A propos de l'immigration

Auteur(s) : MANOEL Marcel;ERF;EGLISE REFORMEE DE FRANCE;

Convention UMP du 9 juin 2005 : "Une immigration choisie, une intégration réussie"

Mesdames, Messieurs,

C'est comme citoyen et croyant que j'interviens ici, à l'invitation des organisateurs que je remercie d'avoir donné la parole à un représentant d'Eglise. Je ne suis ni expert en immigration, ni détenteur d'une vérité religieuse indiscutable. Mais simple participant aux débats publics, et chrétien qui tente de lire lucidement leur actualité à la lumière de convictions reçues de l'Evangile.

Dire sa peur pour être lucide
Car la première difficulté - et peut-être la principale - c'est que le débat sur l'immigration est largement obscurci par la peur : peur de l'étranger et de l'étrange, peur de l'invasion, peur de l'agression, ou de la concurrence… Regarder lucidement la situation, c'est sans doute reconnaître d'abord que cette peur nous traverse tous, peu ou prou, dans les sentiments et les attitudes contradictoires qui caractérisent nos relations avec l'étranger dans nos vies quotidiennes… la mienne en tous cas ! Il me semble qu'il faut pouvoir dire cette peur, pour qu'elle soit entendue, prise en compte, soignée lorsqu'elle est souffrance, guérie lorsqu'elle provient d'une blessure,… au lieu de la refouler en xénophobie et en racisme latents.

Une politique d'intégration réussie ne peut se contenter de gérer les conditions de l'immigration, mais elle doit aussi prendre en compte les peurs de notre société française pour les travailler en offrant les espaces et les temps propres à la rencontre de l'autre, à l'écoute des appréhensions, et à l'apprentissage de la compréhension et de la médiation. L'école a certainement là un rôle déterminant à jouer. Sans doute diverses organisations - dont les Eglises – peuvent-elles apporter leur contribution, mais il y a certainement d'autres pistes à rechercher pour ce travail qui me semble indispensable si nous voulons pouvoir lire la réalité actuelle de l'immigration et agir sur elle de manière à la fois lucide et en accord avec nos convictions.

L'immigration comme dynamique
Au centre des convictions chrétiennes, il y a "l'affirmation de la valeur inconditionnelle de chaque personne humaine devant le Dieu de Jésus-Christ" . L'identité humaine est ainsi posée comme donnée, assurée, inaliénable, dans ce rapport croyant qui se nomme la foi ; et elle se découvre, s'affirme, se développe, dans une relation indispensable avec les autres, proches et étrangers. Il faut le dire clairement : l'idéologie de la "pureté" ethnique ou culturelle, ou du simple "chacun tranquille chez soi", est une illusion mortifère.
Dans cette perspective, les mouvements de migrations ne sont pas d'abord des menaces ou des dérangements mais, même s'ils sont produits par des désordres et des violences, ils doivent être reçus comme des mouvements vitaux, dynamiques, nécessaires à la vie. C'est dans la rencontre et parfois dans la confrontation que les identités s'affirment, que les cultures progressent au lieu de se scléroser, et que la vie elle-même se développe et se fortifie. L'immigration doit donc être vécue d'abord, de manière positive, en termes d'échange, de partage, de découverte, de solidarité, de construction. Cela peut sembler paradoxal dans les tensions actuelles qui poussent à une attitude de fermeture et de rejet, peut-être rassurante dans l'instant, mais irréaliste et inefficace à plus long terme. Car, si vous me permettez une image, nous serions alors comme des enfants au bord de la mer qui tentent d'arrêter la marée avec des châteaux de sable !

Accueil et communautés
L'immigration appelle donc d'abord une véritable politique d'accueil des personnes dont les différents aspects (juridique, économique, médiatique, démographique, organisationnel…) seront étudiés par la suite par plus compétents que moi. Je voudrais dire seulement un mot du rôle – aujourd'hui controversé – que peuvent y jouer les communautés et particulièrement les communautés religieuses. Il est bien clair qu'il ne peut s'agit de communautarisme, au sens où la communauté prendrait une autorité prépondérante sur les individus et dans la société : les protestants, en particulier, sont fermement attachés à une laïcité républicaine qui garantit pour chaque personne la liberté de conscience, et en particulier la liberté de croire et de ne pas croire. Mais, à l'opposé, un républicanisme qui ne voudrait avoir affaire qu'à des individus isolés serait terriblement réducteur : chacun sait que la vie sociale a besoin de lieux de proximité, de reconnaissance concrète, de formation de la personne, d'expression de la diversité, de médiation, parfois de soutien et de confort pour les plus fragiles. Beaucoup de communautés religieuses – je sais qu'il y en a de contestables ! – parfois nées de l'immigration, jouent un rôle positif dans l'accueil, la stabilisation et l'intégration des personnes : je crois important de changer notre regard sur cette réalité communautaire.

Immigration et mondialisation
Enfin, la même lucidité qui reconnaît la dimension positive des migrations, doit prendre en compte la détérioration dramatique de leurs conditions, qui se traduit notamment dans leur caractère massif et forcé : la plupart de ceux qui émigrent ne peuvent faire autrement, que ce soit pour des raisons politiques ou économiques ! Tout le monde connaît les causes de cette détérioration : essentiellement l'injustice des échanges internationaux qui ruine une partie de notre monde, les violences politiques qui accompagnent et aggravent souvent cette ruine et les pandémies catastrophiques qui s'y développent. Notre proximité avec nombre d'Eglises du Sud nous permet de mesurer concrètement la gravité des dégâts ! Les immigrés sont les premières et véritables victimes de cette situation, dont nos sociétés occidentales ne subissent que des inconvénients en proportion mineurs. Là aussi, il est nécessaire de rétablir cette vérité si l'on veut comprendre ce qui se passe et agir de manière efficace.
Car s'il est nécessaire de lutter contre tous les agissements criminels et toutes les sortes de désordres qui s'installent à la faveur de cette dégradation, il est tout autant nécessaire, en assumant là nos responsabilités historiques et nos dettes, de s'engager dans une politique de justice économique et de développement, de gestion pacifique des conflits et de lutte résolue contre les pandémies. Je le dis très rapidement, mais c'est là que se joue vraiment ce que sera demain l'immigration : souffrance pour les uns et peur pour les autres, ou rencontre et partage mutuellement bénéfique.

Pasteur Marcel Manoël
Président du Conseil national
Eglise réformée de France

Source(s) : FPF;FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE;
Date de parution : 09 juin 2005