Couples incertains et désirs d'enfants

Entre 1960 et 1985 il Y a eu un changement de climat affectif, de débats publics et du même coup d'insistances, de pertinences dans l'écoute et l'annonce de la bonne nouvelle de Dieu au monde d'aujourd'hui. Ceci ne veut pas dire que nous changions le contenu de la Bible au gré des évolutions des désirs humains, mais que tantôt tel point est majeur tantôt tel autre, comme le fait la Bible elle-même, qui est sans cesse actualisation de paroles particulières du même Dieu, unique, fidèle et attentif.

Quel est donc ce changement actuel de climat, bien entendu dans la portion limitée du monde où il nous est donné de vivre, d'écouter et de parler. Dans les années 1960 les couples qui avaient été particulièrement féconds au cœur de la guelTe et surtout à sa sortie, au point que le déficit des naissances a été très vite rattrapé en quelques brèves années, ces couples se sont de plus en plus demandés si la contraception ne devait pas faire partie de la parenté responsable. Ce furent les années où les couples souhaitèrent avoir moins d'enfants, sans être obligés soit de pratiquer la prudence et ]a privation de l'abstinence, soit de recourir à des techniques qui, à l'époque, avaient davantage COmme but officiel la préservation contre les maladies vénériennes que clairement la contraception.

Celle-ci était encore alors ressentie et jugée comme un égoïsme familial à l'égard de la générosité de la vie, comme une menace contre la démographie et comme un risque d'invitation à la pem1issivité sexuelle. Même si une personne ne sait clairement quelles ont pu être les conséquences dommageables de ]a généralisation de la contraception dans notre société, ce sont les avantages qui ont été partout reconnus et pratiqués: sexualité de couples moins angoissés par la venue d'enfants non désirés; fin des scrupules paralysants et des clandestinités en détresse. Après que le climat affectif de suspicion et de réprobation envers la contraception ait totalement changé, la législation a SUIVI, non pas pour tolérer une mauvaise licence, mais pour admettre et faciliter une bonne liberté, celle qu'a le couple de "gérer" le nombre et l'espacement des naissances en son sein.
Résumons-nous à un mot: couples solides désirant moins d'enfants que ce que l'on appelle la fécondité naturelle c'est-à-dire sans intervention ni limitation intentionnelles.

Le climat global a basculé. Les sociologues situent la baisse des mariages à partir de 1972, avec parallèlement une croissance des divorces. Selon eux, sans que l'on puisse jamais extrapoler en prospective démographique, nous entrerions dans du jamais vu dans l'histoire des sociétés humaines avec des intentions actuelles de non-mariage de l'ordre de 60 %. Mais le point contrasté qui nous paraît le plus important est le suivant, qui ne se déduit nullement des constats précédents: il y a partout chez les couples non-mariés comme chez les couples mariés, réapparition généralisée du désir d'enfants. Le climat s'est donc inversé: couples fragiles, incertains, à tout le moins intimes sans explicitation sociale et pourtant demande d'enfants. Un seul exemple, même s'il porte sur un nombre restreint: la lutte contre la stérilité par l'insémination artificielle est aujourd'hui au centre de tant de débats comme il y a vingt ans la lutte contre la trop grande fécondité naturelle par la contraception, qui est finalement elle aussi toujours artificielle, quelles qu'en soient les diverses méthodes.

Il est hasardeux de démêler les raisons d'un désir, y compris d'un désir d'enfants. Chaque cas est unique. On peut cependant avancer des hypothèses pour un mouvement aussi général: la peur de la solitude et de l'isolement, qui a remplacé l'aspiration à l'indépendance; une redécouverte de la durée charnelle après l'éphémère des abstractions ou des idéologies; le sens de la nouveauté, que j'appelle sauvage, qui se manifeste par l'imprévu de l'enfant; mais peut-être partout, obscurément, le sentiment que le lien avec l'enfant est profond et irréversible, quel que soit le déroulement de la vie, tandis que les liens des couples sont si souvent caducs, épisodiques, successifs et multiples. Un chiffre suffira : aujourd'hui un enfant sur trois développera sa vie en la disparition du couple qui l'a conçu.

Quelle parole bonne, je veux dire attentive et aussi exhortative, sommes-nous appelés à dire dans cette situation vraiment nouvelle par rapport à celle où nous avons, spirituellement et moralement, soutenu la liberté de la contraception?

La Bible insiste d'abord sur le couple et ensuite seulement, comme un écho à l'amour réciproque qui se connaît et à la confiance envers l'avenir d'une création bénie par Dieu, sur les enfants. Bibliquement, "à l'origine", pour reprendre le mot de Jésus sur le couple, il n'y a pas de familles monoparentales.

L'enfant, pour son propre avenir, n'est pas le complément à une solitude mais la permission et la promesse d'une indépendance, qui aura elle-même à s'aventurer et à se lier plus tard, quand l'enfance protégée deviendra la vie adulte exposée.

Enfin, la vitalité ne se retrouve dans une société que si celle-ci connaît le brassage des êtres, ce que signifie le couple, et non pas leur frilosité.

C'est pourquoi la parole à dire aujourd'hui nous paraît être de fortifier ces couples plus que de reporter l'assurance sur l'enfant à tout prix.

Ayant clairement dit cette insistance, il est évident que nous devons demeurer attentifs à la réalité multiple. La morale fortifie. Le moralisme juge. Dieu dans la Bible confie la création bonne à notre liberté. Mais la Bible raconte aussi comment la grâce vient rattraper nos gâchis, au lieu de redoubler nos anxiétés.

 

André Dumas

14 novembre 1985