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D’un antisémitisme inculpabilisable à une judéophilie réfléchie

Florence Taubmann

Dans un entretien accordé au Figaro du 25 février 2006 au sujet du meurtre atroce du jeune Ilan Halimi par le gang des barbares, le psychanalyste Boris Cyrulnik évoquait un antisémitisme inculpabilisable. Non revendiqué, le motif antisémite n’est pas premier dans ce crime, mais il intervient par addition au motif crapuleux . Et Cyrulnik parlait d’une monstrueuse innocence chez ces jeunes tortionnaires quasi inconscients de leur cruauté et du caractère antisémite de leur geste. Loin de les excuser, cela pousse à s’inquiéter du développement possible d’un nouvel antisémitisme dans le sillage d’une barbarie qui fait sa réapparition dans notre société. Le Juif pourrait alors redevenir ce qu’il a si souvent incarné dans le passé : le souffre-douleur bouc émissaire des maux sociaux, le riche qu’il faut faire payer, ou le puissant dont il faut dénoncer l’influence occulte.

Que l’antisémitisme fasse un retour dans notre société peut nous étonner, soixante ans après la Shoah. Car la radicalisation monstrueuse de la persécution des Juifs en solution finale par le nazisme a transformé la faute morale en péché mortel, obtenant sa condamnation sans appel. Pourtant l’horreur de l’entreprise nazie, paradoxalement, rend complexe la conscience et l’appréciation de l’antisémitisme aujourd’hui. Elle a piégé le mot dans un registre tel qu’il lui est devenu difficile de nommer de manière juste ce qu’il voudrait qualifier. Qui, entendant l’accusation d’antisémitisme, n’a pas Auschwitz à l’esprit ? Mais puisqu’aujourd’hui il ne s’agit pas d’Auschwitz, où est l’antisémitisme ? C’est ainsi que de nouvelles et d’anciennes formes d’antisémitisme peuvent se développer , dans le déni des uns et l’inconscience des autres, puisque ce n’est pas d’extermination qu’il s’agit.

Sous le mot, il faut en revenir à ce danger et à cette faute qu’il voudrait désigner afin d’en dénoncer et d’en prévenir les manifestations diverses. Quelles sont-elles ? L’antisémitisme nazi était raciste, celui d’aujourd’hui ne l’est pas vraiment, à part peut-être au sein de cette Tribu Ka qui a fait irruption un dimanche de mai rue des rosiers à Paris en criant « Mort aux Juifs ». En revanche, par un étrange retournement, le racisme réapparaît, mais comme accusation portée, non directement contre les juifs, mais contre Israël en tant qu’Etat des juifs, ainsi que cela s’est passé dans le cadre de la conférence des Nations Unies réunies à Durban 2001. Mais Israël est le lieu d’un autre retournement : celui des juifs hier victimes de la barbarie nazie, aujourd’hui accusés d’être devenus les bourreaux du peuple palestinien. Pour être fantasmatique, ce double retournement finit malgré tout par gagner une part de l’inconscient collectif et même de l’opinion par sa logique simpliste et séduisante. Et on a pu voir ces dernières années des manifestations de rue en France, où Ariel Sharon était comparé à Hitler et le drapeau israélien associé à la croix gammée. Mais en quoi cette passion anti-israélienne peut-elle être qualifiée d’antisémite ? Outre le fait qu’elle use de calomnies et de contre-vérités, elle glisse souvent vers un anti-sionisme niant toute légitimité à l’Etat d’Israël depuis sa naissance en 48. Certes on ne peut confondre cet antisionisme avec l’antisémitisme, d’autant qu’il existe des juifs antisionistes. Pourtant la disqualification systématique d’Israël et du sionisme sous couvert de compassion pour les Palestiniens ne peut manquer de faire naître le soupçon de motivations antisémites, même inconscientes. Car dans Israël et le sionisme, c’est finalement la judéité qui est visée. L’histoire, les combats, la situation géo-politique, la réalité sociale sont souvent ignorées ou écartées par les accusateurs, qui, en revanche, bâtissent leur procès contre Israël sur son caractère singulier d’Etat juif ou d’Etat des juifs. Alors ce procès n’est pas seulement celui d’un gouvernement jugé fautif, mais celui des fondements et de la nature de l’Etat, ce qui revient à mettre en question son droit à l’existence. Enfin, par glissement il devient le procès des juifs en général en tant qu’ils sont liés à Israël.

Mais quel est l’enjeu de ce procès fait à Israël et au sionisme ? Certainement pas d’aider les Palestiniens à obtenir leur Etat ! Une explication souvent avancée concerne la gestion de la culpabilité européenne après la Shoah : la mise en cause outrancière d’Israël servirait à évacuer le reste de ce triste passé européen qui ne passe pas. Là où le négationisme échoue et reste marginal, le report de culpabilité est un ressort qui a toujours fonctionné dans les sociétés humaines. Les juifs le savent bien pour avoir si souvent été des boucs émissaires. Mais cette explication anthropologique ne doit pas en cacher une autre, plus théologique. Parfois on entend le reproche adressé à Israël d’être un Etat théocratique et au sionisme d’être un fondamentalisme. Pourtant Israël, sans être complètement sécularisé, a un fonctionnement laïc. Et à l’origine le sionisme n’était pas religieux, c’était un mouvement de libération nationale ; beaucoup de religieux y étaient même farouchement opposés, et le demeurent parfois. En même temps, l’Etat d’Israël est l’Etat des Juifs, certains parlant même d’Etat juif. Et cette réalité ne peut être complètement coupée, ni de l’ancrage biblique, ni de la religion juive. L’ancrage biblique ne constitue certes pas un cadastre pour Israël. Mais il est le récit fondateur pour un peuple et pour son lien avec une terre, et ce récit fondateur a fait sens non seulement pour des croyants et des religieux mais également pour des athées et des laïcs. Car les uns comme les autres sont héritiers de ce que la religion juive a porté dans sa liturgie à travers les siècles, les exils et les persécutions, à savoir l’histoire et l’ espérance constitutive du peuple juif et du sionisme : « L’an prochain à Jérusalem ! ».

Si traiter Israël de théocratie et le sionisme de fondamentalisme relève d’une accusation fausse, les couper de leur dimension biblique ou théologique est impossible, ou correspond à un désir suspect. Car c’est l’identité singulière du peuple juif et de la terre d’Israël qui est mise en cause, identité singulière qui perdure encore actuellement, dans les aléas politiques et historiques et non seulement malgré eux. Certes l’Israël biblique, qu’il s’agisse du peuple ou même de la terre ne saurait être confondu avec l’Etat d’Israël. Mais ils ne sauraient non plus être en totale rupture. Car de fait le retour du peuple juif s’est fait sur cette terre-là et non ailleurs, et a eu lieu sous cette forme-là. Il s’est incarné dans l’histoire en donnant naissance à un Etat. Et toutes les spéculations qu’on peut entendre sur ce que cela aurait pu être, ne pas être ou devrait être sont des fantasmes et un refus de la réalité.

Le problème est que cette naissance politique, sans être miraculeuse ni immaculée –elle a été douloureuse, violente et a fait des victimes- pose forcément la question de Dieu. Elle pose la question de Dieu dans l’histoire. Elle pose la question du rapport entre théologie et politique. Mais elle ne la pose pas de manière fondamentaliste. Il est par exemple trop facile de caricaturer pour les rejeter les interprétations religieuses qui expliquent la naissance et l’existence de l’Etat d’Israël en invoquant la volonté de Dieu, comme le font aussi bien des chrétiens que des juifs. Comme d’un autre côté il est trop facile de dire que cette question n’existe pas et qu’Israël est simplement un Etat comme un autre.

En réalité la question théologique que pose la réalisation historique et politique d’Israël, en l’occurrence la naissance de l’Etat d’Israël, est une question paradoxale, car c’est une question qui doit rester sans réponse, sous peine que celle-ci soit fondamentaliste ou athée, mais qui ne peut pas ne pas être posée car elle est contenue dans le nom d’Israël même. En même temps c’est la question qu’aujourd’hui on ne sait plus poser, on ne veut plus poser, car elle fait peur : le rôle et la place de Dieu dans l’histoire du peuple juif, et donc dans l’histoire des nations, dans la cité politique, dans nos sociétés humaines…

Par sa simple existence Israël, tout en étant laïc, pose cette question-là. Et il ne la pose pas seulement à lui-même mais à tout pays et à tout peuple. Et le peuple juif, peut-être plus encore dans le lien qui l’attache à Israël que dans celui qui l’attache au judaïsme, pose la même question, celle d’un Dieu qui pour être universel se rend présent dans l’histoire singulière d’un peuple : quel est le sens de l’élection ?

Certaines des accusations portées contre Israël, contre le sionisme et contre les juifs dans leur lien avec Israël donnent à penser que cette question est insupportable dans nos sociétés post-modernes qui voudraient en avoir fini avec la question de Dieu et celle des appartenances singulières. En même temps, les accusateurs sont-ils conscients de faire chorus à l’ antisémitisme qui se répand actuellement comme une traînée de poudre dans de nombreux pays arabo-musulmans, via internet et les télévisions, et sous couvert de dénoncer le Satan sioniste ? Auquel cas il ne peut plus s’agir de leur part d’un antisémitisme inculpabilisable mais d’une complicité, même involontaire, qu’il faudra bien assumer un jour.

Pour l’heure force est de constater la résurgence d’un antisémitisme multiforme dans notre société. Au-delà de la vigilance, de la dénonciation et des mesures de protection qu’exige la situation présente, au-delà du devoir de mémoire concernant le passé, une véritable réflexion reste à poursuivre au sujet de l’avenir. Et cette réflexion ne pourra faire l’économie des questions théologiques et des réalités communautaires. Car de fait ces questions sont aujourd’hui posées, et si c’est souvent, hélas, sur le mode du racisme, de l’antisémitisme, du rejet de l’autre, ce peut être aussi sur le mode positif du dialogue, de la connaissance mutuelle et du travail en commun, comme le montrent des associations comme la Fraternité d’Abraham, l’Amitité judéo-chrétienne, l’Amitité judéo-musulmane, l’Amitié judéo-noire, l’Amitité islamo-chrétienne …