L'Assistance médicale à la Procréation et la Protection de l'Embryon humain

 
Auteur : COMMISSION OECUMENIQUE EUROPEENNE POUR EGLISE ET SOCIETE; SCHROTEN Egbert *
 Point de Vue de l'EECCS

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs,

La Commission Oecuménique Européenne pour Eglise et Société est l'organisation qui permet à des Eglises protestantes, anglicanes et orthodoxes dans les Etats membres de l'Union Européenne et dans d'autres pays européens, d'entretenir des relations avec les institutions de l'Union Européenne et du Conseil de l'Europe. Son groupe de travail sur la Bioéthique est composé de spécialistes (scientifiques, théologiens et un juriste), représentants d'Eglises protestantes européennes et d'associations oecuméniques des pays suivants: France, Allemagne, Italie, Pays-Bas, Suisse, Royaume-Uni, ainsi que du Conseil Nordique des Eglises.

Nous exprimons notre reconnaissance pour l'invitation qui nous est faite de présenter un point de vue lors du Symposium sur l'Assistance médicale à la Procréation et la Protection de l'Embryon humain, organisé par le Conseil de l'Europe à Strasbourg.

Le but de ce texte de l'EECCS est d'exprimer un point de vue qui puisse être partagé par la majorité des croyants dans nos Eglises membres. C'est la raison pour laquelle il nous faut faire quelques remarques préliminaires sur le statut de ce document.

La démarche habituelle dans nos Eglises est de permettre et d'encourager un dialogue ouvert sur les questions de foi et de morale, orienté par la Bible et le Saint Esprit. C'est un principe de fonctionnement différent de celui du Magistère dans l'Eglise catholique romaine. La conscience et la responsabilité individuelles sont prises très au sérieux. Le rôle des Eglises en tant qu'institutions est d'aider les croyants à prendre leurs responsabilités dans la vie quotidienne. Le débat moral dans nos Eglises se caractérise en général par une confiance moindre dans la "loi naturelle" en tant que fondement assuré de l'éthique.

C'est pourquoi il est difficile de parler de "la" position des Eglises membres de l'EECCS. Il y a plutôt une diversité de positions. En ce qui concerne le statut de I'embryon humain, on trouve en général au moins trois types d'opinions:

1. un premier type d'opinion est proche de la position du Vatican. L'embryon humain est considéré comme une personne en devenir, au point de nécessiter une protection absolue;

2. à l'autre extrême, on trouve la position qui assimile l'embryon humain à du tissu humain, ce qui implique qu'il peut être utilisé pour la recherche (dans des conditions plus ou moins strictes);

3. entre ces deux extrêmes, d'autres tentent de prendre en compte le développement de l'embryon. Lorsque les conditions requises se présentent - alors que certainement la plupart des embryons sont éliminés de façon naturelle à un stade précoce - l'embryon se développe pour devenir progressivement un être humain. C'est la raison pour laquelle nombreux sont ceux qui demandent une protection de plus en plus grande de l'embryon au cours de la grossesse.

A la lumière de ce qui vient d'être dit, ce n'est pas le rôle de l'EECCS de choisir l'une ou l'autre de ces positions et encore moins d'exprimer un avis définitif sur la question. C'est pourquoi, la position exprimée dans ce document n'est pas la position officielle de l'EECCS, même si nous estimons que la majorité des Eglises membres peuvent l'approuver. Nous espérons qu'elle pourra nourrir le débat en cours au sujet de ces problèmes délicats et aider les personnes qui travaillent dans le domaine biomédical.

Nous affirmons d'emblée que nous ne pouvons pas pratiquer la politique de l'autruche face au développement de la science et de la technologie, appliquées à la procréation médicalement assistée. Des questions délicates se posent déjà (et continueront à se poser) quant à ce qu'il est autorisé de faire des embryons humains, par exemple avec les embryons "surnuméraires" à la fin de la période de "stockage".

D'un autre côté, il ne faut pas non plus céder au fatalisme. Le franchissement de nouvelles frontières, par la science et la technologie est une des caractéristiques de l'humanité. Mais ce n'est pas une raison pour dire que nous sommes incapables d'arrêter le cours de la science. Au contraire, la science et la technologie font partie d'un contexte culturel, social et environnemental. Nous devons prendre la responsabilité de décider dans quelle direction l'Europe veut orienter son développement et ce qu'elle refuse. Les motivations sous-jacentes doivent également être explicitées. Tout développement technologique, y compris l'assistance médicale à la procréation, doit permettre "de rendre et de maintenir humaine la vie humaine", pour reprendre une expression de P. Lehmann. Ceci implique que nous devons être conscients qu'il existe des limites morales (notion de "conscience des limites") et qu'il faut prendre soin de les déterminer, pas seulement sur le plan individuel, mais aussi dans les choix politiques; "Peut se faire" ne signifie pas "Doit se faire".

Parce que l'AMP peut contribuer au bien-être et au bonheur d'êtres humains, il n'y a aucune raison d'être opposé à priori à ses développement et application. Cependant, une très grande prudence se justifie, car cette technologie touche aux origines de la vie humaine et à la manipulation d'embryons humains. Tôt ou tard, la recherche dans ce domaine implique la recherche sur les embryons humains. Et cette recherche est en rapport avec d'autres sphères de la biomédecine (par exemple la recherche sur la maladie de Parkinson). Nous insistons sur le fait que ce qui a été développé pour aider les couples sans enfant ne devrait pas être utilisé pour ouvrir d'autres champs de recherche. Bref, il y a risque de dérapage, ce qui rend très importante la notion de "conscience (politique) des limites" déjà mentionnée.

Dans ce contexte, il peut être important d'insister (1) sur la responsabilité de parent, que l'on prend en créant une famille. Le planning familial, y compris l'utilisation de contraceptifs, fait partie de cette responsabilité, gardant également présente à l'esprit la croissance de la population dans le monde. Et (2) sans nier la souffrance due à l'absence d'enfant, nous voudrions souligner que la vie humaine peut avoir un sens et porter des fruits sans avoir d'enfants. Ce n'est pas une position simplement théorique pour nous: elle est fondée sur l'expérience pastorale de nos Eglises. Bien plus, il n'y a pas de droit à l'enfant, ni une obligation d'en avoir. Nous soutenons l'approche chrétienne que les enfants sont un don et une responsabilité. L'accent devrait être mis sur les droits des enfants.

Pour ce qui est de l'embryon humain et du foetus, nous voulons souligner qu'un être humain ne peut pas être réduit à son ADN (ou "composition" génétique). L'anthropologie chrétienne ne permet pas de séparer les aspects biologique et relationnel. C'est pourquoi, si on parle de l'embryon humain comme d'un futur enfant ou d'une personne en devenir, il faut le faire dans un contexte relationnel et, plus spécifiquement, parental ou marital.

Avec la FIV cependant, nous nous trouvons face à un nouveau problème, qui est très complexe d'un point de vue moral. Les embryons dits "surnuméraires" qui, pour une raison ou une autre, ne sont pas implantés, se trouvent dans une situation particulière. Ils sont placés de façon artificielle en dehors d'un contexte parental. En tant que tels, ils sont toujours des embryons humains mais, en pratique du moins, ni un futur enfant, ni une personne en devenir.

Comme indiqué plus haut, considérant le délicat problème moral des embryons surnuméraires, les avis diffèrent dans nos Eglises. Beaucoup de gens se demandent (à eux-mêmes et aux scientifiques!) si nous devrions nous mettre dans une situation où nous ayons à décider de l'utilisation des embryons "surnuméraires". D'autres cependant, répondent qu'accepter la FIV - et certainement si l'on recherche les plus grandes chances de réussite - implique de nous préoccuper de la difficile question morale de l'avenir des embryons "surnuméraires". Ceux qui défendent ce deuxième point de vue concluent que, dans des conditions très strictes, la recherche sur ces embryons peut être autorisée (peut-être seulement en liaison avec les traitements de la stérilité).

Considérant la complexité de la question et le danger de dérapage, nous (c'est-à-dire le groupe de travail de l'EECCS) nous trouvons proches du vieil adage "in dubiis abstine" ("dans le doute, abstiens-toi"). Pour certains d'entre nous, cela signifie que la recherche sur l'embryon pour des raisons non-thérapeutiques, devrait être interdite, tandis que d'autres préfèrent une position de strict "non sauf", ce qui veut dire que la recherche n'est pas autorisée sauf si, et à moins que, le chercheur puisse donner suffisamment de raisons pour la justifier. Ceci implique une approche cas par cas, la création d'un organisme pluridisciplinaire sur une base très large, donnant l'autorisation et contrôlant la recherche.

Nous sommes conscients qu'une des conséquences des technologies d'AMP est le diagnostic pré-implantatoire et la possibilité de modification génétique humaine. C'est un sujet délicat à considérer à cause de son association avec l'eugénisme, concept chargé négativement dans l'Histoire occidentale.

Cependant, il importe de distinguer ici entre eugénisme thérapeutique et non-thérapeutique. La possibilité d'éviter de graves maladies et troubles congénitaux peut être bienvenue, bien qu'il y ait une "zone d'ombre" entre les deux formes d'eugénisme. Notre proposition serait, qu'au moins au début, et tant que cette "zone d'ombre" ne sera pas mieux comprise, et que des distinctions claires n'auront pas été établies, la recherche et la pratique clinique devraient se concentrer sur les cas thérapeutiques les plus évidents, sur les maladies congénitales graves, mettant la vie en danger.

Il nous faut également distinguer clairement entre souhaiter un enfant et souhaiter un enfant "parfait". De plus, il faut être conscient de la "tyrannie de la normalité". Il y a risque qu'avec leurs nouvelles connaissances, nos sociétés se mettent à établir divers degrés de santé et à transformer, en particulier, l'absence de certains "défauts" génétiques présumés, en une sorte de norme. Par rapport à cette norme, toute personne présentant un "défaut" ou tout foetus porteur d'un "défaut" est considéré comme "anormal", et dans un certain sens pas vraiment un membre à part entière de la société humaine. Les Eglises souhaitent rendre le Conseil de l'Europe attentif à ce risque. Au contraire, nous estimons que chaque être humain possède une valeur et une dignité sans égales en tant qu'enfant de Dieu, indépendantes de leurs capacités ou handicaps, qu'ils soient génétiques ou non.

Nous espérons sincèrement que notre position pourra contribuer positivement à l'élaboration aussi rapide que possible d'un protocole à la Convention portant sur la protection de l'embryon humain.

* Modérateur du groupe de travail de l'EECCS sur la Bioéthique, le professeur Egbert Schroten est un philosophe et un théologien, directeur du Centre de Bioéthique et Santé de l'Université d'Utrecht et membre du Groupe de Conseillers de la Commission Européenne sur les implications éthiques de la biotechnologie.

Source : CAHIER DE L'ASSOCIATION OECUMENIQUE POUR EGLISE ET SOCIETE;5
Date de parution : 1997