Les enjeux de l'enseignement des religions à l'école

Auteur(s) : BAUBEROT, Jean

Le Centre Protestant de l'Ouest organise régulièrement tout au long de l'année, des rencontres, colloques, études en faisant appel à des personnalités éminentes. Le programme de l'année 1998 est paru. On peut le demander au Centre.

Nous donnons ici un extrait du colloque ayant pour thème: ORDRE MORAL ET MORALE LAIQUE.

L'enseignement sur les religions dans l'école publique est, en Europe, un enjeu; il l'est aussi pour son avenir. S'y pose tout le problème du rapport entre l'offre d'école et le respect de la liberté de conscience.

Nous analyserons cette question à partir de trois situations-types :
- l'existence d'un enseignement confessionnel public tendant au monopole (ex.: Italie)
- situation englobant un confessionnel pluraliste (Belgique) et un enseignement interreligieux (Royaume-Uni)
- existence d'un enseignement des religions comme envisagé en France (moins l'Alsace-Lorraine, qui relève du 2ème type).

1 - En Italie, les accords de 1929 avaient fait de l'enseignement de la religion catholique le fondement et le couronnement de l'instruction publique (comme en France avant 1882). Cette situation dura jusqu'en 1984 où un nouveau concordat reconnut le catholicisme comme "partie du patrimoine italien". Concrètement, cela se manifeste par l'existence de cours de religion donnés par des professeurs nommés en accord avec l' Eglise, de la maternelle à l'enseignement secondaire. Des accords particuliers ont été passés avec les minorités religieuses qui ont un droit d'accès... payant, à leur propre enseignement. Cet enseignement est celui "de la foi perçue de l'intérieur" (Vincenzo TURCI). Cette formule pose le problème de la manière dont peut être abordée la question de l'écart entre le "vécu" des croyants et l' ''officiel" des autorités. Pour les minoritaires (10% environ), athées (4 à 5%) ou autres il n'y a aucun enseignement. L' Eglise catholique voudrait l'institution de cours alternatifs pour éviter l'attrait du temps libre sur les enfants de ses ouailles. Mais ceci introduirait une coupure entre un enseignement confessionnel et un enseignement scientifique.

2 - L'Alsace-Lorraine connaît un enseignement confessionnel pluraliste public. Malheureusement nous ne possédons aucune enquête sur cette pratique. Notre impression est que tout existe, de la catéchèse à la réflexion morale laïque.

En Belgique, le pluralisme est très intégré. Le régime y est celui des cultes reconnus, parmi lesquels la laïcité, considérée comme famille de pensée ou famille spirituelle. Le catholicisme est ultra-majoritaire. L'Etat assure le financement de tous ces enseignements, ce qui coûte très cher et, actuellement, la Wallonie ne s'en tire plus. La liberté de choix est totale: d'une année sur l'autre on peut changer l'enseignement confessionnel mais il y a obligation de suivre un cours. Le cours pluraliste (laïque) se pose les mêmes problèmes qu'en France : ceux de l'universalisme. Le problème des normes est situé en fin de parcours et l'on insiste, surtout au lycée, sur les dilemmes moraux.

Pour ce pays également, il est difficile de savoir ce qui se passe exactement. Mais un chercheur du Groupe de Sociologie des Religions et de la Laïcité (C.N.R.S.-E.P.H.E.) Jean-Paul MARTIN, a constaté une faille entre un discours théorique, relativement polémique, des confessions les unes par rapport aux autres et une pratique de convergence dans l'enseignement des contenus et de collaboration dans le travail.

En Grande-Bretagne, le niveau local, qui est celui auquel se prennent les décisions, joue un rôle déterminant. Depuis 1884 l'enseignement est déconfessionalisé. Comme en Italie, il y a reconnaissance du caractère patrimonial du christianisme mais avec une meilleure prise en compte de l'existence du reste. L'étude du christianisme domine avec un certain caractère d'extériorité: il y a véritablement une présentation des religions peut-être plus descriptive que comparative ou critique (cette analyse est faite à partir des manuels et non de la pratique.) L'enseignement religieux est aconfessionnel, il repose sur l'hypothèse d'un fond commun de l'ensemble des religions et comporte des études morales.

3 - En France, un projet à l'initiative de la Ligue de l'Enseignement a existé dès la fin du siècle dernier. ll n'était pas sans arrière-pensée évolutionniste. La volonté de conciliation avec l' Eglise catholique l'a fait échouer car l' Eglise Catholique voulait avoir le monopole du discours sur la religion.

Cette absence pose énormément de problèmes.

D'où (re)surgissement de la question entre 1984 (manifestation de Versailles) et 1989 (affaire des foulards). En 1986 puis 1988, il y a une véritable flambée de la réflexion. Celle-ci est en liaison évidente avec les changements mondiaux et locaux. La création du comité national d'éthique (1986) avec présence religieuse officielle puis du comité de réflexion sur la Nouvelle-Calédonie s'inscrivent dans le même contexte. Cet ensemble est l'expression d'un besoin culturel du savoir religieux.

Du côté catholique, on insistera sur la nécessité patrimoniale et l'aspect intégrateur de l'enseignement religieux. La F.E.N. parle davantage d'ouverture sur le monde actuel et, notamment, de l'aide à la résolution des conflits à composante religieuse.

En 1988, l'Encyclopédia universalis fait faire un sondage (scientifique solide). Il révèle 65 % d'opinions favorables à des cours de religion. A l'automne, JOSPIN crée une commission ministérielle sur le sujet. Elle aboutit en 1989 au rapport JOUTARD. C'est alors que surgit l'affaire des foulards, qu'apparaissent des changements d'attitudes et une coupure par rapport aux positions antérieures. Le ministère devient réticent, notamment à cause des difficultés créées par l'Islam.

En 1991, un coup d'arrêt est donné du côté du Vatican qui craint la tache d'huile de la France vers l'Italie : Mgr LUSTIGER et les autres évêques Français refusent de voter le texte du symposium qui a eu lieu sur la question. Mais ils sont très probablement obligés d'en tenir compte. Ceci expliquerait, éventuellement, la stagnation actuelle de la question d'un enseignement des religions. Cependant, malgré ce blocage officiel, il y a persistance d'expériences multiples et une meilleure prise en compte au niveau de la formation et du programme de seconde.

Il nous semble que le plus dangereux dans cette question de l'opportunité de l'enseignement des religions est le rôle que peut jouer la peur suscitée par les sectes ou les intégrismes. En effet, il ne s'agit pas de sauver les gens malgré eux mais de parvenir à un choix éclairé (idée qui nous vient des Lumières). Un enjeu important de l'existence de cet enseignement est qu'il contribue à faire comprendre ce qu'est le symbolique, contre une culture du premier degré ... le deuxième degré, actuellement, se limitant à la dérision et non à l'interprétation. (Il n'est que de voir comment les media traitent du politique, y compris les Guignols de l'Info.) C'est la tradition humaniste qui est en cause.

Il y a inconstablement une attente Européenne pour que la France renouvelle les formes de l'enseignement religieux et aide au déblocage des problèmes qui se posent ici et là.

Notes de Marie-Claire Charpentier, corrigées par Jean Baubérot.

Jean Baubérot

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Evangile et Liberté n° 108

Source(s) : EVANGILE ET LIBERTE
Date de parution : février 1998