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Avec l’aimable autorisation de Témoignage Chrétien

In : TEMOIGNAGE CHRETIEN, n° 3097, Février 2004
Jacques Arènes, psychologue : Couples. Echec à l'amour
Sophie Schlumberger, théologienne : La rencontre, mission impossible ?

Couples : échec à l'amour

Les histoires d’amour finissent mal en général, chantait-on. Pourquoi est-il si difficile de vivre à deux ? Réponses d’un psychologue, et d’une théologienne.

Notre monde expulse l’idée de la souffrance de son sein. Mais, Freud l’a montré, les représentations refoulées ont toujours tendance à faire retour. Nous nous trouvons ainsi confrontés, dans le couple comme ailleurs, à l’impossible de la gestion de la souffrance, de cette irruption du réel dans l’idéalité du couple. Le fonctionnement clivé de la mentalité moderne, où une situation conflictuelle doit nécessairement admettre un coupable et une victime, empêche d’admettre la fondamentale ambivalence de toute relation amoureuse : chacun est traversé de mouvements contradictoires d’amour et de haine, et il n’y a presque jamais un « bon » d’un côté, et un « méchant » de l’autre. La crise ou l’épreuve ne font que réactiver les forces mêlées d’amour et de haine à l’œuvre inconsciemment au sein de toute relation. L’arrivée ou le départ des enfants, les difficultés professionnelles de l’un ou l’autre des protagonistes, la séduction d’un des deux par une personne extérieure sont autant d’événements rappelant sans cesse au couple que la fusion complète est impossible, et que l’équilibre s’avère toujours menacé. Plus encore, si ces épreuves ne l’écrasent pas, le couple peut approcher à travers elles un plaisir d’une nouvelle sorte où il expérimente un agir commun qui est plus que la survie ou la jouissance. Une construction se met alors à exister, qui est issue des projets du couple, comme un espace de création conjoint né des épreuves et des volontés conjuguées.
Le versant malheureux de la relation amoureuse est actuellement lié à une anthropologie qui a du mal à assimiler le malheur lui-même dans la trajectoire de vie. Il faut dire que la solitude des couples est grande [...] et il existe peu d’outils culturels de « gestion » des épreuves de la conjugalité. Le concept de pardon détient une connotation judéo-chrétienne qui entraîne une méfiance, voire un mépris vis-à-vis de lui. On a tendance à considérer le pardon dans le sens où Nietzsche envisageait le christianisme, c’est-à-dire comme une vaste entreprise de mise en valeur obscène de la faiblesse. Ne pardonneraient que ceux qui seraient incapables de faire preuve de la force de caractère nécessaire pour se séparer du fautif, ou ceux qui seraient assujettis aux institutions religieuses. On oublie ainsi un dispositif essentiel pour aborder justement les situations impardonnables. Non pas pour passer bien vite sur les blessures et les oublier, mais pour les reconnaître soi-même et tenter de les faire reconnaître à autrui. Et aussi pour discerner, dans la complexité des situations de souffrance conjugale, combien chacun est personnellement impliqué dans la blessure commune. Le processus de pardon, jeté au feu en raison d’une impossibilité toute moderne d’oser la réparation, constitue à lui seul une école d’altérité.

Trahison conjugale
L’épreuve par excellence de la « trahison » conjugale peut susciter des réactions passionnelles poussant à des mesures irréfléchies. L’idéologie sociale de la conduite de ce type de crise propose ainsi – surtout du côté féminin – une hypothèse radicale d’amputation. L’image ébréchée de la relation se trouve tout de suite remplacée par une image toute neuve, et ceci est bien plus supportable que de tolérer la blessure. Le monde latin, autrefois tolérant pour l’infidélité masculine, est en proie à un changement radical. Il faut dire que des comptes se règlent du solde de plusieurs siècles de patriarcat. Les femmes, qui demandent le divorce dans 80 % des cas, ne peuvent se fier à l’idéologie antérieure où elles se devaient de tenir, quel que soit le degré de l’humiliation subie.
[...] Il n’existe aucun critère de discernement clair de l’inacceptable. Chacun est ainsi laissé à sa subjectivité, à l’influence de ses proches ou encore à celle des médias. Comment déterminer un critère anthropologique permettant de repérer, pour une personne qui songe à se séparer, l’instant de l’insupportable ? S’agit-il du moment où l’estime de soi est trop affaiblie ? Mais, si cela est le cas, les aléas de l’estime de soi ne sont-ils pas trop soumis à la souffrance subjective, s’atténuant pourtant souvent avec le temps ? La demande, classique en psychanalyse, de différer autant que possible des décisions douloureuses tant qu’elles n’ont pas été travaillées, élaborées, pendant la cure, est de plus en plus souvent considérée comme irrecevable, tant les sujets sont pris dans l’impatience de la séparation. Comme si cette dernière était la seule possibilité de réparation, surtout chez des personnes au narcissisme fragile, face au gouffre de la perte de l’estime de soi. Il faut reconnaître que les escalades symétriques dans une forme de violence et de désir de faire rendre gorge à l’autre fleurissent en notre culture où la rivalité entre conjoints nourrit d’épuisantes et destructrices confrontations. L’idéologie de la victimisation interdit d’ailleurs de sortir des pièges de la subjectivité : plutôt que de réfléchir sur les conditions nécessairement complexes des blessures du couple, que de remettre a minima en question notre propre point de vue, ce qui serait sans doute déstabilisant, nous préférons souscrire aux sirènes de la modernité, qui nous susurrent qu’il existe une victime et un coupable. Il s’agit d’accuser, de fixer le mal chez l’autre pour éviter de repérer en soi la violence, la souffrance, et la haine. Le responsable, c’est lui, c’est elle, ce n’est jamais moi. Mais ce phénomène projectif d’expulsion hors de soi du mauvais, entraîne une perte de liberté. À n’être que victime, le sujet se voit dépossédé de la possibilité de changer son monde en s’amendant. C’est l’autre qui doit changer, et la victime se perçoit livrée à l’autre sans rémission.

Surenchères de haine
Le statut de la victime entraîne parfois le déploiement incessant de la plainte. Nous connaissons tous ceux ou celles qui, ne s’étant jamais remis de leur séparation, restent confinés dans la plainte, incapables de sortir du rôle de celui ou celle qui a subi. La famille élargie, autrefois gardienne de l’orthodoxie conjugale - comme lieu sacré de la filiation - est souvent impliquée dans les surenchères de haine de l’autre, haine de cette « pièce rapportée » dont on savait déjà qu’elle n’était pas vraiment du clan. La nécessité anthropologique de l’exogamie, comme garantissant l’alliance et la « circulation » des femmes, se trouve remise en cause par la réapparition d’une endogamie implicite. Après avoir cheminé en dehors du clan durant quelques années par le fait du mariage, on y revient peu ou prou avec la séparation. Les lois de la tribu deviennent prégnantes, même si les contours du clan sont plus souples que dans le passé, et s’il est constitué d’un agrégat hétérogène d’amis et de membres de la famille élargie d’origine, plus éventuellement quelques « ex ». Mais, contrairement aux mythes véhiculés par les médias, les « ex » font rarement partie du cercle des proches, et l’après-séparation se révèle souvent une rupture sans retour.

« Il n’y a pas de rapport sexuel »
[...] L’apparence de recherche du bonheur, qui est le ressort des ruptures d’une partie des couples, se voit transformée en dynamique sacrificielle : sacrifice du père qui se trouve trop souvent éjecté de son rôle parental, sacrifice de solitude d’une partie des mères qui répugnent plus que les hommes à reconstruire une vie conjugale, et terminent leur vie seules.
Le malheureux de l’amour tient – dans l’hypothèse hétérosexuelle – à l’impossible rencontre entre un homme et une femme, et cette rencontre est toujours manquée, ce qui faisait dire à Lacan qu’il « n’y a pas de rapport sexuel ». Mais cet état de fait, issu d’une heureuse différence faisant naître le désir de l’union, est transformé aujourd’hui en une souffrance de conflit, voire de violence, entre les sexes, qui est complètement inédite. La rencontre n’est plus partiellement manquée, elle devient pour beaucoup impossible... Il existe une angoisse par rapport à la vie commune avec l’autre sexe, comme un stigmate d’impossibilité « d’accordement » sur la durée. La question du masculin et du féminin est en travail. Les femmes se lamentent souvent sur la faillite masculine, conjugale et paternelle, expérimentant une désidéalisation vis-à-vis de la figure masculine à la mesure de l’idéal dans lequel elle était placée. L’homme adopte le statut de celui qui manque, celui qui fuit, celui que l’on ne peut saisir parce qu’il refuse de s’engager. Les hommes, qui ont déjà un certain mal à s’arracher à l’attraction maternelle, répugnent à retomber illico entre les bras d’une autre dévoratrice. L’ancien « contrat de genre » était fondé, selon l’expression d’Irène Théry, sur l’inégalité des sexes, l’indissolubilité du mariage, et la maternité des femmes. Les deux premiers « piliers » de ce contrat sont aujourd’hui complètement modifiés, alors que le troisième pourrait l’être un jour...

Apprendre le «vieillir-ensemble»
La « valence différentielle des sexes », fondement de l’inégalité dans la théorie de l’anthropologue Françoise Héritier, fut élaborée à partir du désir de ce dernier de prendre possession du corps féminin pour assurer la reproduction du même. En d’autres termes, c’est pour être sûr de pouvoir contrôler la « production » de garçons que l’homme a pendant des millénaires annexé la femme. Quel changement en notre culture où peu d’hommes affirment vouloir transmettre quoi que ce soit, et n’osent avouer vouloir se prolonger en un garçon ! L’arrimage généalogique de la conjugalité s’est délité : la nécessité impérieuse de garantir la filiation n’est plus le ciment des couples. Et les hommes eux-mêmes semblent désinvestis d’un désir de transmission qui n’est plus guère porté par la culture. Mais la question de cette multiplicité des échecs amoureux ne pourra être résolue sans la conception d’un nouveau « contrat de genre » où hommes et femmes retrouveront un goût de la différence qui ne remettrait pas en cause l’égalité en droit.
Auparavant, tous les individus se sacrifiaient sur l’autel de la filiation. Aujourd’hui, le dieu féroce de la conjugalité réclame des sacrifices personnels en terme de solitude, de perte du lien avec les enfants. Nous avons à revenir à un modèle de conjugalité durable, souhaitée par beaucoup, qui n’implique pas le sacrifice généalogique, mais qui remette en cause la sacralité de l’épanouissement conjugal. N’existe-t-il pas aussi un enjeu de désacralisation de la sexualité, de l’affectivité ? Doit-on tout attendre de ces lieux-là de nos existences ? Le « vieillir-ensemble » nécessite aussi un apprentissage, en une époque où nous n’avons plus la garantie d’être veuf ou veuve précocement... Comment accepter de regarder en face le corps vieillissant de celui ou celle que l’on a connu vingt, trente, cinquante ans auparavant ? Comment retrouver l’invention des corps quand la dégradation de ceux-ci est aujourd’hui insupportable ? Ne faut-il pas reconquérir l’accès au mystère de la personne derrière l’évidence fluctuante de la chair ?
[...] Comme le dit avec humour Woody Allen : « I believe in sex and death - two experiences that come once in a lifetime » (Je crois au sexe et à la mort - deux expériences qui n’arrivent qu’une fois dans une vie). Le sexe - l’amour - la mort, deux expériences limites hantées par la dépossession, deux expériences qui n’en sont pas, parce que d’un côté, le mourant ne peut rien dire avant que le passage mortel lui ait définitivement fermé la bouche, et, d’un autre côté, l’amoureux manque toujours le but d’union implicite de sa recherche. Ces deux expériences de rencontre avec l’inconnu font cependant toute la valeur et l’intensité de la vie. Ainsi, les histoires d’amour ne seront jamais réussies, mais traversées par la fragilité, par l’angoisse et la joie. Il tient cependant à nous qu’elles ne soient pas des échecs...
Jacques Arènes

La rencontre, mission impossible ?

C’est mon choix est le titre d’une émission télévisée. C’est aussi devenu une expression courante. Je la comprends comme : c’est mon premier et dernier mot, je n’ai pas à t’expliquer, d’ailleurs je n’ai aucune envie de discuter avec toi, je n’ai pas à répondre à tes questions. J’entends dans cette formule une certaine fragilité ; en effet, conclure un échange ou y couper court par « c’est mon choix », c’est dire que l’on ne peut prendre le risque du débat par crainte de disparaître. J’y entends : surtout, ne t’approche pas, j’ai peur de toi ! Dire « c’est mon choix », c’est finalement annoncer que la rencontre n’est ni possible ni désirée, que la relation à l’autre n’est pas inscrite dans la vie mais dans la mort et que « je » est autosuffisant.
Dans une telle perspective, comment envisager l’amour ? Comment celui-ci ne serait-il pas en échec ? En effet, s’il naît dans le coup de foudre qui fait que les deux ne sont qu’un, l’amour évolue avec le temps, la passion amoureuse se heurte forcément – heureusement ! – à la réalité et à celle de l’autre, proche, aimé, et différent. Dans cette découverte que fait le couple que les deux ne sont pas un mais deux, le débat, l’échange, le désaccord doivent pouvoir se dire ; vivre en couple, c’est, au-delà de la fusion, reconnaître et accepter l’autre comme tel et construire avec lui un projet commun. Dans cette perspective, les choix de chacun doivent trouver la voie de l’harmonie, de la coopération, de l’interprétation débattue. C’est une voie à inventer à deux. Dans le cas contraire font irruption l’arbitraire, la violence : l’un prend le pas sur l’autre et réduit celui-ci à lui-même.
[...] Le Dieu de la Bible et Jésus incarnent cela dans leurs relations, leurs échanges, leurs discours, leurs actes : les récits dessinent un Dieu qui décentre l’individu de la seule préoccupation de soi pour l’inscrire dans la relation, le dialogue ; pour placer l’autre dans sa vie, ouvrir chacun à l’altérité. La Bible passe son temps à mettre en récit la figure de l’autre et la relation à lui. Dans les évangiles, les scribes, docteurs de la Loi, pharisiens sont tellement sûrs de l’image et du savoir qu’ils ont de Dieu qu’ils ne peuvent ni l’accueillir, ni dialoguer avec lui, ni aimer son fils, ni se laisser aimer par lui. Ils ne peuvent que le faire disparaître pour ne pas disparaître eux-mêmes. C’est en vain que Jésus tente d’ouvrir des brèches dans leur enfermement, de leur ouvrir le cœur et les yeux.
Accueillir l’autre semble être un défi propre au couple. Un défi car cela ne nous est pas naturel. L’altérité s’apprend, s’expérimente. Il faut s’y essayer. Le petit d’homme doit découvrir que le monde existe et qu’il n’est pas en fusion avec ce dernier pour grandir en humanité, accéder au langage, à la relation avec l’autre. Lorsqu’un couple se constitue et dure, chacun a à cheminer ainsi, de la fusion à la relation. [...]
L’expression « c’est mon choix » est la version moderne de cette figure et nous renvoie cette question : dans ma relation de couple, suis-je un(e) Narcisse ou suis-je capable de me laisser toucher par l’autre et aimer de lui ? Si « c’est mon choix » s’installe comme nouvelle règle d’or dans la vie du couple, il y a fort à parier que celui-ci mourra.
Sophie Schlumberger