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Eau

par Michel Camdessus, Bertrand Badré, Ivan Chéret, Pierre-Frédéric Ténière-Buchot
Paris, R. Laffont, 2004, 290 p., 21 €

Depuis toujours, on sait que l'eau est indispensable à la vie. Mais a-t-on vraiment pris conscience des problèmes gigantesques qui vont se poser à l'humanité si rien n'est fait pour éviter son gaspillage et sa pollution ? La demande d'eau croît de jour en jour, liée à la démographie galopante mais aussi au PNB mondial, lui aussi en pleine expansion ; en parallèle, les auteurs annoncent 8 millions de morts par an imputables directement ou indirectement à l'absence d'un accès possible à de l'eau potable. Ce chiffre concerne essentiellement les pays du Sud, où maladies, intoxications, sécheresses, inondations, conflits autour des sources ou des fleuves sont les signes tangibles d'un drame récurrent, drame que pour l'instant le monde occidentalisé domine plus ou moins.
Ici, l'eau se meurt : gâtée par le rejet des eaux usées, les déchets industriels ou agricoles ; là, elle se raréfie : gaspillée sans compter dans les pays au niveau de vie élevé, perdue par évaporation du fait d'une irrigation exacerbée, perdue lorsque le sol déforesté et dénudé ne peut plus l'absorber, lorsque pompée à de grandes profondeurs elle déserte les nappes phréatiques. Si le robinet qui fuit ne représente qu'une goutte d'eau par rapport à la ressource mondiale, l'agriculture au contraire en consomme les trois-quarts. Arrivera un jour où, si rien n'est fait pour l'économiser, l'agriculture ne pourra produire davantage (faute d'eau, et de surface faut-il ajouter). Juste un ordre de grandeur : 1500 litres sont nécessaires pour obtenir un kilo de blé, trois fois plus pour un kilo de riz. L'eau ne va plus de soi et les conférences internationales commencent à s'en inquiéter.
Les auteurs constatent les dégâts et les impasses; ils notent également les inégalités climatiques, économiques, sociales entre régions géographiques, entre pays du Sud et du Nord ; ils disent combien dans de très nombreuses zones rurales (mais pas seulement là), les femmes sont pénalisées par la tradition millénaire, tenues à des corvées d'eau dès le plus jeune âge, ce qui empêche les filles d'aller à l'école et leurs mères de participer à la vie de leurs communautés - on sait bien que c'est là une des raisons majeures du retard du développement de ces sociétés. L'eau se trouve donc au centre du développement, de multiples façons.
Mais l'objet du livre n'est pas seulement d'alerter les esprits en dressant un tableau très sombre de la question de l'eau à l'échelle de la planète ; il vise surtout à démontrer que, dans un domaine restreint (tout est relatif), il est possible, il serait possible, d'améliorer la condition du milliard de personnes ayant difficilement accès à l'eau et des deux milliards qui ne disposent d'aucun assainissement.
Les auteurs, experts en matière d'eau ou de finances (Michel Camdessus a été, entre autres, directeur général du FMI) exposent le problème qui les a réunis, entourés de "Sages" venus d'horizons différents. Ayant fait leur un des Objectifs de l'ONU, dits "du Millénaire", (réduire de moitié le nombre de ces personnes d'ici 2015), ils ont élaboré une série de mesures administratives, techniques, financières et d'ordre communicationnel, destinées à assurer sa faisabilité. Sans perdre de vue que l'eau est un des piliers du développement durable, et que, n'étant pas - ou plus - la ressource illimitée que l'on croyait, elle a un coût donc un prix.
Comment faire ? Besoins des populations, zones à équiper, infrastructures et autres travaux, commencent à être connus. Mais où trouver les financements chiffrés à 100 milliards de dollars ? La solidarité internationale saurait-elle réunir de telles sommes en supplément à l'aide publique versée au titre du développement dont on sait qu'en 2002, année particulièrement faste, elle a été de 50 milliards ?
Oui, affirment les auteurs, si l'on peut convaincre les banques, les investisseurs publics ou privés que les sommes avancées ne le seront pas à fonds perdus ; l'eau ayant une valeur économique, elle doit être payée à son juste prix par l'utilisateur final selon des tarifications "soutenables", variables et adaptées, la gratuité ne s'appliquant qu'aux plus démunis.
Encore faut-il que l'eau arrive chez l'usager, sans s'évaporer en cours de route, question probablement plus difficile à résoudre que les problèmes techniques et financiers : situations politiques incertaines, lourdeurs et inerties administratives à tous les niveaux, corruption à tous les coins, habitudes ancestrales... Plus que d'argent, "l'eau est affaire de gouvernance", autrement dit, des réformes sont nécessaires, la première étant d'inverser les règles et de verser aides ou prêts non pas aux autorités gouvernementales ou régionales mais à l'échelon local et de laisser la gestion de l'eau entre les mains de celles et ceux qui en seront les premiers bénéficiaires. A ce niveau, les ONG peuvent être fort utiles.
L'eau pour tous ? On voudrait y croire. En tout cas, le livre propose des voies concrètes pour y parvenir.

Jacqueline Amphoux