Prélèvements et transplantations d'organe : une question éthique

Depuis plus de 30 ans, les transplantations tentent de sauver et sauvent bien des vies! En augmentant ses taux de succès, l'art chirurgical a multiplié les indications de greffes. Cependant on assiste, et tout particulièrement en France, à une pénurie d'organes préoccupante qui interpelle les consciences.

Le contexte juridique a évolué :

- La loi Caillavet (1976) qui autorisait les prélèvements sur le cadavre d'une personne n'ayant pas fait connaître de son vivant le refus d'un tel prélèvement, et qui stipulait que le don d'organe est anonyme et gratuit, n'a pas eu les effets escomptés pour résoudre la pénurie d'organes de cadavres. En effet, devant les réticences rencontrées, une circulaire recommandant au médecin de consulter la famille en l'absence de déclaration explicite du défunt avant sa mort, sema un certain désarroi et freina considérablement l'application de la loi.

- D'autres textes législatifs depuis ont multiplié les précautions; en 1994 : loi relative au respect du corps humain, loi réglant la distribution et l'attribution des greffons (avec la création de l'établissement français des greffes), loi sur les modalités de consentement au prélèvement d'organes sur la personne vivante.
Un registre national centralisé et informatisé est en cours d'élaboration.

- Tous ces textes témoignent d'une dimension tout d'abord occulte: l'engagement moral de la collectivité qui entoure receveur et donneur et sa conception du rapport entre les vivants et entre les vivants et les morts. C'est la société toute entière qui fournit le cadre juridique et institutionnel, le support financier et une justification idéologique empruntée aux théories du don.

Don et logique du don

Le don répond à une logique qui a ses propres exigences: transparence et respect de la liberté des uns et des autres, de la personne morte et du deuil de son entourage. Il convient de noter l'antinomie dont la greffe est le lieu d'expression: sauver une vie si on le peut, respecter un être qui vient de disparaître (jeune le plus souvent et dans des conditions tragiques) comme la douleur des siens.

Un consensus s'est dégagé du débat autour de l'inviolabilité du corps humain, support de la personne. Si le dogme de la résurrection dans les trois grandes religions en Occident accorde une dignité certaine à l'intégrité du corps, les représentants les plus autorisés ont dans l'ensemble admis l'atteinte à l'intégrité du cadavre, compte tenu du devoir de solidarité avec les malades et le contexte d'urgence et étant donné que la résurrection est celle d'un corps "glorieux".

Le principe fondamental, plusieurs fois réaffIrmé, à savoir que l'être humain tout entier est exclu des échanges commerciaux, laisse subsister des interrogations sur les conditions sociales, nationales et internationales de la transplantation, et sur les inégalités qu'elles manifestent à l'échelle de la planète.

Le problème de la pénurie: un débat public à ouvrir

Il y a pénurie d'organes mais aussi de moyens matériels, devant l'inflation des coûts.

Quel projet moral pourrait élaborer une vision globale de la répartition de la santé ?

Une réponse à cette question a été la mise en place d'un Haut Comité de la santé publique (HCSP) par les pouvoirs publics. Dans son rapport sur la santé en France, publié fin 94, le Haut Comité définissait une série de problèmes de santé et de déterminants prioritaires. Dans le rapport qu'il a remis à la 1ère Conférence nationale de santé, réunie en septembre 96, ce même HCSP regrette que le lien entre les priorités proposées et leur traduction en termes de moyens ait été inexistant... Il évoque une spécificité française incarnée par un point de vue déontologique qui ne tient absolument pas compte du fait que les ressources ne sont pas illimitées, ni de l'existence d'une frange de la population qui, du fait de sa précarité, n'a plus accès aux soins.

Il est légitime que les chercheurs et les praticiens veuillent tout faire, et à tout prix, pour maintenir la vie. C'est dans la logique et la responsabilité de leur office. Aussi est-ce à la puissance publique, parce qu'elle représente la collectivité, de se prononcer sur les règles à observer dans la mise en oeuvre du possible y compris au plan économique et financier. Cela relève de la responsabilité politique.

On ne saurait trop regretter l'absence de débat public dans la définition des objectifs précis et des priorités, lorsqu'on songe qu'il s'agit d'allouer au mieux les 700 milliards de francs que la collectivité consacre à sa politique sanitaire ...

Une réflexion sur le corps :

et sur la dimension corporelle de nos existences, peut contribuer à restaurer le lien social que tout contribue aujourd'hui à fragiliser.

C'est par le corps que nous sommes présents non seulement au monde mais aussi aux autres. La transplantation d'organes ravive la question de savoir ce que l'autre, proche ou lointain, est pour nous. Celui qui est en attente de greffe sait que l'autre, à travers le don qu'il fait, lui est indispensable.

Pour chacun, le corps est, au sens le plus fort, sa représentation, sa présence publique. Le corps nous rappelle que nous vivons dans une histoire faite de rencontres et de heurts, d'actes et de paroles qui nous modifient. C'est donc dans une histoire commune que la question des transplantations et du don d'organes est posée.

Ainsi se développe une solidarité qui lie les vivants et les morts par un don aussi intime qu'essentiel. Ainsi, comme le dit France Quéré, "la mort d'un être humain, au-delà du désespoir où elle jette ses proches, maintient, en sauvant d'autres individus, une sorte de foi positive et une solidarité sans laquelle, en effet, la vie ne subsiste pas. La philosophie de la greffe pourrait tenir en deux mots simples: espérance, fraternité."

 

Jeannine Chuat

Juin 1997