plus précisément pour ce qui nous concerne, c'est faciliter la construction de l'Europe.

Reste à savoir si ce rapprochement est possible; il y a eu sur ce sujet le point de vue de l'historien en la personne de Baubérot. Il montre le rôle de la tradition démocratique anglosaxonne dans l'acceptation du pluralisme religieux à l'intérieur des Etats et, plus tard, celui de l'échec de la tentative unificatrice et totalitaire de Vatican I devant lequel le camp laïc a su ne pas abuser de sa victoire. C'est ainsi que Jules Ferry admet le catéchisme et lui réserve le jeudi.

Concernant la situation présente, il s'agit de savoir si les Eglises se prêtent ou non au dialogue avec les courants intellectuels ou spirituels autres. Le colloque a entendu sur ce sujet les réponses positives de deux catholiques, Michel Souchon, de la revue Etudes, et Noël Copin, ancien directeur de La Croix. L'ouverture de ce dernier apparaît dans ce propos : "Comme chrétien, parce que je crois en un Dieu qui a crée l'homme à son image, j'ai foi en l'homme. Il me semble que c'est sur cette foi en l'homme que nous devons nous retrouver, croyants et incroyants". Et dans celui-ci :"Devant le Christ crucifié la certitude était que le Christ était mort et le pari qu'il était fils de Dieu ... La foi est un pari".

Les lieux du dialogue entre laïcité et religions

Il s'agit de l'école et des médias. Concernant l'école, la question s'est posée de savoir s'il n'y avait pas danger de troubler certains élèves dans leurs convictions par une présentation trop critique de leurs religions :" Dira-t-on que le monde n'a pas été fait en sept jours ?". Ce danger a été reconnu, mais relativisé par l'existence d'un autre un tel respect des croyances que l'enseignant s'interdirait les considérations rationnelles les plus évidentes. Ajoutons sur l'école cette position de Dominique Wolton :" l'enseignement de l'histoire des religions est une réponse au problème actuel du multiculturalisme; il faut beaucoup d'information religieuse, dit-il, pour réduire la peur de l'autre.

La question des rapports entre médias et religions figurait explicitement dans le programme du colloque. En fait il s'est surtout agi de la télévision. On l'a beaucoup critiquée dans sa nature même. Emile Malet oppose le dogmatisme de l'image à la liberté critique laissée par l'écrit et voit dans l'usage de la"télé" l'une des raisons de l'affadissement du débat démocratique. Pour Baubérot, le mal ne vient pas de l'image en soi, mais de la saturation d'images que nous subissons. Ce qu'il reproche à la télévision est d'imposer une culture de "l'instantané" qui tue la réflexion et aussi d'éliminer pratiquement toute idée non consensuelle, toute originalité.

Sur la façon dont la télévision rend compte des faits religieux, des avis très divers ont été exprimés. D'une part il semblerait que tout soit fait pour les marginaliser (on pense aux brèves émissions du dimanche matin, chaque religion reconnue occupant sagement son créneau, "Agapé" faisant exception), pour les caricaturer aussi, l'lslam se confondant avec ses extrémistes, le catholicisme avec le refus de la modernité. D'un autre côté, on a pu remarquer l'apparition souvent positive du fait religieux dans des émissions sur des problèmes de société ("Bas les masques", par exemple), l'intérêt aussi de certains films de fiction où des thèmes religieux apparaissent (avec plus ou moins de bonheur, même si c'est par "Les dix commandements" que les jeunes Français connaissent Moïse, à ce qu'on dit !). Les autorités d'Eglises entretiennent avec les responsables de la télévision des relations difficiles ... parce qu'elles ne les contrôlent pas ! "Tant mieux", dit Daniel Beresniak, écrivain, qui redoute la langue de bois des institutions d'Eglise et la liberté à l'américaine qui est coexistence de communautés constituées en ilots totalitaires.

Conclusion

Au terme de ce compte rendu, je souligne l'intérêt de cette brochure en ce que la défense de la religion à l'école n'y est pas motivée seulement par des nécessités culturelles et morales mais présentée comme accordée à la modernité et profondément conforme à une laïcité enfin majeure.

Il me paraît en même temps légitime de discuter la vision de la religion qui ressort de ces débats. En effet, n'est-ce pas finalement une "religion non religieuse" qui nous est proposée ? Une religion sans foi nécessaire, réservoir de symboles et métaphores, pour asseoir la sagesse dont notre société occidentale aurait un urgent besoin.

Si c'est bien de cela qu'il s'agit, on se demande quel sort est fait à la présentation des religions historiques, seules susceptibles de rattacher les jeunes générations à leur passé. Curieusement, il ne semble pas que la différence entre ces deux démarches soit apparue dans le colloque. Le débat est donc à poursuivre.

Jean-Claude Widmann

Source FOI EDUCATION;
Date de parution : juillet-octobre 1996