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Le racisme, un problème d'actualité ! La xénophobie, s'en sortir ?

Jean-Pierre WEBEN
CIMADE - Président
Foi Education – revue de la Fédération protestante de l’Education,
avril – juin 1997

(…) Pour nous, à la Cimade, le moment fort - de la crise de St-Bernard, été 1996, au vote de la loi Debré, avril 1997-, qui a fait émerger la question (du racisme et de la xénophobie) dans le grand public, n'est qu'une phase d'un processus long de dégradation de nos relations à l'étranger, au Nord comme au Sud, depuis 1974, malgré les embellies ponctuelles - par ex. 1982 : la carte de 10 ans, et la régularisation des "irréguliers".

Nous avons aussi conscience que le mal - la xénophobie vis-à-vis des étrangers les plus pauvres, se répand dans les esprits : ceux des plus sensibles à l'argumentation du FN, à savoir les victimes de la crise économique, et les "sans repères" de la Société, et aussi ceux des cyniques, des rigides qui cultivent l'idée du repli identitaire.

C'est après les Municipales de 1995, au vu de la poussée FN, que la Cimade a décidé d'attaquer de front la question de ce vote FN. A notre travail de toujours : aide et défense de l'étranger en difficulté, promotion de la démocratie et des Droits de l'Homme, venait en effet s'ajouter l'enjeu d'une parole publique qui fait d'une catégorie de personnes humaines un ensemble visé, porteur de maux, maudit.

Trois séries d'efforts semblent pour moi se dégager : je les résume ici.

Comprendre : un regard sur les faits, leur sens
• Intérioriser : un regard sur soi-même
• Agir : oser une parole, des gestes

COMPRENDRE : UN REGARD SUR LES FAITS, LEUR SENS

 • Avoir à l'esprit des données mondiales : environ 135 millions de personnes dans le monde, vivent déracinées : 80 millions de migrants, personnes hors de leurs frontières à la recherche de moyens de vivre ; 25 millions de réfugiés, personnes fuyant les persécutions politiques de tous ordres ; 30 millions de personnes déplacées, d'une région à une autre de leur propre pays pour des raisons de guerre ou de troubles, déplacement volontaire ou forcé. Pour la très grande majorité, ces humains en déshérence restent dans des zones proches de leurs pays d'origine : afghans, rwandais, palestiniens, albanais, ... et tous ceux dont les sociétés sont en loques : Libéria. Sierra-Leone, Soudan ...

On comprend que l'ensemble des Nations plus lointaines des lieux de conflit ou de difficultés économiques fasse l'objet de cette fameuse "pression migratoire" qu'on assimile trop souvent à une «menace d'invasion ».
Appréhender ces réalités géo­politiques, à l'échelle de la planète.

• La réponse française : notre pays, 4e puissance économique, compte 58 millions d'habitants, parmi lesquels 2,2 (3,8 %) sont étrangers originaires des pays pauvres (pays plus pauvres que le Portugal), dont, autant qu'on puisse le savoir, sans doute 100.000 (0,17 %) en situation irrégulière, dont par ailleurs 2000 (0,0035 %) ont été condamnés pour des délits qui peuvent leur valoir une reconduite à la frontière. L'immigration est par ailleurs en baisse, le droit d'asile drastiquement parcimonieux.

Questions : où est le "problème" ? Avons-nous vraiment pris, prenons-nous vraiment "notre part de la misère du monde" `? Pourquoi la réponse de la France est-elle nationaliste et à tendance xénophobe ?

Des chercheurs comme Viard (Aix), ou Taguiev (Paris) ..., nous aident à poser des jalons : devant un profond changement de société, un monde à construire, notre rapport à la modernité est médiocre, notre culture est « libérale », « étatique », mais nous souffrons d'un déficit de démocratisation. Nos réponses aux 30 à 50 % des ouvriers qui ont perdu leur poste de travail dans les dernières décennies, manquent de pertinence, d'une capacité collective à faire face. Du coup, la réponse FN trouve des échos : c'est une culture qui a toujours existé en France, et devant la déliquescence des partis traditionnels, elle ne trouve pas assez de résistance. (…)

Il est également intéressant de connaître la "géographie" du développement de cette force nationaliste et les hypothèses s'y rattachant :
- périphérie des grandes villes : peu de socialisation, peu de citoyenneté, déshérence politique ...
- périphérie de l'hexagone, comme une sorte de mémoire de conflits passés avec l'étranger : franco-allemands sur la façade Est, franco-algériens sur la façade Sud ...

Tout cela marque le chemin de la dégradation de nos rapports internes avec "l'étranger", population aux diverses composantes : immigration économique qui s’est fixée, celle qui est fluctuante, réfugiés politiques et bénéficiaires de l'asile territorial, familles des migrants dont le droit au regroupement est reconnu, descendants des migrants, frange des irréguliers en errance.
Il nous est demandé de nous poser des questions, de connaître les analyses, d'enrichir notre réflexion, de tout faire pour ne pas tomber dans l'indifférence.
Comprendre constitue pour nous une urgence.

INTERIORISER, UN REGARD SUR SOI-MEME

Comment affronter la tendance au rejet de l'autre, au repli identitaire '?
Pour ceux qui sont de culture chrétienne ou juive. le grand mythe de Caïn et Abel peut constituer une piste de réflexion intérieure. Il n'est pas étranger, semble-t-il, à ce « devoir d'hospitalité » qui traverse le texte biblique. Cette culture s'exprime : il est inique de toucher à un cheveu de l'étranger, nul n'est étranger dans l'Eglise (lettre du Pape de 1995), nous constituons une communauté d'hommes, de génération en génération, ensemble sur la planète, en marche vers son accomplissement, fait de justice et d'amour. L'histoire de Caïn et Abel, frères, ne nous délivre-t-elle pas avec force ce message : entre la fraternité et la mort, il n’y a pas d'espace.

La réflexion des psychanalystes nous ouvre aussi une porte sur ce nécessaire retour vers nous-mêmes : dans un monde non repensé, sans repères, l'identité est menacée, nous sommes au risque d'une faille, aux dépens du corps de l'autre. Dans un temps où l'on parle d'intégration des immigrés, les Français « ont du mal à s'intégrer à eux-mêmes ».. La ligne de partage est entre ceux qui font le deuil de cette perte identitaire ... et ceux qui ont du mal à faire ce deuil, qui s'accrochent au fantasme d'une identité globale, nationale, supposée pleine et heureuse, qui se serait brisée ... C'est cette corde identitaire endolorie que fait grincer Le Pen… (Daniel SIBONY).

Nécessaire détour par soi­même pour faire le point ...

AGIR : OSER UNE PAROLE, DES GESTES

Dans ce combat pour « en sortir », il ne suffit pas d'être convaincu, encore faut-il convaincre.

• Au sein des organisations : partis, syndicats, églises, associations autant de lieux qui méritent notre attention, et nous nous y attachons. C’est ensemble que nous trouverons les forces nécessaires. Qu'y faire ?

Dialoguer, se former, réfléchir puis peser collectivement, plaider, ne rien laisser passer (la Cimade, avec la LDH, est actuellement engagée dans plusieurs procès pour dénoncer le racisme), bâtir des projets de loi alternatifs (plusieurs s'y sont attelés (membres de la Commission Nationale Consultative des Droits de l'Homme, Collège des médiateurs, Cimade … ), créer de nouvelles solidarités sur le terrain ....

Le Synode des évêques de France, l’ERF et la préparation de son Synode National 1998 "Etranger. Etrangers"' sont au travail.

• Risquer une parole personnelle dans la Cité des Hommes : il s’’agit d’être prêts à s'exposer à la prise de parole quand un propos raciste est émis dans un espace public, comme nous en connaissons tous, comme nous en avons tous l'occasion, malheureusement. Comment se former à cela, quelle méthode intérioriser, quelle inspiration, comment aller au devant de cette rencontre ? En ces temps de campagne électorale, la question nous est posée de façon brûlante ...

Voici quelques idées partagées, quelques jalons pour participer au débat ouvert par la Fédération protestante de l’Education .. Nul doute que les milieux de l'Enseignement ont là un rôle capital. Agissons ensemble.