Aux frontières de l'écoute, l'écoute des frontières, approche pastorale d'une relation d'aide aux personnes privées de liberté

Auteur(s) : GENRE Ermanno ; LAIPE Roland

Intervention du pasteur Ermanno GENRE, Professeur de théologie à la Faculté de Théologie de Rome

1 - Considérations introductives concernant le travail des aumôniers

Le professeur souligne un fait: dans les manuels de théologie, il est rare de trouver une réflexion sur l'aspect particulier de la pastorale carcérale. C'est un sujet absent, où il se trouve à peine ébauché. Si nous regardons par exemple L'Encyclopédie du protestantisme, il n'y a aucune référence. Dans la revue de l'Eglise réformée de France, Information-Evangélisation, un numéro de l'année 1994 consacre quelques pages à l'aumônerie, ainsi qu'un article du professeur Hubert Auque dans un des derniers numéros de Etudes théologiques et religieuses. Ce constat est vrai dans le monde de la francophonie. Par ailleurs, nous remarquons qu'il y a davantage de références pour la pastorale clinique, dans nos manuels. La même réalité se retrouve en Italie. IL n'y a pas de réflexion théologique pastorale remarquable. Nous avons des difficultés à thématiser, à théoriser sur le sujet de l'aumônerie des prisons. Le professeur espère convaincre la Fédération italienne afin de mettre en place un cycle de réflexion et de formation.

Aujourd'hui, en Italie, l'aumônerie est très confessionnalisée. L'Etat reconnaît prioritairement une Eglise. Il faudrait tendre à la "déconfessionnalisation" de l'aumônerie, pour redécouvrir une pastorale œcuménique. S'il y a des lieux où nous pouvons faire des pas dans l'œcuménisme, c'est bien à l'aumônerie.

Nous pouvons nous poser ces questions.

Pourquoi ce manque d'attention pour une pastorale carcérale, dans nos communautés religieuses ? Est-ce un indicateur du refoulement de la violence, de la mort ? Est-ce parce que nous pensons également que la prison est un lieu d'expiation ? Il en découlerait l'oubli facile qui nous caractérise.

Pour un travail en prison, nous devons toujours avoir à l'esprit qu'il s'agit toujours de pactiser avec une structure qui a ses règles. Le temps est à la disposition du détenu. Le corps n'est plus l'objet de la répression pénale. C'est une avancée par rapport à l'histoire pénale. Maintenant, l'âme du détenu est frappée. Il y a eu un déplacement (le professeur fait une citation de Foucault).

Le professeur se demande si nous pouvons lier ces deux mots: pastorale et carcéral. La pastorale est différente selon la longueur de la détention, selon la présence de l'aumônier. Il y a également une typologie des crimes. Et chaque personne a besoin d'une pastorale particulière. En tenant compte de ces variables, est-il possible de définir des constantes pour le travail dans les prisons ?

Le manque de théorisation du travail pastoral, mentionné auparavant, est une difficulté objective. Mais il faut engager un travail de réflexion afin de tracer les contours de certaines certitudes. C'est pourquoi les certitudes sont toutes à conquérir, au sujet de la pastorale carcérale. <

Premièrement, la certitude qui s'impose, c'est l'incertitude. L'incertitude est le point de départ. A partir du terrain de l'incertitude, le professeur trace des éléments de réflexion pour une pastorale. Il y a l'incertitude face à l'établissement, face au détenu. Il y a également l'incertitude de celui qui entre en prison. L'aumônier, en prison, perd également ses instruments avant de les retrouver.

2 - L'écoute des frontières

Après la vague barthienne, ce qui est prioritaire, c'est l'écoute. Après seulement vient la parole. L'écoute va faire déboucher la parole. Qui sait écouter saura quoi dire et faire. Dans ce raisonnement, se posent à nous ces questions: écouter quoi et qui en prison ?

Constatons d'abord qu'il y a toujours des possibilités d'abus, quelles que soient les bonnes intentions.

Regardons comment nos Eglises fonctionnent. L'écoute de l'autre est liée au sacrement, dans la théologie catholique. L'écoute de l'autre est liée à une parole de la grâce dans la théologie protestante. Mais dans la dimension catholique comme dans la dimension protestante, I'écoute a toujours nécessité une troisième dimension qui ouvre vers Dieu. Notre écoute est toujours une écoute intéressée. Notre dialogue ne veut pas être directif mais il cherche une direction. Il cherche un sens vers un Dieu qui nous écoute et qui est attentif à la vie des hommes. Il faut signaler que cette écoute n'a pas de résonance particulière. La dimension de dépersonnalisation du détenu est toujours présente. Le détenu est toujours vu (par les caméras ou les surveillants) même s'il n'est plus écouté par les surveillants. Un détenu peut douter de la présence de Dieu, mais il ne doute pas de la présence des caméras. Cette réalité entre en interférence dans l'écoute. Comment vivre une écoute dans ce contexte particulier d'interférence ? Et il se peut également que l'aumônier soit considéré comme une interférence.

Nous sommes donc dans plusieurs dimensions. La frontière est fragile, sujette à déplacement, à des changements de propriétaires. C'est un terrain incertain. Il y a donc de la place pour la méfiance. Au sujet de la frontière, chacun a pu constater qu'il n'y a pas de racine sur la frontière. Dans son travail, I'aumônier va et vient. En tenant compte que la prison crée cette terre de frontières, cela impliquera des conséquences sur notre travail d'écoute. Pour une écoute juste, il y a nécessité d'un long travail pour circonvenir les espaces. Le détenu peut aider à comprendre les limites des différents espaces. L'aumônier peut détecter dans ce qui est dit ou non dit de ces frontières. Des miettes du savoir du détenu peuvent devenir le savoir de l'aumônier. Cela n'apparaîtra pas dans les livres. Ce savoir naît de la frontière du dialogue. Ce savoir peut se transformer dans un terrain privilégié. Combien de détenus ont révélé des choses formidables (allusion aux verbatim des détenus). L'aumônerie peut être un moyen de mieux comprendre l'humanité de l'extérieur. Plusieurs aumôniers peuvent témoigner que ce terrain peut être habité.

3 - Les frontières de l'écoute

A partir de la personne porteuse d'un ministère, il devrait être possible de dire qu'il y a une différence entre un mandat de l'Eglise, et le volontariat. Le détenu, en tant que personne humaine, doit être écouté. Ce n'est pas banal de le dire, car dans le contexte de la prison, il faut le dire à nouveau pour réagir contre la dépersonnalisation.

La rencontre avec un détenu n'est jamais une rencontre libre: elle se déroule dans une prison et dans un temps prescrit.

La peine à purger peut créer des culpabilisations très fortes. Et elles impliquent des difficultés pour l'écoute pastorale. Ecouter une personne humaine en prison, dans une structure qui isole, ne peut que provoquer des situations émotives fortes, susciter des réactions incontrôlables.
L'aumônier doit s'exercer à la "congruence". Comment pouvons-nous être "congruent" dans un contexte "incongruent" ? (1)
Il faut situer, rationaliser sa personne pour ne pas tomber dans des pièges. Nous pouvons également voir comment des personnes juridiques peuvent nous aider à comprendre les fonctionnements de la justice, du système carcéral.

Confrontation aux frontières de l'écoute
Je dois toujours me confronter à la pesanteur du fer, du ciment, qui traversent la vie du détenu. Il faut donc initier des lieux, des temps de rencontres, des temps de soutien avec la communauté.

4 - Présentation de cinq noeuds thématiques

Ils peuvent nous aider à rechercher une meilleure organisation dans nos liens avec l'extérieur.

· Le travail à l'intérieur et à l'extérieur
Nous entendons souvent que le travail du détenu risque de faire concurrence. I1 y a déjà assez de chômage à l'extérieur. Le travail devrait être une réflexion thématisée dans l'Eglise. En Italie, la loi parle de l'obligation de trouver un travail. Que faisons-nous de cette obligation ?

Voici quelques statistiques: en 1999, il y a 54 456 détenus, et seulement 1 570 ont un travail, en semi-liberté. 8 370 ont un travail, en alternance, en prison. Nous savons également que 70 % des libérés vont reprendre la voie de la prison. Un groupe de détenus a fait une proposition: considérant qu'un détenu coûte 350 000 Lires par jour, ils ont eu un projet de rénovation d'immeubles qui cherche à rendre "utiles" pour la société les détenus "inutiles". Cela montre qu'il y a des initiatives à soutenir, qui ne sont pas plus chères que le prix de journée en prison. Il y a des lieux où nous pouvons faire quelque chose de nouveau.

· Sexualité des prisonniers
En Italie, le sujet a été abordé. Mais la question risque d'être marginalisée. Les aumôniers peuvent thématiser la question, pour défendre les droits de la personne.

· Pastorale carcérale et pastorale des surveillants
Il faut un dialogue constructif avec les surveillants. Il faut instaurer une confiance.

· Le pasteur et la communauté chrétienne
Le pasteur intervient quelquefois sans avoir eu un mandat de la paroisse, car il a cerné un besoin. Mais il est souhaitable d'établir un lien avec la communauté. Un travail est à réaliser pour que la communauté chrétienne et le pasteur soient solidaires dans la prière et dans les aspects matériels. Sinon, il y a un risque d'isolement, et de dépression, chez l'aumônier.

Un lieu de réflexion et de travail peut également concerner les familles. Comment s'occuper des familles ? La communauté peut créer des liens.

· Le rôle de la Bible
L'aumônier ne doit pas se laisser submerger par les tâches diaconales. Il ne doit pas oublier l'essentiel que nul autre ne peut faire à sa place: il doit laisser à tout détenu la possibilité de se confronter à l'Ecriture. Car la lecture critique permet de rouvrir, de relire ma propre histoire (voir les travaux de Ricœur), de voir ce qui a été massacré dans ma vie, de voir la dimension de mon histoire qui est toujours vivante.

1) Congruent : terme de géométrie.

Questions et interventions des participants

*Au sujet de la frontière de l'écoute, qu'est-ce qui différencie l'écoute de l'aumônier de l'écoute des autres intervenants ?

L'aumônier a le privilège d'être le témoin de l'Evangile. Il peut apporter des timbres, du tabac, du papier, mais il est le seul à apporter un message spirituel. Des tâches annexes peuvent submerger l'aumônier. Il ne faut pas perdre de vue son rôle particulier. L'aumônier est envoyé par l'Eglise, ce qui n'est pas le cas des visiteurs.

* Certains aumôniers évitent de prier. Qu'en pensez-vous ?

Il existe des techniques diverses pour instaurer une rencontre, un espace pour Dieu. Il y a les instruments classiques: prières, chants, prédications. Ce qui est difficile n'est pas tant la prière, c'est plutôt d'instaurer une confiance dans un monde de méfiance.

* Nous voyons une évolution qui est très ancienne. Les détenus sont l'objet d'un savoir de psychologues, sociologues, criminologues. Le détenu est soumis à la causalité. Rien n'est fait sans raison. Il est bon d'étudier ces différentes sciences mais il faut garder une certaine distance par rapport à celles-ci. Car un aumônier doit être un peu dissident par rapport à cette entreprise de surveillance. Il peut parier qu'il y a des choses sans raison, aussi bien le mal que le bien. L'aumônier n'est pas un éducateur.

* Quelqu'un demande que nous nous souvenions de notre relation d'aide avec les détenus étrangers. Souvent, l'aumônier, par sa visite, ses interventions, remplace la famille. L'assistance est à apporter dans l 'urgence et nous pouvons être des relais (la loi ne le permet pas toujours, en Italie).

* Que veut dire : faire passer le message ?

La préoccupation que nous portons, c'est la compétence biblique. Cela fait partie de ma mémoire. C'est une connaissance qu'il faut mieux maîtriser. Il vaut mieux parfois s'abstenir plutôt que d'utiliser un verset, pour faire passer un message. Il est plus important de créer un cadre évangélique, de retrouver un climat fraternel, de confiance avant de lire un texte.

* Au sujet des termes: "déconfessionnaliser" l'aumônerie ? Comment cela peut-il se passer ? Quelles en seraient les conséquences dans le travail de l 'aumônier ?

Dans un contexte italien, le travail de l'aumônerie n'est pas facile. Mais l'institution peut évoluer. Il faut créer un terrain d'entente avec des aumôniers catholiques. Il faut créer un réseau, une pratique réellement œcuménique. Si la loi dit qu'il n'y a plus de religion d'Etat depuis 1985, chacun en Italie constate que les personnes n'ont pas intégré cette réalité. Plutôt que d'employer le terme "déconfessionnalisation", utiliser l'expression "sortir de nos chapelles".

* Une réflexion sur un aspect pratique: le problème du travail et la réinsertion dans la société. Comment les communautés peuvent-elles s'investir, accueillir, donner du travail ?

En Italie, 80 % des détenus sont en prison pour des affaires liées à la drogue. Il faut prendre ce thème en Eglise et réfléchir.

Le secrétaire de séance, Pasteur Roland LAIPE (France)

Bulletin périodique d'information de l'Aumônerie des Prisons ﷓ FPF n° 39

Source(s) : Bulletin périodique d'information de l'Aumônerie des Prisons
Date de parution : juillet 1999