Catholiques et protestants face à la morale dans une société laïque

Auteur(s) : COMITE MIXTE CATHOLIQUE-PROTESTANT EN FRANCE;COMMISSION EPISCOPALE POUR L'UNITE DES CHRETIENS;CPLR;CONSEIL PERMANENT LUTHERO-REFORME;

Le présent document, élaboré par le Comité mixte catholique-protestant en France (1) est le premier jalon, sans doute modeste, néanmoins significatif, d'une réflexion commune sur l'éthique en relation avec les questions nouvelles que posent à la conscience de tous les progrès de la science et des techniques.

En faisant apparaître les convergences et les différences de la démarche éthique des Eglises ici en dialogue, le document entend souligner leur volonté de contribuer au débat public dans le cadre d'une société laïque.

1. DE NOUVEAUX DEFIS

Dans nos sociétés occidentales, et en particulier dans la France que nous habitons, l'évolution des connaissances. des idées et des rapports sociaux provoque une redéfinition du problème moral. Chrétiens, catholiques et protestants, nous en faisons ensemble le constat.

Longtemps congédiée comme répressive, voire aliénante, la morale a été déconsidérée, laissant un vide qui n'est plus comblé aujourd'hui par les "religions séculières" (marxisme, existentialisme, etc...) dont la faillite est relevée de toutes parts ("faillite des idéologies".

Cette faillite peut être reçue comme l'indice d'une nouvelle recherche de sens imposée par des situations inédites et par des incertitudes dans l'usage de pouvoirs nouveaux.

Les progrès des sciences et des techniques (nucléaires, biologie, etc.) posent à la conscience de tous des questions nouvelles et jusqu'ici en partie insoupçonnées. Ces questions relèvent de la morale, laquelle fait retour dans le domaine public.

Nous sommes entrés dans une société de débat :

De nouveaux pourvoyeurs de sens, en particulier certaines grandes religions (islam et les religions orientales) prennent en nos pays occidentaux une importance toujours plus grande et demandent à être entendus.

Depuis le Concile de Vatican II,l'Eglise catholique de France s'est largement ouverte au dialogue avec les autres Eglises chrétiennes et familles de pensée. De ce fait, un certain militantisme anticlérical perd de sa vigueur.

Un "pacte laïque" demandé par plusieurs voix est désormais envisagé dans des conditions nouvelles. Chaque famille spirituelle s'y fera entendre dans une franche ouverture aux autres.

La conjonction de ce retour du besoin moral et du nouveau paysage de la laïcité a été reconnu par l'Etat lui-même. C'est ainsi qu'il a créé le Comité National consultatif d'éthique pour les Sciences de la vie et la santé dans lequel des chrétiens sont représentés à côté d'autres traditions religieuses et philosophiques. Les Eglises sont sollicitées de réfléchir à nouveaux frais sur le rôle qu'elles ont à jouer en matière de morale dans la société contemporaine.

C'est pourquoi le Comité mixte catholique-protestant livre à ce débat ses propres réflexions.

II. MORALE ET FOI CHRETIENNE

Il n'y a pas d'homme sans morale et sans liberté, c'est-à-dire sans capacité et obligation de choisir telle conduite plutôt que telle autre. La morale est un bien commun de l'humanité. La foi n'en est pas le seul fondement possible.

Chrétiens, catholiques et protestants, nous sommes engagés dans les mêmes problèmes et les mêmes débats moraux que nos frères et soeurs en humanité. Nous sommes confrontés aux mêmes défis.

Nous entrons dans le débat moral commun avec, au coeur, des convictions fondées sur notre foi. Celles-ci nous éclairent sur la nécessité et sur la finalité de notre engagement.

Notre foi en Dieu introduit dans notre réflexion et notre pratique la dimension transcendante : pour nous, l'être humain ne trouve pas sa fin en lui-même, mais se réfère à un Autre, le Dieu de l'Alliance qui l'appelle et devant qui il se sait responsable.

Le lieu d'application et le but de notre engagement moral sont l'être humain au sein de l'univers, compris comme création de Dieu.

Jésus-Christ, véritable image de Dieu, premier-né de la création nouvelle qu'il a inaugurée, est le modèle de la vocation qui nous est adressée.

Le principe de notre réflexion et de notre pratique morales est l'amour, cette agapé qui nous vient de Dieu, lui qui nous a aimés le premier. L'amour, comme la foi et l'espérance, est en nous l'oeuvre de l'Esprit.

III. CONVERGENCES ET DIFFERENCES

Chrétiens, catholiques et protestants, nous affirmons ensemble notre conviction fondamentale : sauvés gratuitement par Dieu en Jésus-Christ, par le moyen de la foi, nous sommes libérés pour accomplir des oeuvres utiles à l'humanité et agréables à Dieu.

Si la vie morale, en elle-même, ne procure pas le salut, le salut provoque le renouvellement de la vie.

Contrairement à une opinion largement répandue, nos Eglises n'ont pas pour fonction première de définir ni de conserver la morale. Elles sont avant tout des témoins du salut en Jésus-Christ.

Catholiques et protestants, nous observons pourtant qu'entre nos Eglises l'approche de la morale révèle des convergences et des différences. Il nous semble opportun de nous expliquer.

1.Histoire et Royaume de Dieu

Il n'y a pas d'actes qui échapperaient à la vie morale. Toute la vie de l'homme doit être mise en relation avec le Royaume de Dieu. Cette vision de l'acte humain n'arrache pas pour autant la vie morale au champ du monde présent pour la projeter dans un ailleurs du monde ou un au-delà de l'histoire. C'est au sein des réalités terrestres que l'homme est appelé à oeuvrer avec la conscience qu'il n'est pas encore tel due Dieu l'a appelé à être quand il l'a constitué à son image et à sa ressemblance.

Protestants aussi bien que catholiques, nous insistons sur la différence entre Histoire et Royaume. La morale relève de la libre activité de l'être humain dans l'histoire. Les actes inspirés par l'Esprit sont des signes prophétiques et avant-coureurs du Royaume.

Le chrétien sait que l'histoire conduit vers une fin. En oeuvrant dans l'histoire. il croit que le Royaume de Dieu est proche. Tout acte moral s'inscrit ainsi dans la perspective de la présence vivante du Christ et de son retour.

2. Conscience personnelle et autorité de l'Eglise

Catholiques et protestants, nous insistons sur la conscience comme lieu décisif de la liberté responsable de l'être humain devant Dieu.

Nous incluons les données de la création parmi les expressions de la volonté de Dieu. Mais nous plaçons nos accentuations différemment.

Pour éclairer leur conscience, les catholiques reçoivent et acceptent les directives du magistère comme interprétant de façon autorisée la Parole révélée de Dieu et la "loi naturelle".

Les protestants assujettissent les données naturelles à la liberté des personnes et au droit des consciences éclairées par la foi née de la Parole de Dieu et s'exprimant dans des décisions synodales.

Ces présupposés ont des répercussions non négligeables sur ce que l'on peut appeler la "créativité éthique" de chaque individu.

Nos mentalités différentes et nos interprétations de l'Evangile parfois divergentes s'interpellent les unes les autres.

IV. PAROLE MORALE DES CHRETIENS DANS UNE SOCIETE DE DEBAT

Chrétiens, catholiques et protestants, nous reconnaissons que nos Eglises ne savent pas toujours éviter l'autoritarisme dans leurs interventions d'ordre éthique, tant dans leur vie interne que dans la société elle-même.

Nos déclarations publiques gagneraient parfois à être mieux réfléchies quant à leur opportunité, mieux préparées dans un dialogue avec des personnalités et des organismes compétents, plus attentives aux situations réelles.

Quel que soit le degré d'autorité que nos Eglises reconnaissent à leurs déclarations sur des sujets de morale, nous n'oublions pas qu'elles s'adressent d'abord à leurs membres, en vue d'éclairer leur conscience.

Lorsqu'elles s'adressent à ceux qui ne partagent pas tout ou partie de leurs convictions, nos Eglises doivent s'exprimer sur le mode du témoignage et de la proposition.

Dans le dialogue nouveau qui s'instaure en notre pays, nous cherchons à exprimer, comme une voix parmi d'autres, les convictions évangéliques auxquelles nous obéissons, car l'Evangile n'a d'autorité que dans la liberté. Nous souhaitons que les déclarations publiques de nos Eglises ne soient pas reçues comme des tentatives de réguler la société. Nous voulons contribuer à un débat public où l'on recherche comment respecter les personnes et les groupes dans leur originalité spirituelle comme dans leur volonté de vivre ensemble, ce qui serait une bonne définition de la nouvelle laïcité.

Paris, le 19 octobre 1989

Texte diffusé par la Fédération Protestante de France, 47 rue de Clichy, 75009 Paris - Tél. 1/48 74 15 08

(1) Le Comité mixte est composé de sept théologiens catholiques et de sept théologiens protestants désignés par leurs responsables d'Eglises respectifs et mandatés, les premiers par le Conseil permanent de l'épiscopat, les seconds par le Conseil permanent luthéro-réformé.

Ont participé à l'élaboration du texte :
- Mgr Vilnet, co-président ; Mgr Bagnard, Mgr Bussini, les Pères Dupuy, Legrand, Martelet, Sicard. - Le pasteur Leplay, co-président ; les professeurs et pasteurs Benoit, Birmelé, Bost, Chambron, Dumas, Freychet, Prieur.

Source(s) : FPF;FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE;
Date de parution : 19 octobre 1989

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