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Croissance sans chômage

Cahiers de la Réconciliation n° 3 - 1999 15

Un défi pour le capitalisme

Gerard Gougne,
Pasteur - directeur de « Toulouse-Ouverture »

À l'heure des grands mastodontes bancaires, le retour au plein-emploi semble entravé par les mouvements de capitaux, dont la libération n'a pas eu les effets escomptés par ses promoteurs des années 1980. Le temps est venu de regarder au-delà du profit immédiat et de redonner leur chance à ceux qui s'engagent sur le long terme et sur le terrain.

Ce thème, réfléchi à Toulouse dans une maison de chômeuses et de chômeurs, donne un abord qui vous paraîtra sans doute très critique. Je ne dirai rien de la réduction massive nécessaire du temps de travail, de l'évolution depuis un siècle de la société industrielle ni de la mutation actuelle, car un problème nous semble prévaloir sur tous les autres : le viol du travail par les flux financiers et l'actionnariat.

C'est un fait qu'il n'est plus besoin de démontrer. Le libéralisme est passé depuis quelques années dans une phase de toute-puissance qui ne cesse de scandaliser tous les citoyens et, étonnamment, de tout bord politique. La valeur des actions des entreprises augmente parfois en flèche dès que des compressions de personnels sont annoncées. Plus les licenciements sont nombreux, plus l'entreprise peut prendre de la valeur. Le flux financier qui est détourné des salaires alimente désormais le capital et l'action augmente !

C'est un déplorable spectacle que don­nent la Bourse, la spéculation effrénée, la course immorale de l'argent électronique de places boursières en paradis fiscaux. Ces systèmes sont complexes car ils nous traversent comme consommateurs ou comme gestionnaires de nos économies, aussi petites soient-elles. Or le soutien qu'apporte à ces systèmes le Fonds monétaire international devient à l'évidence le moteur des contestations qui se dessinent au contour de ce troisième millénaire.

Dans l'avenir, ou l'éthique sera d'abord morale & financière ou elle disparaîtra. L'engagement militant dans les associations se fera désormais surtout autour de ces thèmes, car jamais les marchés financiers n'avaient, avec une telle férocité, étranglé des peuples entiers et pas seulement dans les pays les plus pauvres de la planète. La France, l'Europe elle-même produisent une armée sans cesse croissante de chômeuses et de chômeurs.

« T07 », Toulouse-Ouverture, reçoit des chômeuses et des chômeurs à la Reynerie, au coeur du Mirail, grand ensemble de la banlieue de Toulouse, qui a vu se développer ces derniers mois une « contre »-violence qui n'a d'égale que la férocité des conditions de vie, de non­culture et de non-citoyenneté qui sont le quotidien de ces populations. Le Sept, petit bulletin d'information de cette association, publie des interviews de jeunes actuellement au chômage qui fréquentent T07, mais qui connaissaient déjà les lieux et y venaient il y a seize ans avec leurs parents, alors eux-mêmes au chômage. C'est la deuxième génération de chômeuses et de chômeurs. Ces jeunes ne connaissent que le non-emploi. On peut se poser des questions sur l'espérance : que peut-elle être pour ces jeunes des quartiers ? On voit que le non-travail colle à ces familles - souvent les mêmes - comme une malédiction ! Nous vivons une décomposition sociétale qui s'aggrave et qui se caractérise par un tissu social toujours plus décousu. Un indice de ce phénomène est visible autour de Toulouse, à travers des groupes de propriétaires qui commencent à construire dans des propriétés sécurisées, sous surveillance électronique, des sortes de ghettos pour gens respectables, accentuant cette dislocation de la société !

Dans ce café convivial sans alcool qu'est T07, nous avons reçu en 1998 neuf cent soixante quinze chômeuses et chômeurs divers. Ces personnes peuvent revenir plusieurs fois dans l'année, puisque nous recevons certains jours jusqu'à quatre-vingts personnes. Pour simplement un bonjour, un sourire, une poignée de main ; pour lire un journal, boire un café, passer un coup de fil après avoir vu une petite annonce ou un stage qui intéressent ; pour faire un C.V., une lettre de motivation, participer à un repas-débat, faire une photocopie, avoir un accès à Internet etc.

À T07, il y a douze ans, une association installait son siège social. Des gens qui veulent que leur argent serve autrement que dans des circuits bancaires qui piègent notre épargne investissent pour aider des chômeuses et des chômeurs en faisant des prêts à 0 %, pour ceux qui créent leur entreprise. Leur attention se porte sur la proximité, l'utilité sociale, la durabilité, la faisabilité des projets retenus. Cette association s'appelle Solidarité -emploi. Puis s'est créé un club d'inves­tisseurs avec le même projet : la Cigale « Coup de pouce ». Dans le même élan du Mouvement de l'économie alternative et solidaire, vient de se créer, à Ramonville, près de Toulouse, « IES » : Initiative économique et solidaire. Là, nous gérons des sommes plus importantes et nous visons, si le potentiel le permet bientôt, la création d'une banque alternative : une banque où les investissements seraient faits selon une éthique solidaire et citoyenne.

Ce sont de tous petits indices, mais que personne ne s'y trompe : ils sont l'avenir de demain, et significatifs de la volonté de changement d'un nombre toujours plus grand de citoyens qui ne veulent plus être dessaisis de leur destin par des mouvements de capitaux fous, spéculatifs, porteurs de misères et de chômage.