L'Edit de Nantes : un pas vers la laïcité

Auteurs : LIENHARD Marc; WILD Frédérique

Article paru dans l'Alsace - 15 février 1998

Marc LIENHARD, président de l'ECAAL (Eglise luthérienne), et fin connaisseur de la Réforme, analyse l'actualité de l'Edit de Nantes, dont on célèbre en 1998 le 400e anniversaire.

Quel a été l'impact de l 'Edit de Nantes dans la France du XVle siècle ? En quoi cet édit était-il révolutionnaire ?

L' Edit de Nantes a été promulgué par Henn IV. Il n'a pas été négocié avec les uns et les autres, mais a été octroyé par le roi. C'est vraiment un acte de souveraineté politique mettant fin aux guerres de religion qui avaient duré près de 40 ans et entraîné de nombreux massacres dont celui de la Saint-Barthélemy.
Pour la première fois en France, on proclame la liberté de conscience. On peut être protestant ou catholique et avoir accès à toutes les charges sans discrimination. Il ne faut pourtant pas oublier que par cet édit, l'Eglise catholique est rétablie partout, y compris dans les territoires protestants comme le Béarn. L'Edit de Nantes est en ce sens beaucoup plus favorable à l'Eglise catholique qu'aux protestants. Certaines dispositions de l'Edit de Nantes figuraient déjà dans des édits antérieurs, octroyés au cours des guerres. Il est exagéré de dire qu'il s'agit là d'une charte du culte protestant car l'édit ne règle pas du tout la religion protestante. Même si, parmi les articles, dont certains étaient publics et d'autres secrets, il est stipulé par exemple que lors des processions, les protestants ne doivent pas faire de bruit avec leurs chants. Par cet édit, le roi veut mettre en place un régime dans lequel les gens vivent ensemble pacifiquement. Si le roi de France renonce à imposer sa religion à l'ensemble des sujets, on se rend compte, en lisant le texte attentivement, qu'Henri IV pensait vraiment qu'un jour, l'unité serait retrouvée.
En révoquant l'Edit de Nantes en 1685, Louis XIV a retrouvé la règle dictée en 1555 lors de la paix d'Augsbourg: "cujus régio, ejus religio" , qui signifie que chaque roi, chaque prince a pouvoir d'établir la religion de ses sujets.

UN RETARD POUR LA FRANCE

Cette révocation a-t-elle porté préjudice à la France ?

Oui, la France a beaucoup souffert de cette tentative d'éradication du protestantisme alors que l'Europe entière s'ouvrait à la tolérance. Le dernier pasteur a été exécuté en 1762. On peut estimer que ce phénomène a retardé la France dans son développement économique et que sans cela peut-être, mais ce n'est qu'une théorie, la Révolution française n'aurait pas eu lieu.
En Angleterre, la révolution ne s'est pas produite car la royauté avait évolué en devenant une monarchie constitutionnelle. Il y avait des méthodistes à côté des anglicans et peu à peu d'autres confessions.

L'Edit de Nantes est-il un premier pas vers la laïcité ?

Oui, dans le sens où l'Etat, le roi, renonce à imposer une religion à ses sujets. Mais ce n'est tout de même pas la laïcité au sens de 1905 (loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat, ndlr) car l'Etat organise quand même la coexistence des religions. Or, la laïcité de 1905 considère les religions comme individuelles et privées et n'organise rien.
Un demi-siècle après l'Edit de Nantes, l'Allemagne est allée plus loin que la France avec les traités de Westphalie, en 1648. Elle y reconnaît ces deux religions, mais aussi d'autres religions. Et ces traités vont durer, contrairement à l' Edit de Nantes. A la même époque, il y a eu des tentatives analogues en Pologne ou encore en Transylvanie.

L'ALSACE RELEVE DE L'EMPIRE

Quel était le statut de l'Alsace à l'époque de l'Edit de Nantes ?

L'Alsace ne relevait pas de l'Edit de Nantes, car elle ne faisait pas partie du royaume de France. Elle n'en a fait partie qu'en 1648 et Strasbourg plus tard encore, en 1681. Sans parler de Mulhouse. L'Alsace relevait de ce qui se passait dans l'Empire, à savoir la paix d'Augsbourg de 1555. L'Alsace était une mosaïque de territoires divers et ce sont les princes ou les magistrats des villes qui ont pu décider de la religion de leurs sujets. Une quarantaine d'Eglises protestantes ont ainsi perduré jusqu'à la veille de la Revolution française.
La difficulté, c'est que la paix d'Augsbourg prévoyait seulement la possibilité pour deux confessions d'exister, la catholique et la luthérienne. Les calvinistes étaient hors-la-loi et le sont restés jusqu'au traité de Westphalie de 1648.

Y a-t-il des leçons à tirer de cet épisode de l'Histoire ? Des éléments applicables dans notre société ?

Oui, le fait que l'Etat ne doit pas se méler de définir et d'imposer une religion. Il doit veiller à maintenir l'équilibre et la paix entre les religions, Henri IV l'avait bien compris, car les religions ne sont pas pacifiques.
Depuis l'époque de l'Ancien Testament jusqu'à nos jours les religions ont été un facteur de conflit, elles ont un côté humain, un côté absolutiste aussi. L'histoire du christianisme est riche en guerres et en conflits.
Je suis un peu moins, sûr contrairement à ce que prétend Pierre Joxe, qu'il faudrait un Edit de Nantes pour la coexistence avec l'islam. Je trouve que cela est trop anachronique, il n'y a pas de guerre civile, même si l'islam est menacé d'ostracisme.
Qu'il faille donner un statut à l'islam, faciliter la construction de mosquées, très bien, mais on n'a pas besoin de mobiliser un Edit de Nantes pour cela, ça coule de source.

Propos recueillis par Frédérique WlLD

Les clauses
L 'Edit de Nantes a été signé au mois d'avril 1598, par le roi Henri IV, protestant converti au catholicisme, et les députés des communautés réformées. Comportant à l'origine 95 articles, il a été remanié et ramené à 92 articles avant d'être enregistré à Paris au mois de février 1599. De l'édit initial, il ne reste aujourd'hui qu'une copie dont le parchemin est conservé aux Archives nationales.
Dans le préambule de cet édit, Henri IV lance un appel à la paix ainsi qu'à l'oubli des conflits passés. L'édit, qui rétablit d'abord le culte catholique partout où il avait disparu pendant les guerres, confère aux protestants l'entière liberté de conscience, sans leur accorder cependant l'entière liberté de culte.
Les lieux de culte y sont limités et totalement exclus de Paris ainsi que de toutes les grandes cités épiscopales. L'édit stipule que les protestants accèdent à toutes les charges et à tous les emplois, de même qu'ils accèdent aux écoles, collèges et universités. Certaines chambres de justice sont désormais composées pour moitié de catholiques et pour moitié de protestants.
D'autres clauses stipulent qu'une soixantaine de places fortes sont accordées aux protestants et qu'une subvention annuelle doit être versée aux ministres du culte réformé.
Trois générations plus tard, en 1685, l'Edit de Nantes est révoqué par Louis XIV. Le protestantisme n'a plus été autorisé en France, sauf en Alsace, jusqu'en 1787, année de la promulgation à l'initiative de Malesherbes, d'un Edit de tolérance.

Source : ALSACE;
Date de parution : 15 février 1998