Retour à Protestantisme et société

Retour à l'accueil

Réinventer l'amour

Extrait de la revue Information – Evangélisation n°2 AVRIL 2004

PAR OLIVIER ABEL

Olivier Abel, professeur d'éthique et de philosophie à la faculté libre de théologie protestante de Paris, montre comment la famille, abordée sous l'angle de la filiation ou de la conjugalité, reste toujours le théâtre d'incessantes tragédies.

La famille, entre «conjugalité» et «filiation»

Merci de me présenter comme père de deux enfants, mais je suis marié aussi. C'est justement cela le problème, c'est qu'on met la filiation, la paternité avant la conjugalité et le mariage. Pour moi ce qui est passionnant et problématique dans !a famille, c'est cet espèce de jeu de bascule entre conjugalité et filiation : on ne peut pas les identifier ni les séparer. Et longtemps, mon prédécesseur à la faculté de Paris, André Dumas (moi je suis arrivé en 1984) a mis en avant la conjugalité. Et ce qui comptait, c'était alors justement d'émanciper la conjugalité, de faire de la conjugalité comme le coeur du message protestant sur la famille.

Et puis, il y a sans doute eu des abus et maintenant, on dit que la filiation et la parentalité c'est important, et qu'il faut y revenir comme au pilier de la famille. Et peut-être maintenant sommes-nous en train d'abuser dans l'autre sens : la famille serait la parentalité, la paternité, la maternité, le lien de filiation et la conjugalité, de toute façon, ne serait qu'un moyen pour la filiation, une petite parenthèse qui ne marche pas très bien ; à la limite il y a des moments où je me dis que personne n'y croit.

Je parle de la conjugalité comme d'un consentement amoureux durable, fidèle, heureux, j'ai envie de dire qui passe aussi par des difficultés, par des tempêtes, par des histoires. C'est quelque chose à laquelle on ne croit plus, puisqu'on fait reposer tout le poids du désir de durabilité (dans ce monde où rien n'est durable, est si précaire, passe très vite) sur la filiation. Je pense qu'on manque le fait qu'il y a aussi une autre forme de durabilité qui est la durabilité conjugale, et que du coup on attend presque trop de la filiation. C'est mauvais pour la filiation, on ne peut pas tout attendre de la filiation, on ne peut pas tout attendre de nos enfants.

La famille comme lieu de «tragédies»

Je parlais tout à l'heure du problème de la famille : c'est vrai qu'il y a quelque chose de tragique dans la famille. Quand on prend les grandes tragédies grecques comme celle de Sophocle, c'est toujours des tragédies familiales, la famille c'est le lieu du tragique. J'ai entendu souvent dans des débats, comme sur le PACS, dire que de toute façon la famille traditionnelle pose beaucoup de problèmes, que ça ne marche pas. Mais bien sûr il y a des problèmes, des tragédies dans les familles ordinaires, mais justement, c'est ça, la famille. Elle est par essence tragique parce qu'elle doit mettre dans la même boîte, dans le même habitat, dans le même espace de relations, des relations de type complètement différent.

D'une part une relation conjugale, qui est quand même un libre choix, le protestantisme a insisté là­dessus depuis très longtemps, depuis que Calvin autorise la possibilité du divorce. II y a là d'ailleurs un motif très intéressant théologiquement, celui d'une théologie de l'alliance justement. Et la révolution puritaine, le poète Milton, ont développé l'idée que le couple est un «covenant», une alliance entre deux êtres égaux et libres, un libre consentement. C'est très important parce que c'est ce geste de mettre les deux à égalité dans le contrat, dans l'accord, dans l'alliance, qui fait du mariage un acte politique, un acte civil, un acte qui libère à vrai dire la femme de la subordination à la filiation.

En ce sens là, la Réforme renoue avec le vieux discours du christianisme de l'antiquité qui n'était pas du tout un discours « familialiste » comme on voit souvent le discours chrétien aujourd'hui : c'était d'abord un discours d'émancipation des esclaves et des femmes, et donc d'émancipation des individus dans un monde domestique où c'était le père de famille qui commandait tout.

Je ne veux pas dire que ce soit son message unique et central, mais le christianisme est apparu, historiquement, sociologiquement comme un éloge du célibat, de la chasteté, comme une libération des femmes et des esclaves subordonnés à l'ordre patriarcal. II ne faut pas oublier cela, et la Réforme a repris cette intention autrement : non pas forcément le célibat, ou la chasteté, mais le mariage comme acte libre. C'est une idée toute simple et géniale.

De l'autre côté il y a des liens de famille liés à la filiation. Et la filiation ne met pas en rapport des êtres égaux et libres : un enfant n'est pas libre de choisir ses parents. Ce n'est pas un contrat, la filiation n'est pas contractualisable. Elle n'est pas un libre accord. Comme disait le professeur de droit canon, Pierre Legendre, qui est psychanalyste, le crime c'est qu'un tribunal puisse demander à un enfant de choisir son père. II ne faut pas contractualiser la filiation.

D'un autre côté, le problème aujourd'hui, c'est que la filiation puisse être réduite :

• soit à quelque chose de purement biologique, de génétique : on va faire un test ADN pour voir si M. Untel est bien le papa de son enfant ou l'enfant de son papa, et l'identité, la filiation va être réduite au patrimoine génétique. Pas de commentaire, il n'y a rien à interpréter, rien à dire, c'est comme ça, point, c'est scientifique, c'est vérifiable. Comme si la parentalité et la filiation n'étaient pas de l'ordre de l'interprétation, de la narration, de la parole qui raconte et réinterprète la différence des générations ;

• soit à un «contrat» : les parents ce sont des copains, à la limite on peut choisir et préférer un autre copain. Dans toute l'histoire récente de nos familles, il y a cette espèce de réduction de la parentalité à un copinage qui pose un problème par rapport à la profonde dissymétrie qu'il y a entre un grand et un petit, dissymétrie telle que le grand doit donner au petit de quoi grandir, et cela suppose qu'il ait affaire à un petit. Et ce lien est d'autant plus complexe que le petit un jour va devenir grand, « s'autonomiser » : cela suppose que le grand va lui-même diminuer, lui­même s'effacer devant le petit. Le rapport des générations est ainsi un rapport tragique dans lequel le grand protège le petit qui va prendre sa place.

C'est cela la vie, la succession des générations. Ce n'est pas du tout le rapport qu'il y a dans un couple où il ne s'agit pas de se sacrifier pour l'autre, mais d'établir une relation de réciprocité, de réciprocité incertaine, de réciprocité courtoise : non pas forcément de compter ce que tu m'as donné et ce que je t'ai donné, de comptabiliser chaque mouvement, cela ne marche pas comme ça, mais il y a quelque chose comme une réciprocité. Dans la génération, il n'y a pas de réciprocité, je dois à mes parents quelque chose que je ne pourrai jamais leur rendre, et je dois à mes enfants quelque chose qu'ils ne pourront jamais me rendre : il y a là une sorte de responsabilité doublement dissymétrique.

Si la famille a un rapport avec la tragédie, c’est parce que l'on y met dans la même boîte ces deux formes de liens...

La famille dans la Bible : entre généalogie et alliance

Quand je dis cela, je dis quelque chose qui est profondément biblique, pour la raison suivante. Il me semble qu'il y a dans le texte biblique deux grandes traditions.

Une tradition qui insiste sur la généalogie où la promesse s'inscrit dans une généalogie, dans une promesse généalogique comme celle faite, à Abraham, faite de génération en génération, avec toute une théologie de la généalogie : on y voit que la généalogie n'est pas un patrimoine génétique, mais une parole, un ensemble narratif, où l'on s'inscrit dans une suite de paroles qui à chaque fois réinterprètent ce qui nous avait été dédié et réinventent quelque chose d'autre. La généalogie suppose toute une culture de la transmission, de la tradition au sens étymologique du terme, c'est-à-dire aussi de la narration. Donc il y a ce grand axe généalogique mais heureusement, dans le texte biblique, il n'y a pas que cela.

On a un rapport à Dieu qui n'est pas qu'un rapport à Dieu le père, ou un rapport à la religion qui n'est pas qu'un rapport à la religion des ancêtres, de notre peuple, de nous ou plutôt il y a un autre nous qui est plus électif que généalogique, et une autre théologie, qui est une théologie de l'alliance. L'alliance, c'est l'idée que Dieu peut choisir n'importe qui, en dehors de la tribu.

L'élection, le choix de Dieu fait éclater complètement le jeu généalogique, le jeu de la tribu, et ce lien de l'alliance, ce lien électif me semble le modèle de la relation conjugale.

Dans le cantique des cantiques, on voit ce jeu métaphorique où l'amour conjugal est aussi chargé de cette sonorité théologique qu'est le choix réciproque d'un Dieu et d'un peuple. Et ce choix réciproque, cette élection réciproque est histoire. II y a toute une histoire de jalousie : Dieu est jaloux, il est dépité, on l'a trahi, il y a toute une histoire d'amour, une histoire de consentement amoureux, et donc aussi une histoire de disputes, de disputes amoureuses, et c'est quelque chose qui a été très bien vu justement par le poète Milton, qui écrit en 1640 un petit traité sur le divorce. Aujourd'hui on ne pense pas le divorce. Le divorce pour moi c'est très important pour penser la famille, justement parce que la famille est un lieu du tragique : cela suppose de la prudence. II ne faut pas croire que la famille soit uniquement la bonne volonté, la gentillesse, le consentement, les bons sentiments, car dans la famille il y a aussi les conflits de la conjugalité, les conflits des rapports de génération, et c'est la raison pour laquelle,pour moi, il y a besoin d'une institution.

A propos de la rupture

C'est quoi une institution ? C'est un cadre, qui permet, dans un conflit, de faire que le faible ne soit pas écrasé par le fort, et c'est la raison pour laquelle pour moi le divorce est quelque chose qu'il faut penser.

Dans l'accord lui-même, dans le mariage, dans l'alliance, il faut penser la possibilité du désaccord. Dans la théologie de l'alliance, il y a des ruptures de l'alliance et Milton, dans son traité sur le divorce, fait l'éloge du divorce pour pouvoir penser l'alliance. Une vraie alliance suppose la possibilité de rompre qui ne soit pas une possibilité unilatérale, et qui ne laisse pas l'autre sans contre pouvoir contre soi. Cela suppose que la rupture soit un travail à deux aussi, car comme l'accord, et plus encore le désaccord, suppose qu'on soit deux.

C'est d'ailleurs quelque chose que Milton met en avant dans sa définition de la conjugalité comme conversation. Un couple, c'est pour lui une conversation assortie : mais dans les conversations il peut y avoir des désaccords. Les discordances et les concordances ensemble tissent l'intrigue amoureuse, tissent les narrations. Il n'y a pas une seule histoire, il y a deux histoires, dans un couple : l'histoire de l'autre et mon histoire, ma manière de nous raconter. Cette tension entre ma manière de voir notre relation et ta manière de voir notre relation est sans doute le coeur même de notre relation.

Et cela existe aussi dans l'amitié, ce quelque chose comme une courtoisie, ce sentiment que l'histoire n'est pas finie, que je dois respecter en l'autre quelque chose qui n'est pas fini, quelque chose que je ne sais pas et sur lequel je ne peux pas mettre la main. Mais la garantie que ce soit une libre conversation, une conversation heureuse, c'est la possibilité de la rompre.

On retrouve cela dans la constitution américaine qui est très marquée par le puritanisme. La promesse réciproque que l'on est ensemble pour être heureux, se trouve dans la constitution américaine, et cela a des conséquences politiques si cela ne marche pas, on a le droit de rompre, on a le droit de partir, un droit à la dissidence, qui fait donc qu'il y a eu des communautés qui disaient « on n'est pas d'accord, on va ailleurs, on va créer une nouvelle communauté, avec de nouvelles règles ». Bien sûr, on peut dire que cette conception utopique du lien social pour être heureux est retombée. On a vu tous les dégâts d'une conception de la conjugalité basée uniquement sur la sincérité, et la liberté individuelle de chercher son petit bonheur privé.

Le puritanisme protestant a engendré en ce sens une conception du couple qui est une conception à la fois très libératrice et très dangereuse, parcequ'elle est tout le temps fondée sur un consentement renouvelé, il faut à chaque instant reconsentir et nous voyons très bien les limites de ce modèle. Mais il faut sans doute rouvrir ces promesses oubliées et non tenues.

C'est quelque chose que l'on trouve dans le cinéma américain d'Hollywood des années 30. Je lisais à l'automne dernier pour un cours que je faisais à la faculté de Paris un livre d'un philosophe américain qui s'appelle Stanley Cavell où il étudie tout un genre cinématographique qui porte justement sur une redéfinition du couple à l'américaine en quelque sorte. Le couple y est fondé sur une dispute initiale, sur une rupture initiale, et Cavell appelle ce genre cinématographique les comédies du remariage. Cela a un sens théologique.

Les comédies du remariage, cela veut dire simplement que le couple est fondé sur une logique de la nouvelle alliance, du remariage. Après la rupture, il faut recommencer, réinterpréter, et la conjugalité se fait par une suite de recommencements, de reconsentements, de nouvelles alliances. Cette logique théologique de la nouvelle alliance est pour moi l'axe de la conjugalité.. Cela a aussi un sens moral : c'est la morale de l'humour, du comique, par laquelle on transforme le tragique en tragicomique, par laquelle on cesse de tout prendre au tragique, mais aussi de tout prendre à la dérision.

Equilibrer « conjugalité » et «filiation »

Alors maintenant comment mettre ensemble dans nos familles cet axe de la conjugalité et cet axe de la filiation ? C'est tout notre problème aujourd'hui : comment faire pour ne pas subordonner la filiation à la libre conjugalité dont je viens de vous parler, qui recommence, qui est capable de tout recommencer, de tout casser pour tout recommencer, et en même temps comment faire pour que la filiation ne soit pas subordonnée à la conjugalité, pour que la conjugalité sache faire place aux enfants.

Et le tragique redouble par le fait que, dans nos amours, dans nos couples, quelque part, nous sommes encore des enfants. Dès que nous sommes amoureux, il y a quelque chose comme une enfance qui est là. Il n'y a pas dans la conjugalité que cette logique de la responsabilité, où je fais ce que je veux, où je suis ­grand, majeur et vacciné, on est ­«aussi» fragile.

Et quelque part, dans le lien de filiation, il ne faut pas tout le temps penser en terme de fragilité, de l'enfant à protéger. A leur tour, il faut savoir que les enfants sont capables de réinterpréter, y compris de réinterpréter ce qu'est la famille.. C'est ça le tragique, et en même ­temps c'est ça la promesse, et même le comique : qu'à chaque génération, il faille réinventer non pas la poudre (il y a des choses qui restent) mais réinventer l'amour, et réinventer la filiation.

0. A.