Dieu peut-il se passer de la République ?

Le 20 juin, une table ronde interreligieuse organisée par l’association Bible à Neuilly, qui fête ses 10 ans, s’est exprimée sur Dieu peut-il se passer de la République ?
Ancien Maire de Neuilly et nouveau Ministre de l’Intérieur, chargé des cultes, Nicolas Sarkozy a ouvert la séance, en déclarant que « les religions sont un plus pour la République »
Il a regretté que les quartiers soient des déserts spirituels en commentant les élections du CFCM
Etaient invités à s’exprimer ensuite Ghaleb Bencheikh, mgr Daucourt, le Grand Rabbin Sirat et le pasteur Jean-Arnold de Clermont qui a regretté que Dieu ne soit « pas forcément bienvenu dans une République qui n’applique pas strictement les règles de la laïcité… »

Bible à Neuilly – 20-06-05
Intervention du pasteur Jean-Arnold de Clermont, président de la Fédération protestante de France

La question sous cette forme est étonnante ! Je serais tenté de la retourner en « La République peut-elle se passer de Dieu ? » tant je sens que cette perspective est développée ici où là aujourd'hui. Mais en orateur discipliné, j'aborde la question telle qu'elle nous est posée.

Elle demande de ma part un préalable : Parler de Dieu et en son nom exige un minimum d'humilité. Quand je parlerai de Dieu, je vous prie d'entendre que c'est mon expérience de Dieu, ma compréhension de Dieu, qui s'expriment. Je ne serai qu'à la recherche d'une expression qui s'approche de la vérité de Dieu, une expression toujours limitée, incertaine, qui a besoin d'être confrontée par le débat aux expériences, aux compréhensions de frères et de sœurs dans la foi.

De quelle République vais-je parler ? Je parle d'une République vraiment laïque et démocratique. Et sur ces deux points de la laïcité et de la démocratie, il me semble que nous avons beaucoup à faire.

Je lie étroitement cette laïcité qui permet à Dieu d'être présent dans l'espace social et le débat public à la vie démocratique. Les agnostiques et les athées comme les adeptes des religions s'ils veulent respecter le cadre juridique tracé par le principe laïque, et tel que les deux premiers articles de la Loi de 1905 le définissent comme l'expression de la liberté de conscience qui se décline en liberté des cultes, et la double neutralité de l'Etat à l'égard des cultes, et des cultes à l'égard de l'Etat doivent pouvoir trouver une volonté publique d'ouvrit à tous les débats qui conduisent aux décisions sut la construction de notre société.

Or que constatons-nous ici et là ? Je ne prends que deux exemples parmi bien d'autres.

A Tours, les chrétiens ont imaginé de faite mieux que les « 24 heures du Mans », les 26 heures de la Bible. Ils demandent à la Municipalité de s'installer dans une rue pour lite le texte de la Bible en continu pendant 26 heures. Approbation de principe. Puis atermoiements pour raison de travaux dans la rue en question. Puis finalement refus pour raison de laïcité. Voyez-vous Que ferions-nous si des musulmans nous demandaient de lire le Coran et des juifs la Torah ? Et alors ? En quoi cela serait-il répréhensible ?

Autres exemples : Depuis des années, accompagnant les mouvements d'immigration de populations africaines et asiatiques vers la France se sont créées des centaines de communautés protestantes le plus souvent évangéliques. L'une d'entre elle implantée à la Plaine Saint-Denis porte le beau nom d'Arche de Paix. Elle doit aujourd'hui célébrer quatre cultes chaque dimanche pour accueillir successivement ses 1200 membres. Elle a donc cherché un nouveau local. Elle l'a trouvé à Aulnay-sous-Bois. C'est un ancien centre de formation de France Télécom. Elle a réuni les 800 000 Euros nécessaires à son achat. Refus de la ville qui n'accorde pas le permis de construire permettant de changer la destination du local. Dites-moi ! Refuserait-on à l'Eglise réformée de France ou à l'Eglise catholique de construire un temple ou une Eglise pour plus de 1000 fidèles ? Mais voilà ce sont des évangéliques, africains de surcroît.

Oui, Dieu n'est pas forcément bienvenu dans une République qui n'applique pas strictement les règles de la laïcité et veut distinguer à priori les bonnes des mauvaises Eglises.

'ai parfois le sentiment que les pouvoirs publics se satisferaient d'une religion circonscrite à la sphère privée, d'autant plus acceptable qu'elle serait invisible et inaudible. Remplacée par une nouvelle religion laïque. Elle a déjà ses grands prêtres !

Or, j'aimerais dire ici les deux raisons pour lesquelles cela est impossible.

La première, évidente, est que toute religion est culte, rites et coutumes; elle cherche à transmettre. Même pratiquée sous forme individuelle, elle doit s'inscrire dans le monde sous peine de se dissoudre complètement. Elle a besoin de formes visibles, et à ce titre, elle peut se heurter à d'autres formes, d'autres conceptions du monde. Il y a forcément rapprochement du religieux et du politique, puisque sur certains points il y a recoupement des deux sphères, et parfois conflit. Laïcité et démocratie, si elles sont les fondements de la République, transforment en positif, en émulation, cette coexistence du religieux et du politique.
Mais il faut aller plus profond et voir en quels temps nous vivons. Qui, au lendemain du XXe siècle, pourrait oublier l'effondrement de l'humanisme des Lumières qui pourtant nous avait apporter la philosophie des droits de l'homme, et l'effondrement des institutions politiques et religieuses ? Telle est bien pourtant notre situation qui exige en tous domaines, une refondation des principes éthiques sur les quels peuvent reposer nos efforts pour construire une société plus juste, plus humaine, plus solidaire, plus pacifique. C'est à ce travail collectif que nous devons être attelés, tous ensemble. Et là, permettez-moi de l'affirmer sans ambages, la République ne peut se passer de Dieu pas plus que Dieu ne peut se passer de la République.
La République ne peut se passer de Dieu. Encore faut-il que les chrétiens (je ne peux parler qu'en leur nom ! mais je n'en attends pas moins des autres religions) comprennent le rôle qu'ils ont à jouer par leur participation à tous les débats publics, avec l'humilité des expériences du siècle passé, mais avec la conviction qu'ils sont porteurs d'une Parole qui est offerte au monde, et qui s'est donnée dans le pardon et la miséricorde. Dieu ne peut non plus se passer de la République. Certes, je n'oublie pas qu'il est, excusez l'expression, au « meilleur de sa forme » dans la persécution. Mais aucun de nous ne peut souhaiter en passer par là ! Mais la République, laïque et démocratique, reste le cadre où ses fidèles, n'étant pas acculés à la défensive, ne se trouvant pas en position de combat

Source(s) : FPF;FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE;
Date de parution : 20 juin 2005