Laïcité : la solution est dans le débat

Fédération protestante de France
16 septembre 2003

 

Qu'un débat public sur la laïcité soit aujourd'hui ouvert, la Fédération protestante de France s'en réjouit d'autant plus qu'en avril 1989[1] elle déclarait la nécessité d'un nouveau pacte laïque «tenant compte à la fois des changements intervenus depuis un siècle et de la présence de nouvelles minorités». Elle pensait que «le protestantisme français» devait y «jouer un rôle actif... comme ensemble croyant, montrant que la référence à une foi et l'attachement à la laïcité n'ont rien d'incompatible» et «comme minorité religieuse dont l'insertion dans la société française laïque peut constituer une image positive pour de nouvelles minorités».

La réforme protestante

Dans la présentation des affirmations principales qui définissent l'identité protestante, la Fédération protestante place en tête la déclaration suivante: "Rien n'est sacré, divin ou absolu en dehors de Dieu, affirment les protestants. Ils sont donc vigilants envers tout parti, valeur, idéologie, ou entreprise humaine prétendant revêtir un caractère absolu, intangible ou universel. Parce que Dieu est Dieu de liberté, qui appelle une libre réponse de la part de l'être humain, les protestants sont favorables à un système social qui respecte la pluralité et la liberté des consciences"[2].

Dès la réforme le protestantisme représente une «laïcisation interne du christianisme».

«En critiquant le magistère de l'Eglise et le pouvoirs des clercs, le protestantisme a valorisé la religion comme choix individuel et l'esprit de libre examen. D'autre part, lorsqu'il a été ultra-minoritaire dans des pays de catholicisme hégémonique (Italie, Espagne, France...) il a d'autant plus développé une attitude positive à l'égard du processus de laïcisation : plus l'Etat était indépendant à l'égard de la religion, mieux cela valait pour les minorités non catholiques»[3].

Attaché à la laïcité...

Le protestantisme est donc fortement attaché à la laïcité. Dans l'entourage de Jules Ferry, créateur de l'école publique laïque se trouvent plusieurs conseillers protestants libéraux : Ferdinand Buisson, Jules Steeg, Félix Pecaut[4]. De même, une grande majorité de protestants sont favorables au principe de la séparation des Eglises et de l'Etat (Louis Méjean sera le principal rédacteur du projet présenté par Aristide Briand), même s'ils craignent une loi qui limiterait l'exercice de la religion... Ainsi, le protestantisme français s'il est directement associé à la loi du 11 décembre 1905, en est et en reste le principal «utilisateur» avec plus de 2 000 associations cultuelles à son actif.

Liberté d'exercice des cultes

C'est bien évidemment l'article 1er de la loi de 1905 qui est pour le protestantisme français le principal acquis : «la République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes¤¤». L'acceptation et la garantie du pluralisme religieux, la sortie du face à face entre l'Etat et l'Eglise catholique, ont été reçues comme la suite logique et la mise en application de la Déclaration de 1789 (art. 10) «nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi».

Neutralité de l'Etat

Mais il importe autant au protestantisme français de voir affirmer la neutralité de l'Etat dont il a eu longtemps et souvent à se méfier[5]. C'est ainsi qu'il reçoit l'article 2 de la loi de 1905 «la République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte».

Rien ne saurait à nos yeux remettre en cause ce double pilier des relations entre l'Etat et les religions. Celui-ci nous semble aujourd'hui autant qu'hier la base des relations. qui doivent exister entre l'Etat et les nouveaux mouvements religieux ou nouveaux cultes (par rapport à 1905) qui se sont implantés dans notre pays. Nous reprenons à notre compte la résolution du Congrès de la Ligue des Droits de l'Homme en 1997 : «l'égalité de traitement doit être la règle, la loi, rien que la loi mais toute la loi, peut être le principe de base de toute politique publique, et, comme toutes les religions, l'Islam doit bénéficier de la même liberté de culte mais doit supporter aussi les mêmes contraintes qu'impose une société laïque ­ ses fidèles doivent apprendre à voir leur foi dans un contexte pluraliste et profondément sécularisé».

Nous nous retrouvons dans une compréhension "positive" de la neutralité de l'Etat ; non un refus de relations mais une garantie de l'exercice de la liberté religieuse, faisant obligation à l'Etat de créer un cadre légal et matériel permettant effectivement la liberté de religion.

Cette liberté, nous la partageons avec de nombreux pays européens, comme une valeur commune, déclinée sous des formes législatives diverses.

1905 ­ 2005

Un siècle après la loi de séparation, nul n'imaginerait aujourd'hui remettre en cause la séparation des Eglises et de l'Etat ­ le prétendre revient à vouloir se faire peur !

Pourtant la Fédération protestante, pour tenir compte de l'évolution de la société, et favoriser le "vivre ensemble", a appelé de ses v¤¤ux un toilettage de la loi ­ déjà huit fois modifiée depuis 1905 - non seulement en raison d'un certain nombre d'articles tombés dans l'obsolescence mais surtout pour mettre en évidence les difficultés rencontrées quotidiennement par les Eglises locales et rechercher une meilleure adéquation entre le cadre législatif et la diversité des situations.

Par contre, il nous semble que la laïcité peut être remise en question de bien des manières ; les religions ­ et le christianisme en particulier ­ sont les premières à le regretter.

Suspicion

Nous avons constaté depuis une quinzaine d'années la montée d'un climat de suspicion à l'égard du religieux et notamment, pour ce qui concerne la Fédération protestante à l'égard d'Associations évangéliques qui, dans leur travail d'accueil de jeunes, par exemple, se voient subitement retirer les aides qui leur étaient précédemment octroyées. Ainsi, alors que les directives nationales excluent des bons vacances les associations à «vocation exclusive de diffusion philosophique, politique, syndicale ou confessionnelle...» on peut se demander s'il est normal qu'une (CAF) Caisse d'Allocations Familiales interprète ces directives et exige «la neutralité philosophique, politique et religieuse» pour accorder des bons-vacances à une association organisatrice de vacances pour les jeunes, la refusant lorsqu'elle constate qu'un moment de lecture biblique est organisé chaque jour¤¤

Le glissement est significatif !

Certes, le phénomène sectaire, et les drames humains provoqués par certains groupes sectaires, ont fait monter un sentiment d'inquiétude à l'égard des mouvements religieux et du religieux en général. Les rapports parlementaires sur la question n'ont guère contribué à les apaiser. Si la vigilance à l'égard des exactions des mouvements religieux ­ comme d'autres ­ est une nécessité, le moins que l'on puisse attendre est bien qu'elle ne serve pas à justifier le non respect de la Loi de 1905.

Légiférer sur tout...
...ou dialoguer

Faut-il légiférer ? La question est posée à propos du foulard islamique à l'école ou à propos des temps de piscine séparés ? Certains appellent de leurs voeux une grande loi sur la laïcité...

Il nous faut dire ici pourquoi nous nous inscrivons dans une toute autre perspective. Car la laïcité n'est pas un dogme, (ce serait un comble, elle qui a été élaborée pour récuser le dogmatisme !) mais elle est un espace ouvert au coeur de la société pour que s'y développe le vivre ensemble. Un vivre ensemble qui par définition sera évolutif!

S'il est nécessaire de légiférer lorsqu'un danger réel menace la laïcité, la tentation de légiférer nous paraît mettre en danger la laïcité, elle-même. Légiférer c'est refuser que le débat d'idées ait lieu, qu'on lui donne le temps de se déployer.

Dialogue régional et national...

Mais il est vrai que la laïcité dont nous parlons ici associe à la liberté de conscience, la liberté d'expression. Plus personne aujourd'hui ne peut sérieusement invoquer la crainte qu'un «magistère» moral des religions fasse perdre à l'Etat son indépendance ! C'est aujourd'hui, bien au contraire, que la laïcité peut être vécue dans sa pleine dimension, comme la qualité première d'une démocratie participative.

En ce sens, nous attendons du gouvernement français qu'il confirme lors de la Conférence intergouvernementale qui s'ouvre dans quelques jours à Rome, l'article 51 du projet de Constitution européenne qui reconnaît la place des Eglises et des organisations religieuses, aux côtés des autres associations représentatives et de la société civile (Art.46), dans un dialogue ouvert, transparent et régulier.

Nous demandons qu'une semblable réflexion soit instaurée dans notre pays sur la place des mêmes associations dans un dialogue régional et national.

On ne s'étonnera donc pas d'entendre le protestantisme français ­ et il n'est pas seul ! ­ affirmer que le religieux ne se réduit pas au domaine privé. Qui saurait trouver pour lui-même la frontière entre ce qui est du public et ce qui est du privé ? Mais plus encore la volonté d'établir une telle frontière est contraire à l'esprit de la laïcité ; celle-ci propose le partage, le choc des idées, le brassage des convictions. Elle suppose qu'on se laisse traverser par la parole de l'autre. La laïcité risque plus du manque de pratique démocratique que des dogmatismes, religieux ou non.

Déficit du lien social

C'est enfin et peut être surtout le déficit du lien social que nous devons souligner. Nombreux sont les lieux où ce déficit se révèle ; les violences y sont le plus souvent l'expression d'un mal vivre et c'est sur le terreau du mal vivre que recrutent les intégrismes dont certaines expressions publiques ne sont qu'un reflet. Ce mal vivre appelle des solutions dont nous savons qu'elles seront coûteuses. Si elles ne sont pas mises en place ­ oui ­ les communautarismes fleuriront et la société en sera profondément gangrenée. Autant le protestantisme a développé le sens de la liberté et de la responsabilité individuelle, autant il refuse le communautarisme qui nie l'existence sociale de l'individu en dehors de la communauté. Pourtant il ressent combien le déficit du lien social et du sens communautaire détruit la solidarité, fondement de la société humaine.

Alors que notre société contemporaine appelle le plus souvent des réponses répressives aux manifestations de ce mal vivre, il nous semble qu'«une autre légitimité serait donnée au renforcement de la sécurité intérieure, si une attention semblable était apportée aux évolutions de notre société, et particulièrement au développement du lien social qui fonde les solidarités, affermit le sentiment d'appartenance, et permet à chacun de trouver sa place»[6].

Pour conclure

En vous présentant ces quelques réflexions au nom de la Fédération protestante de France, je me fais la voix de 16 Eglises luthériennes, réformées, évangéliques, pentecôtistes et 500 associations qui aujourd'hui la composent comme de ceux qui sont en demande d'adhésion, adventistes ou pentecôtistes.

Nous ne sommes pas de ceux qui diraient la laïcité en péril ; bien au contraire, le débat public engagé dit la place qu'elle prend dans notre compréhension collective du vivre ensemble.

Comme toute règle du vivre ensemble, elle doit s'adapter aux situations nouvelles qui se présentent à elle. Elle le fera, à notre avis, non en légiférant mais en organisant le débat public ­ c'est le mérite de votre commission ­ qui devra être suivie d'une volonté politique forte et durable pour que ce débat établi dans le respect des minorités, et dans l'équité, redevienne la base de notre démocratie.

C'est le lieu de redire notre demande de la création d'un Comité national des cultes et de la laïcité, comité consultatif sur le modèle du Comité consultatif national d'éthique, permettant de donner des avis au gouvernement sur toute question concernant les cultes et la laïcité.

Pour ce qui nous concerne, c'est dans un engagement sans cesse affirmé dans le dialogue inter-confessionnel et inter-religieux, ouvert à toutes les familles de pensée que nous croyons pouvoir offrir notre meilleure contribution.

Pasteur Jean-Arnold de Clermont,
Président de la Fédération protestante de France
16/09/2003


Notes

[1] dans un texte commun à la Fédération protestante de France et à la Ligue française de l'Enseignement et de l'Education permanente « Vers un nouveau pacte laïque : éléments de réflexion». .

[2] Etre protestant, six affirmations principales. FPF

[3] Jean-Paul Willaime « Laïcité» Encyclopédie du Protestantisme ­Labor Fides.

[4] [les protestants] ont compté 1 608 écoles, ou communales selon la loi Falloux (la majorité) dans lesquelles la doctrine protestante était enseignée de manière satisfaisante. Mais ils renoncent, majoritairement, à maintenir ce réseau et choisissent de faire l'«essai loyal» des lois laïques. (Patrick Cabanel «les protestants et la République», Editions Complexe, p. 63).

[5] Ainsi les protestants français ont-ils été longuement confrontés à une violence multiforme, populaire, dans le cas de la Saint-Barthélemy et de la Terreur blanche, ou d'Etat, un Etat qui trahit une partie de ses sujets et met sa législation et ses forces politiques et militaires au service de la volonté de retour à l'unité catholique. Les protestants l'ont d'autant moins oublié que la Révolution n'a nullement mis fin à des velléités allant dans le même sens : à trois reprises, la Restauration (y compris sous le modéré Louis XVIII), le second Empire des années 1852-1859, l'Ordre moral puis le régime dit du 16 mai 1877 (sous le maréchal de Mac-Mahon), pour ne rien dire de l'Etat français, en 1940, ont manifesté une sympathie évidente au catholicisme et multiplié les tracasseries à l'encontre des protestants et de leur liberté d'évangélisation et de culte. Aussi ces derniers ­ et là réside sans doute leur caractéristique principale ­ ont-ils appris à se défier de l'Etat, dès lors qu'il entreprend d'empiéter sur le domaine de la conscience, et se mêle de religion ; et à détester, comme radicalement dangereuse à leur encontre, toute alliance du politique et du catholicisme. Les choix passionnés en faveur de l'anticléricalisme et de la laïcité sont donc, dans leurs rangs, une sorte de seconde nature, même s'ils ne les ont jamais confondus avec l'irreligion ou l'antireligion, contrairement à bien des anticléricaux d'origine catholique. (Extrait P. Cabanel, «Les Protestants et la République», citation p. 30).

[6] Déclaration concernant le débat ouvert sur la «sécurité intérieure», Conseil de la Fédération protestante de France des 12-13 octobre 2002.

Source(s) : FPF;FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE;
Date de parution : 19 septembre 2003