Responsabilités internationales et crises : les religions et le gouvernement mondial

Auteur(s) : STEWART Jacques

Pasteur Jacques Stewart, Président de la Fédération Protestante de France

L'ampleur du titre de cette table-ronde m'impressionne autant que l'autorité des compétences et des expériences des intervenants que l'on m'a demandé de rejoindre ici. Je suis bien peu qualifié pour apporter une contribution originale ou utile où ce débat et plus particulièrement encore à propos d'un hypothétique gouvernement mondial.
La diversité et la complexité des tâches confiées à l'organisation des Nations-Unies - qui représente l'un des plus forts symboles des capacités de solidarité et de paix dans le monde me paraissent devoir prioritairement retenir notre attention et rassembler nos efforts. Mon modeste témoignage s'attachera plutôt à souligner quelques dimensions du rôle que les religions peuvent assumer dans la consolidation permanente nécessaire des liens de la responsabilité internationale.
L'aventure de cette responsabilité de solidarité est celle d'une construction qui ne sera jamais définitivement assurée, qui affrontera toujours de nouvelles divisions et de nouvelles crises. Nous sommes ensemble, communautés et institutions politiques et religieuses ou humanitaires, appelés à oeuvrer dans le provisoire, tout en ayant bien sûr le souci du long terme.
Les bouleversements de l'Europe ces dernières années, l'effondrement du bloc communiste, la fin des séparations entre pays de l'Est et pays de l'Ouest, la guerre du Golfe, les effets du nouvel ordre économique mondial, la tragédie du Rwanda... introduisent de redoutables et nouvelles problématiques qui appellent à oeuvrer dans la présente actualité avec une intelligence renouvelée de nos responsabilités particulières et communes.

Nous avons besoin de paroles fortes, de messages mobilisateurs pour être entrainés mais la responsabilité internationale ne s'impose pas forcément ou seulement à partir de déclarations communes solennelles rassemblant même les plus hautes autorités de toutes les familles de pensée. Elle ne jaillit pas de consensus éthiques à portée universelle, aussi utiles soient-ils à rechercher.

La responsabilité internationale se construit davantage, je crois, à la base, localement, par le témoignage de femmes et d'hommes d'appartenances ethniques et idéologiques différentes, qui font de la force de leurs convictions (de leurs visions communes comme aussi de leurs divergences reconnues, assumées réciproquement) - une synergie de vigilance et d'actions pour défaire les engrenages de la discrimination, de la misère, de la marginalisation sociale et culturelle, sources de crises.

Ce sens et cet exercice-là de la responsabilité sont à l'oeuvre déjà en quantité de lieux de la terre et de milieux culturels différents. Je pense entre autres et pour ne citer qu'un seul exemple à l'immense réseau de groupes de partage et d'action dont des femmes prennent l'initiative, (groupes de solidarité active, de formation civique, communication par delà les séparations crées par la violence et le ressentiment, groupes qui préparent l'avenir, le temps du survivre ensemble qui devra succéder au temps des hostilités, groupes de femmes palestiniennes, israéliennes, camerounaises, bosniaques, kanaks, irlandaises...) Les médias s'intéressent peu à ces actions locales communes, patientes, modestes, mais l'essentiel se joue là.

Bien entendu, ce qui se vit à la base doit être informé et nourri de la réflexion et des démarches des institutions religieuses nationales et internationales oecuméniques, interreligieuses, et réciproquement. C'est aussi cette solidarité dans la vigilance active entre tous les niveaux de responsabilité qui peut constituer une des contributions spécifiques et précieuses des communautés religieuses auprès des Nations-Unies, comme auprès du Conseil de l'Europe ou des instances politiques de l'Union Européenne, etc.

Une des contributions des religions à la responsabilité solidaire internationale est d'affirmer l'unité de la famille humaine dans sa diversité, l'interdépendance au sein de "l'oikouméne". Nous sommes indissociablement membres de communautés particulières et d'une communauté universelle. Cette affirmation est reprise à toutes les rencontres inter-religieuses, de manière incantatoire.
Il importe qu'à tous les niveaux, cette affirmation soit explicitée au sein de chaque religion par un enseignement et un discours nouveaux qui rejettent fermement doctrines et pratiques qui en sont la négation flagrante. Il nous faut clairement exprimer à tous niveaux que l'interdépendance ne peut s'accommoder de rapports de domination et de soumission.
Il importe que les "conseils".,assemblées, les responsables au sein de chaque religion dénoncent avec courage et fermeté les nationalismes qui dévoient la référence religieuse en l'utilisant pour justifier la guerre, l'épuration ethnique et le projet de la communauté homogène, ou pour justifier l'imposition d'un ordre moral.
Il importe qu'au sein des religions et à tous les niveaux de responsabilité soient enfin abandonnés l'esprit de croisade, les prétentions monopolistiques de détenir la vérité, de réunifier, de coordonner, etc...

Les déclarations relatives à l'unité, à l'interdépendance responsable de la famille humaine doivent se concrétiser par la désolidarisation des institutions et communautés religieuses des pays développés à l'égard de politiques économiques qui accroissent la pauvreté, la déresponsabilisation et l'impuissance des pays de la dette, et dévoient la coopération en soutien d'oligarchies totalitaires.

Le service de la responsabilité internationale doit s'affirmer au sein des religions par le courage de leurs ruptures avec des politiques nationales qui concourent au développement du commerce des armes, à la militarisation et la consolidation des régimes monopartistes exploitant des frustrations sociales, économiques, en conflits ethniques.
A quelles ruptures et à quelles nouvelles solidarités avec les communautés ethniques du peuple rwandais nous conduira l'événement du génocide dont nous venons d'être témoins ?...
Mais pourquoi aussi faut-il souvent attendre l'intolérable irréversible, la crise meurtrière pour que des Eglises, des religions, se rendent compte enfin des refus significatifs qu'il leur aurait fallu marquer auparavant vis-à-vis de l'ordre établi, au risque certes de tensions et de divisions coûteuses ? Je garde mémoire des déclarations du Synode de Barmen ou une partie de l'Eglise évangélique allemande qui déclare publiquement en 1934 rejeter l'idéologie du nazisme.

Un autre domaine qui interpelle la responsabilité internationale de manière aiguë et représente un défi pour l'ensemble des traditions religieuses dans leurs principes fondamentaux est celui de la survie des millions de femmes et hommes contraints de fuir leur pays pour toutes sortes de raisons (violence des persécutions, ou des pénuries). C'est aussi le domaine d'un extraordinaire partenariat entre institutions humanitaires, internationales, ONG et communautés religieuses. Ce partenariat doit nous lier bien davantage demain dans un mouvement de conscientisation, d'interventions auprès des gouvernements, en Europe particulièrement où se multiplient et se durcissent les barrières opposées à l'entrée de demandeurs d'asile tandis que les 4/5 des réfugiés du monde viennent surpeupler les pays déjà les plus menacés économiquement et dotés d'équipements collectifs dramatiquement insuffisants.
Le travail de conscientisation à la base est le fondement de toute action de responsabilisation internationale. Pour illustrer à nouveau cette conviction, et en rapport avec quelques-unes des situations de crises que je viens d'évoquer et des appels à la conversion de nos comportement qu'elles contiennent, je voudrais rapporter brièvement deux expériences.

- La première est celle d'une grande campagne oecuménique dcentralisée "Accueillir l'étranger" qui a mobilisé récemment en France, pendant une année environ, l'ensemble des communautés chrétiennes et une centaine d'institutions diverses. Cette campagne a permis à la base un travail de réflexion de groupes très diversifiés sur les dimensions politiques, sociales, juridiques, économiques, cultuelles, de la situation des migrants, des demandeurs d'asile, dans notre pays et en Europe. Dans le programme de cette réflexion, un travail biblique et théologique entrepris aussi dans les communautés locales a fait redécouvrir la place et le rôle de l'étranger, témoin de l'altérité par laquelle notre identité et notre liberté peuvent réellement et seulement se construire. Nous avons retrouvé l'importance de la relation avec l'étranger, relation fondatrice d'éthique, d'une solidarité qui affranchit l'histoire de la fatalité des inégalités. Ce partage à la base a permis à un grand nombre de personnes de réaliser qu'une société qui regarde l'étranger, l'autre, comme une menace, devient elle-même et à son tour une menace et s'expose à l'autodestruction.

- L'autre expérience est celle de ma participation au début de cette année à une mission de rencontres et d'échanges au Burundi auprès de personnes et de communautés qui avaient vécu les déchirements meurtriers entre ethnies hutus et tutsis quelques mois auparavant. Nous avons entendu des groupes de jeunes, lycéens, étudiants, de femmes, de représentants d'associations diverses engagés à leurs niveaux respectifs à reconstruire les liens du vivre ensemble ou du survivre ensemble. Globalement, ils ne parlaient pas d'abord de réconciliation ou de paix comme on le fait souvent dans des assemblées religieuses, mais d'abord de la nécessité de s'instruire ensemble de la déclaration universelle des Droits de l'Homme ! et de participer à un travail de conscientisation la plus large possible dans le pays sur ces droits, fondement de la démocratie. La deuxième nécessité qui s'imposait pour eux était de pouvoir réfléchir ensemble sur les engrenages du conditionnement par la peur, et la démonisation de l'autre, de l'adversaire, qui avaient entraîné les massacres. Leur action se poursuit à travers le Burundi aujourd'hui, avec le concours d'équipes internationales de formation.
La réconciliation ne se décrète pas par des déclarations généreuses mais uniformisantes et réductrices dès la fin d'une crise ou d'un conflit. Elle nécessite un long travail d'examen, de dépouillement de la part de toutes les institutions d'une société - les communautés religieuses comprises - à l'égard des logiques délibérées ou suivies avant et pendant la crise, et à l'égard de discours entretenus ou tolérés par elles-mêmes dans le passé. Cet examen, sans lequel des liens sociaux abîmés ne peuvent être réparés, doit devenir aussi, pour toutes les institutions, le temps d'une interrogation sur le sens et le contenu de leur propre rapport aux principes universels des droits de l'homme. Plus spécifiquement encore, ne sommes-nous pas tentés de croire au sein des communautés religieuses que la référence traditionnelle au commandement d'amour se suffit à elle-même et constitue pour ceux qui l'utilisent, une couverture les dispensant d'autocritique publique ?

Ce point m'amène à quelques dernières remarques sur le thème de la responsabilité internationale et de la contribution des religions.
Les religions, et je pense en particulier aux Eglises, ont-elles progressé dans une politique d'éducation globale à la paix ?

Nous sommes-nous investis dans une promotion de la culture de la paix avec d'autres forces vives de nos sociétés, (celles du monde de l'éducation par exemple) ? Développons-nous l'éducation à la médiation pour entraîner de nouveaux processus de résolution des conflits, une alternative à l'habituel rapport de forces qui vise l'élimination de l'adversaire ? Nos catéchèses, nos programmes d'instruction religieuse et de formation pour jeunes et adultes sont-ils vecteurs de cette dynamique de la paix à construire autrement que par la violence ?
Une telle culture de la recherche de la paix - indissociable de la recherche collective de ce qui est le plus juste pour tous - pourrait être une manifestation déterminante de la responsabilité internationale. La médiation par exemple, parce que service de relation, induit une logique de concertation de partage, de partenariat latéraux divers. Elle ne peut être récupérée pour le renforcement du pouvoir d'un organisme ou de personnalités isolées. Elle valorise la démocratie.

Source(s) : FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE;FPF
Date de parution : 31 août 1994