Le défi de la mondialisation

Auteur(s) : LIENHARD Marc

Il y a quelques semaines, j'ai retrouvé le Cameroun où j'avais séjourné un certain temps, il y a trois ans. Et j'ai été frappé, moi aussi, par ce phénomène qui retient de plus en plus l'attention: la mondialisation. Jusque dans les endroits les plus reculés, la même publicité, les mêmes produits qu'en Europe, les mêmes modes de communication, et, en même temps, une pauvreté grandissante, des ressources dont l'exploitation ne semble pas profiter aux autochtones, des cultures traditionnelles agressées et nivelées, des femmes et des hommes exclus de tout progrès. Alors on a envie de crier avec José Bovet: "ce monde n'est pas une marchandise". "Non à une société dominée par l'argent ! ".

J'entends pourtant ceux qui relèvent les effets positifs de la mondialisation. L'interdépendance des économies modernes n'a-t-elle pas permis d'augmenter la production, de créer des emplois, de faciliter la circulation des hommes et des idées ? L'accès de certains pays en voie de développement à la technologie moderne n'a-t-il pas été facilité ?
L'accès à l'information n'a-t-il pas renforcé notre sensibilité aux violations faites aux droits de l'homme ? Les images du Kosovo ou de la Tchétchénie nous bouleversent jour après jour, et la conscience d'une solidarité avec tous les hommes en est renforcée.
Il en résulte - et c'est nouveau par rapport à l'idéologie de l'Etat national et de sa souveraineté - que nous parlons aujourd'hui de droit d'ingérence et que celui-ci est en train de devenir un devoir.

On pourrait d'ailleurs trouver quelques liens entre la foi chrétienne et la mondialisation. Cette dernière n'est-elle pas, à certains égards, un enfant de la foi chrétienne, d'emblée ouverte à l'universel et à la gestion de la terre entière ? "Remplissez la terre et dominez-la " nous dit la Genèse (1,27). N'est-ce pas aller vers la dédivinisation et la maîtrise de la terre, et vers le progrès technique ? Et puis, la mondialisation n'exprime-t-elle pas, à sa manière, ce que la Bible nous dit de l'unité profonde de toute l'humanité, présente au moins comme espoir et comme promesse au sein de ce qu'on a appelé "village planétaire" ?

Cela dit, que d'ombres au tableau, que d'atteintes à la dignité humaine, voire à la vie tout court !
La mondialisation n'a-t-elle pas élargi le fossé entre quelques groupes d'individus ou de sociétés riches et un nombre croissant de populations engluées dans les difficultés économiques ? Et si les capitaux circulent facilement, c'est beaucoup moins le cas des travailleurs et des marchandises !

Nous connaissons les atteintes à l'environnement au plan mondial ! Et comment ne pas déplorer que la mondialisation se développe en dehors de toute légitimité démocratique ! L'immense majorité des femmes et des hommes n'a pas voix au chapitre. Le rouleau compresseur de l'uniformisation culturelle sévit aussi bien sur le terrain de la communication - c'est le règne du fast food, du coca-cola et des jeux vidéo - que sur celui des modes de vie et du langage, privant bien des peuples de ce qui constitue un des fondements de leur humanité.

De fait, le processus de mondialisation n'érige-t-il pas trop souvent le profit économique en objectif suprême, en réduisant l'homme à n'être qu'un producteur ou un consommateur ? Mais est-ce bien là l'homme ? Pouvons-nous "laisser courir les choses", sans projet de société, et sans poser la question du sens et de ce qu'est un homme ?

Je suis frappé par la tentation du fatalisme. Comme si la mondialisation et ses effets pervers étaient un destin inéluctable, une sorte de Dieu caché auquel nous serions condamnés d'obéir. Les politiques ne pourraient qu'accepter les lois d'airain du marché, et les travailleurs se résigner aux régressions sociales pour que l'entreprise reste compétitive.

Mais peut-on vraiment dire que tout est verrouillé, qu'il n'y a plus de marges de manoeuvre en matière d'aide aux pays en voie de développement, de fiscalité d'emploi ?
Certains ne se résignent pas, comme l'a montré la conférence de l'Organisation Mondiale du Commerce à Seattle (fin 1999). Si l'Etat-nation apparaît souvent impuissant, de nouvelles organisations transnationales et moins structurées prennent le relais et s'opposent à certaines évolutions. Les Eglises s'inscrivent dans cette mouvance, en agissant sur le même terrain que ce qu'on appelle les organisations non gouvernementales. Ce combat-là ne serait-il que celui, mythique ou archaïque, du village gaulois qui résistait au rouleau compresseur de l'hégémonie romaine ?

J'ai récemment été invité à participer aux Assises Nationales du Centre Français du Patronat Chrétien, à Strasbourg. J'ai été frappé non seulement par la quête de spiritualité, mais aussi par la sensibilité aux questions éthiques posées à chacun des participants par la mondialisation.

La conviction grandit aujourd'hui qu'il faut essayer de réguler la mondialisation, en oeuvrant pour la construction d'un nouveau système international, et en réglementant dans certains domaines. C'est, par exemple, appliquer une taxe sur les transactions financières (taxe Tobin), c'est élaborer des chartes sociales internationales, c'est lutter contre toute forme de corruption qui ronge nos sociétés et certains de nos contemporains. C'est encore proposer des alternatives ou des contrepoids aux activités des sociétés transnationales. C'est mettre en oeuvre un accompagnement critique d'institutions telles que l'Organisation de Coopération et de Développement Economique, du Fonds Monétaire International, de l'Organisation Mondiale du Commerce, de la Banque Mondiale, du Bureau International du Travail.

Par ailleurs apparaît la nécessité urgente de retrouver un véritable équilibre entre le mondial et le particulier. Il faut savoir ce qu'il faut globaliser et ce qu'il ne faut pas globaliser. L'unité n'est pas l'uniformité et, dans le domaine oecuménique, nous parlons aujourd'hui de "diversité réconciliée" et de "consensus différencié". Certes, gardons-nous de succomber à l'explosion des particularismes et des replis identitaires qui semblent offrir la meilleure résistance à la mondialisation et génèrent l'intégrisme culturel, religieux ou politique, en recourant à des aspects antimodernistes et antimondialistes de l'identité locale.

Nous savons combien une telle réaffirmation du particulier contribue dans le monde d'aujourd'hui, à accroître les conflits, et les religions y ont, hélas, toute leur part.

Mais il y a aussi - dans une tension féconde avec l'universel - une perception et une affirmation légitime du particulier en tant que composante de mon histoire et de mon humanité.

Dans l'intervention que l'on m'avait demandé de faire devant les Assises du Patronat Chrétien, j'ai relevé quelques défis adressés quotidiennement aux responsables du monde des entreprises, défis certes pas totalement nouveaux, mais que la mondialisation a rendus plus aigus.

Comment pratiquer aujourd'hui le dialogue social au milieu des inévitables conflits d'intérêts ?
Comment éviter toute discrimination au moment de l'embauche ?
Qu'en est-il du licenciement, de ses finalités, mais aussi de ses modalités ?
La mondialisation pose évidemment le problème des délocalisations. Comment va-t-on les concilier avec les impératifs sociaux ?
Comment sera géré le profit, légitime et nécessaire, certes, mais qui appelle à des choix éthiques ?
Le souci de l'homme implique de respecter l'équilibre entre le travail et le repos. L'homme n'est pas seulement une machine à produire. Cela n'implique-t-il pas une vigilance pour que, dans la mesure du possible, le dimanche en particulier, puisse être préservé ?
J'ai évoqué enfin le problème du lobbying. Il semble inévitable dans notre société. Il est même enseigné dans plusieurs pays, et certains pensent qu'il n'est pas assez développé en France. Mais n'y a-t-il pas un appel évident à la vigilance éthique pour que ne soit pas franchie la ligne rouge qui sépare le lobbying de la corruption ?

A ce combat pour l'éthique, les chrétiens ne sauraient se soustraire, au nom même de leurs convictions les plus profondes. Il en va du message de l'Evangile. Celui-ci proclame que tout homme est aimé de Dieu et que le salut lui est offert gratuitement. Tel est le message de la justification par la foi que nous disons ensemble, aujourd'hui, catholiques et protestants. N'est-ce pas affirmer la dignité de tout être humain, y compris sur le plan social ?

Alors il est intolérable d'admettre que la mondialisation marginalise d'innombrables hommes, les réduise à des objets parce qu'ils ne sont ni producteurs ni consommateurs. C'est au nom même de l'Evangile que nous lutterons pour des projets de société et pour un monde qui ne soit pas une jungle où tout est permis, où le jardin réservé d'une petite minorité.

En ce qui concerne les Eglises, elles aussi confrontées au problème de la mondialisation, je pense qu'elles ont assurément un rôle à jouer.
Communautés internationales de par leur vocation même, les Eglises peuvent être des passerelles entre les communautés locales, des lieux d'échanges et de solidarité, l'expression aussi de ceux qui sont sans voix.
Et les Eglises ont à donner leur contribution pour convertir les cultures, pour les faire sortir de leur tendance à s'isoler ou à s'ériger en absolu, afin qu'elles s'ouvrent aux autres.
Cela signifie, évidemment, que les Eglises elles-mêmes puissent s'ouvrir, se rapprocher entre elles au sens d'une "diversité réconciliée", et devenir dialogales. Pour citer le Cardinal canadien George, "les relations entre les catholiques (je dirais les chrétiens) et les musulmans détermineront la mondialisation plus profondément qu'aucun accord économique ou politique" (La documentation catholique, 20.02.2000, p.l78).

Mais réagir à la mondialisation concerne en dernière instance chacun de nous. Saurons-nous, au nom de notre foi, oeuvrer pour une culture de vie, résister au toujours plus, au tout économique, pour être au service de l'homme dans ce que chacun a de particulier et d'inaliénable ? Cela suppose assurément une conversion profonde, un changement de mentalités réel. Mais je suis certain que l'avenir est à ce prix.

Source(s) : COURRIER
Date de parution : avril 2000