Pauvretés d'aujourd'hui : appel aux paroisses

Auteur(s) : FPF;FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE;

Nous savons tous qu'hommes et femmes, en nombre croissant, mènent aujourd'hui une vie dont la précarité est source d'angoisse et de difficultés matérielles. Dans le même temps, les injustices sociales sont insupportables. Elles pèsent plus durement sur les étrangers en raison de leur isolement ; sur les jeunes, quand ils sont mal formés ; sur les jeunes immigrés. Dans la compétition pour l'emploi, le racisme se fait plus violent. Et cette évolution n'est pas près de se renverser : au contraire, l'intensification de la concurrence entraîne la contestation de la solidarité sociale et des charges qu'elle impose aux entreprises ; elle met en cause la couverture sociale du chômage.

L'Evangile que l'Eglise a charge d'annoncer déclare que tous les êtres humains sont enfants de Dieu, également appelés à l'avenir du Royaume, et donc frères et soeurs. Dans la logique de notre vocation, nous ne pouvons nous résigner à ce qu'aucun d'entre eux soit réduit à des conditions de vie dans lesquelles il est écrasé par le souci quotidien de subsister. Nous sommes tenus de le secourir, ce qui implique que nous en imaginions les moyens pour les mettre en oeuvre avec persévérance.

C'est sous cette contrainte logique que les institutions diaconales sont nées et se sont développées, s'adaptant tant bien que mal aux besoins, tels qu'ils étaient perçus. Le champ d'action du diaconat s'est d'ailleurs modifié dans le cours de l'histoire, selon la situation économique, la conjoncture sociale, le développement ou les difficultés des organisations publiques de solidarité. Il ne fait pas de doute que, aujourd'hui, ce champ s'étend considérablement et qu'un effort d'adaptation et de création doit être engagé de toute urgence. Songeons à John Bost et à son oeuvre, à la grande création dans laquelle il s'est engagé du jour où il a pris conscience du fait que les infirmes psychomoteurs devaient être accueillis fraternellement. Aujourd'hui, cet exemple n'est pas disproportionné : nous sommes placés devant une situation tout aussi dramatique.

C'est dans cet esprit que le Conseil de la Fédération Protestante de France juge nécessaire de présenter aux Eglises et aux paroisses quelques informations et suggestions dont l'énumération n'est cependant pas exhaustive.

1. L'accueil

Il faut avant tout dissiper toutes les solitudes. Elles sont aujourd'hui de plus en plus nombreuses et il faut d'abord les repérer car, le plus souvent, elles se dérobent au regard : la solitude du chômeur; celle de l'homme ou de la femme qui doit se résoudre à des conditions de vie plus difficiles et qui, à cette fin, rompt ses relations sociales antérieures ; celles de l'étranger.

Pour l'homme ou la femme d'origine lointaine et de culture différente, l'accueil doit être accepté et vécu par chacun dans sa maison, dans sa paroisse. Il ne faut pas attendre que l'autre frappe à notre porte, mais oser aller à sa rencontre. Les locaux dont la paroisse peut disposer - à condition de procéder à l'examen périodique de leur consistance et leurs conditions d'utilisation - recevraient d'une telle discipline d'accueil sens et vie.

Selon la Cimade, l'ampleur globale de ces problèmes est aujourd'hui telle que chaque paroisse doit se sentir tenue d'y être attentive, en prenant contact à cette fin avec les services publics et les organisations caritatives qui en ont la charge. La Cimade souhaite notamment que soient créés dans les très grandes villes des fichiers d'adresses dans lesquels elle pourrait trouver des logements d'accueil transitoire pour les demandeurs d'asile, en attendant que leur situation soit régularisée.

2. Le travail et le chômage

Le dossier sur le chômage qui a été diffusé en mai 1982 par la fédération Protestante de France reste actuel, notamment en ce qui concerne l'action exemplaire de la MIRP.

Un point qu'il ne traitait pas et qui doit être aujourd'hui souligné est le suivant : un certain nombre d'initiatives sont prises actuellement, en général adaptées aux données locales, soit par l'Armée du Salut, soit par le Secours Catholique, soit par l'Entraide Protestante et la Cimade, soit par les Fraternités de la Mission Populaire, soit par des municipalités, pour créer de nouveaux lieux de travail. Par exemple :

- certains besoins qui sont en général du ressort d'activités artisanales sont parfois très mal satisfaits localement et pourraient être pris en charge par des équipes de chômeurs, à condition qu'elles soient techniquement bien encadrées. Des « entreprises alternatives » ont monté, à l'intention des handicapés et des vieillards, des organisations de partage des repas à domicile. D'autres prennent en charge des travaux forestiers. D'autres récupèrent et remettent en état des matériels usés. D'autres font des travaux de menuiserie;

- les « travaux d'utilité collective » (TUC), organisés et financés pour l'emploi temporaire et la formation des jeunes chômeurs, et d'autres procédures comparables, peuvent recevoir des applications élargies si les diaconats les utilisent en leur consacrant des moyens. Des organismes d'HLM font face par ce moyen à leurs travaux de rénovation.

- l'assistance aux chômeurs peut s'étendre au-delà du simple accueil, de la nourriture, du vêtement, au conseil juridique, à l'organisation d'activités diverses (culturelles par exemple) qui requièrent un travail permanent, lequel peut être partagé au mieux. Les « maisons des chômeurs », organisations (peut-être fragiles) dont la presse et la radio-télévision signalent parfois l'existence, ont été fondées par les syndicats de chômeurs sur ce principe d'aider les chômeurs à se prendre en mains.

Dans ces directions (ou dans d'autres) des initiatives nouvelles pourraient être prises. Il faut monter des enquêtes pour en découvrir la possibilité, puis tenter des réalisations - non toutefois sans avoir auparavant pris le conseil des organisations qui - comme l'Entraide Protestante, la Mission Populaire, les Missions dans l'industrie, ou encore (à Colmar) l'association « Espoir » - ont acquis déjà une expérience de ce type. De telles innovations, en effet, sont environnées de pièges (le travail noir, la concurrence désordonnée à des activités marchandes régulières, la méconnaissance des moyens d'intervention des services publics). Des permanents doivent être recrutés pour assurer le pilotage professionnel des entreprises alternatives.

3. Le logement

Les problèmes de logement sont aujourd'hui à la base des difficultés les plus dramatiques, non seulement parce que subsiste une pénurie globale, mais surtout parce que les hommes et femmes en difficulté sont le plus souvent incapables de payer un loyer au niveau d'exigence du marché, ou même des offices d'HLM.
C'est pourquoi nous présentons quelques suggestions aux communautés paroissiales.

Nous pensons d'abord que toute une série de recensements sont à faire ou à suggérer:

- recensement des locaux non ou mai occupés par les paroissiens qui les détiennent. Une réflexion collective serait à engager sur cette base : il faut rechercher la conciliation entre le droit de propriété et le droit d'usage, afin de rendre au bâtiment sa fonction première d'hébergement ;

- recensement du patrimoine immobilier des Eglises et des oeuvres pour les ouvrir à des actions diaconales ;

- recensement du patrimoine bâti des collectivités publiques non utilisé par elles. La suggestion pourrait leur être faite de créer des organes de gestion de ces locaux, afin de faire face aux urgences. Les services d'entraide des paroisses seraient proposés comme interlocuteurs et mandataires de ces gestionnaires administratifs.

On peut concevoir, au-delà de ces recensements une grande diversité d'actions possibles.

A titre principal, nous pensons au regroupement familial des travailleurs migrants : regroupement dont les difficultés sont considérables et entraînent des conséquences douloureuses, parfois dramatiques. Les communautés paroissiales doivent faire un grand effort pour connaître ce problème dans toute son étendue et aussi dans ses manifestations locales. Dans la mesure où elles mèneraient, dans le sens de sa solution, des actions significatives : elles seraient fondées à militer auprès des pouvoirs publics pour qu'un véritable droit au regroupement soit reconnu, sous certaines conditions.

L'expérience prouve que le blocage se situe aujourd'hui essentiellement au niveau des Conseils Municipaux et des offices d'HLM dans leur responsabilité d'attribution de logements. Des démarches officielles à ce niveau pourraient être très significatives.

4. L'exigence financière

Nous venons de passer en revue des gestes, des attitudes, des activités dont le coût se mesure à titre principal en attentions, en changements d'habitudes, en élargissement des pratiques d'accueil, en réflexions inventives, en temps. Il n'empêche que toute activité d'entraide est aussi coûteuse en argent, ne fut-ce que marginalement - et ce besoin, même quand il parait quantitativement marginal, est toujours vital. C'est pourquoi la réflexion traditionnelle sur la dîme doit être reprise et actualisée : par rapport au revenu que le fisc nous contraint chaque année à estimer, quelle part devons-nous réserver - une part croissante jusqu'à impliquer une révision de nos modes de vie - à notre contribution aux charges de l'Eglise, bien sûr, mais aussi aux charges des activités diaconales, au sens le plus large de ce mot. Ne serait-il pas raisonnable que chaque communauté paroissiale organise un débat annuel sur ce thème en vue de réviser les bases du calcul ? Sur les bases ainsi révisées, il serait nécessaire que chacun s'interroge et prenne une décision ferme, manifestation d'une exigence intérieure plus solide encore que la contrainte fiscale.

L'effort purement financier doit être complété par la conception d'organisations financières ad hoc. La création des entreprises alternatives dont il a été question plus haut exige en effet un capital et des avances bancaires. Des sociétés d'investissement pourraient être à cette fin constituées. Des fonds de garantie permettraient l'intervention des banques et l'accession à des procédures de financement préférentiel.

Le Conseil de la Fédération Protestante de France insiste en terminant sur une réflexion de portée générale. Les problèmes actuels de la précarité des conditions de vie tiennent à la mutation que le monde subit actuellement, qui est liée à des phénomènes techniques et économiques de grande dimension. Cette constatation ne doit pas nous conduire à un sentiment d'impuissance. Bien des difficultés que rencontrent les hommes et les femmes de ce temps sont en effet susceptibles d'être allégées, voire résolues, par des actions qui se placent en marge de l'économie marchande et de ses lois. C'est pourquoi la notion d'économie sociale - une économie qui ne serait pas complètement intégrée dans les échanges marchands, mais apporterait un soulagement significatif aux difficultés et aux misères actuelles - doit faire l'objet d'une réflexion sérieuse, fondée sur l'observation de toute une série d'initiatives qui, à leur échelle, sont déjà utiles, et qui pourraient être multipliées.

Nous sommes placés devant des perspectives très difficiles et entièrement nouvelles. La fraternité des hommes, voulue par Dieu et acquise en Jésus-Christ, est dans la réalité mise en question par des mécanismes puissants et qui paraissent fatals. C'est un fait que nous ne pouvons accepter. Nous devons faire un immense effort pour le saisir dans toute son étendue, puis pour le combattre en inventant des actions qui soient à ses dimensions. Cette tâche, qui est constitutive de l'Eglise, doit être prise en charge dans chaque paroisse : l'Eglise ne s'invente pas par un plan d'ensemble ; elle s'invente à l'endroit même où elle est implantée et où elle vit pleinement.

Source(s) : FPF;FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE;
Date de parution : 1985