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La fraternité

FOI et VIE - LXXXVIII – N°6 - Décembre 1989

Professeur André GOUNELLE,
Faculté de Théologie Protestante de Montpellier (I. P.T.)

Nous allons réfléchir sur le dernier terme de la devise républicaine. Aux principes de liberté et d'égalité, vient s'ajouter celui de la fraternité, qui les complète et les précise. Je ne vais pas retracer les cheminements ni raconter les circonstances qui ont conduit à adopter le terme de « fraternité ». Je n'analyserai pas, non plus, la manière dont les républiques successives ont compris et concrétisé cette notion, ni n'indiquerai les interprétations et les applications qu'en ont proposées, depuis deux siècles, les divers courants ou partis politiques. Je ne suis pas historien, ni sociologue, ni politologue. En fonction des préoccupations et des orientations qui sont les miennes, je voudrais essayer de comprendre la notion même de fraternité, en m'interrogeant sur sa signification et son contenu, en montrant ses avantages et ses inconvénients, sa force et ses faiblesses, en signalant les problèmes qu'elles soulève. Dans ce but, j'ai choisi de mettre le mot « frère » en contraste avec quatre autres termes à savoir : l'étranger, le parent (père ou mère), le citoyen, le proche ou prochain. Je me suis demandé si à ces quatre mots que je confronte avec celui de frère, il ne fallait pas en ajouter un cinquième, la soeur, et souligner le caractère très masculin de la notion de fraternité. Finalement. J’y ai renoncé ; la Révolution française naît et se développe dans une atmosphère de type patriarcal ; elle n'a cependant pas voulu exclure les femmes, qui y ont joué un rôle parfois important, et quand elle parle de fraternité, elle inclut ce que l'on pourrait appeler la sororité. Si elle n'établit pas l'égalité entre les sexes, elle en pose néanmoins les principes. Il serait injuste et anachronique de lui reprocher d'ignorer qu'il existe des soeurs. Je m'en suis donc tenu à quatre couples de notions. En les examinant successivement, je ne prétends nullement faire le tour du sujet, mais j'espère ainsi dégager et suggérer quelques pistes de réflexion et de recherche.

LE FRÈRE ET L'ÉTRANGER

Mon premier point porte donc sur la différence qui existe entre le frère et l'étranger. Elle relève de l'expérience la plus banale et la plus courante. Le frère fait partie de la famille ou du cercle des familiers. Avec lui, on a une origine et une histoire communes. On se connaît ; on se comprend. On se sent intéressé par ce qu'il devient, concerné par ce qui lui arrive, lié à lui par une réelle intimité. Au contraire, l'étranger vient d'ailleurs. Il appartient à un autre monde que le nôtre. Il nous paraît lointain et dissemblable. On ignore ses réactions, ses préoccupations, sa manière de voir les choses. Ses problèmes ne nous regardent pas et ne nous impliquent pas. On le croise, mais on n'entretient pas avec lui des relations suivies. Si on lui parle, on ne sait pas très bien que lui dire, alors qu'avec un frère la communication est facile et abondante. La notion de fraternité sert d'abord à établir une distinction entre les êtres humains. Certains nous touchent de près, d'autres se trouvent très loin de nous. Bien entendu, entre le frère et l'étranger se trouvent des intermédiaires : les connaissances, les voisins, les collègues, les amis ; on a avec eux des relations moins froides et distantes qu'avec des étrangers, mais moins proches et chaudes qu'avec des frères.
Ce caractère discriminatoire du mot « frère » se constate dans de nombreux domaines. On le voit, par exemple, dans le Nouveau Testament : quand on y parle de frères, il ne s'agit nullement de tous les humains, mais de ceux qui partagent la même foi, qui se veulent membres de l'Eglise de Jésus-Christ. Les autres, ceux qui ont une religion différente et qui se rattachent à une autre communauté sont des semblables, des prochains que l'on doit certes respecter et secourir, s'il y a lieu, mais ils ne sont pas des frères ; jamais on ne les appelle ainsi. I1 en va de même, dans les ordres religieux, ou bien dans la franc-maçonnerie : on considère comme frères ceux qui appartiennent au même groupe, ceux qui suivent les mêmes pratiques symboliques, et qui obéissent aux mêmes règles. La fraternité implique un lien particulier ; elle ne s'étend pas à tous, et n'est nullement universelle et englobante.
Trois remarques vont permettre de préciser cette différence entre le frère et l'étranger, et d'en tirer quelques conséquences au niveau de la société.

1. En premier lieu, il n'existe pas entre les deux catégories une frontière tranchée, définitive et infranchissable. On constate qu'au cours d'une vie, nos relations ne cessent d'évoluer et de se modifier, de s'enrichir d'un côté, de s'appauvrir de l'autre. Des gens avec qui nous entretenions des rapports fraternels s'éloignent, disparaissent de notre horizon et deviennent des étrangers. Au contraire, il arrive qu'avec des inconnus, on noue des liens qui conduisent petit – à - petit à une proximité et une intimité plus grandes qu'avec des membres de notre famille. La fraternité se crée, s'entretient, se développe, se continue ou s'évanouit. Elle n'est pas donnée, ou acquise ou absente un fois pour toutes. Autrement dit, entre frères et étrangers, il y a, certes, une distinction, mais nullement une ségrégation. Dans cette perspective, vouloir une société ou une nation fraternelle n'entraîne nullement qu'on rejette ou qu'on refuse des immigrés, mais qu'on fasse l'effort de les accueillir, de les rencontrer, de faire connaissance avec eux, de les faire entrer dans les communautés locales ou régionales. Il n'y a pas, dans ce domaine, de démarcation absolue et intangible. De ce point de vue, la notion de fraternité qui évoque une consanguinité, donc un fait naturel qu'on ne peut pas changer, présente quelques inconvénients. Elle risque de donner plus d'importance à la naissance, à la lignée, à la race ou à l'ethnie, qu'aux rapports réels et concrets. Quand la fraternité veut dire qu'on reste en famille, qu'on ne veut pas s'ouvrir aux autres et leur faire une place, alors elle se dévoie et devient négative.

2. Je fais une seconde remarque. Les républicains de la fin du 18 e et du 19 e siècles ont voulu étendre l'idéal de fraternité à l'ensemble du peuple ou de la nation. Certains lui ont même donné une portée universelle, et l'ont appliqué à l'humanité tout entière. Ils ont estimé qu'un démocrate authentique se caractérisait en ce qu'il voyait un frère en n'importe quel homme, d'où qu'il vienne, quelle que soit sa langue, sa culture, sa race ou son enracinement. En introduisant la fraternité dans la devise officielle de l'Etat, en la faisant ainsi passer de la sphère du privé au domaine du public, ils entendaient abolir la discrimination entre le frère et l'étranger. II faut certes rendre hommage à leur générosité, mais on ne peut que s'interroger sur le bien fondé de leur propos. N'est-il pas contradictoire? Dans ma remarque précédente, j'ai critiqué une fraternité qui serait fermée, exclusive ; il me semble qu'à l'inverse, une fraternité trop largement ouverte et inclusive se vide de tout contenu et n'a pas grande signification. Si tous sont frères, cela ne va-t-il pas avoir pour conséquence qu'on n'aura plus de frères, puisque la fraternité désigne une relation spéciale et privilégiée ? De plus, l'idée d'une fraternité universelle ne pousse-t-elle pas à nier les différences, à vouloir les supprimer afin de parvenir à une famille humaine où dominent les ressemblances, où la parenté se traduise par des similitudes visibles, effectives ? De nombreux exemples historiques nous montrent que bien souvent l'idéal politique de fraternité s'accompagne d'un totalitarisme parfois brutal qui veut imposer partout des modes de vie identiques. Peut-être, vaudrait-il mieux parler de cousinage, relation qui comporte à la fois une parenté et une distance. Il importe, en tout cas, d'être attentifs à ce danger que comporte la notion de fraternité.

3. J'en arrive à ma troisième remarque. Il faut se garder d'un angélisme idéaliste qui ignorerait les réalités concrètes. Une famille est rarement un lieu harmonieux et paradisiaque où tout baigne dans l'huile, où on ignore les difficultés de relations. La fraternité ne signifie pas forcément la bonne entente, pas plus qu'on n'éprouve obligatoirement des sentiments d'hostilité ou d'inimitié envers les étrangers. Chacun sait que les querelles de famille sont les plus terribles. Précisément parce qu'on a des intérêts communs et des liens étroits, les affrontements deviennent vite très durs et dégénèrent facilement en violence, alors que souvent avec l'étranger, il n'existe aucun contentieux possible. Quel conflit, par exemple, pourrait-il éclater entre une baleine et un éléphant ? Ils sont trop étrangers pour pouvoir se battre. Je me souviens avoir, il y a une quinzaine d'années, passé à Montréal quelques heures avec un bouddhiste japonais ; nous étions très différents, et, à cause de cela, incapables de discuter et de polémiquer ensemble alors que je n'ai aucune peine à le faire avec n'importe quel pasteur français, justement parce que nous sommes proches, évoluons dans le même milieu, avons une culture ou une formation analogues et partageons des préoccupations identiques. Ce n'est pas l'éloignement mais la proximité qui fait éclater des querelles. La fraternité, dans une famille, n'élimine pas les disputes, et dans une nation, elle n'exclut nullement la guerre civile. La devise républicaine, sur ce point, aurait besoin d'être complétée, ou, en tout cas, précisée ou commentée. Il existe des fraternités pacifiques, harmonieuses, heureuses et positives ; il en existe d'autres conflictuelles, destructives, cruelles et négatives. L'ignorer entraînerait de fâcheux déboires.
Ce premier point nous conduit donc à souligner que si la notion de fraternité a une grandeur et une pertinence incontestables, elle comporte cependant des risques et des faiblesses ; elle a aussi des aspects négatifs.

FRÈRES ET PARENTS

Je voudrais m'arrêter, maintenant, sur une deuxième différence : après avoir opposé le frère et l'étranger, je vais comparer et faire contraster la fraternité et la filialité. II s'agit de deux relations qui s'inscrivent dans le cadre familial ; elles impliquent l'une et l'autre une proximité, une intimité, des liens étroits et profonds. Pourtant elles se distinguent nettement. Les pères et mères précèdent les enfants, les engendrent, et les élèvent. Ils exercent une responsabilité et une autorité à leur égard, ils ont la charge de veiller sur eux quand ils sont petits, de les conduire progressivement à l'état d'adulte, de les rendre capables de prendre en mains leur destinée. Même quand les enfants sont devenus majeurs et qu'ils ne dépendent plus de leurs parents, la relation continue à refléter la différence d'âge ou de génération. Au contraire, frères et sœurs se situent sur le même plan ; il existe entre eux une égalité et une réciprocité ; l'antériorité des aînés sur les cadets joue en général un rôle très secondaire et provisoire. Il faut ajouter que la paternité et la maternité fondent la fraternité : on est frères parce qu'on a le même père, la même mère, parce que l'on a une filialité commune.
Le terme de filialité s'emploie métaphoriquement dans les domaines intellectuel, spirituel, politique, etc. En philosophie, en art, en littérature, en religion, on assimile souvent à des pères ceux qui nous ont marqués, influencés, formés, qui nous ont ouvert des voies et nous ont appris à y marcher, qui ont été pour nous des maîtres et des guides. Les frères sont plutôt des compagnons ; ils parcourent ensemble, côte à côte, la même route, celle précisément sur laquelle les pères les ont précédés et placés. Même quand on dépasse les pères, lorsqu'on va plus loin qu’eux ou ailleurs, on sait qu'on leur doit beaucoup ; on reconnaît qu'on ne s'est pas fait soi-même, tout seul, mais qu'on est un héritier, qu'on bénéficie de ce que l'on a reçu d'eux.
Comme je l'ai fait pour le premier point, je vais maintenant présenter sur ce contraste entre fraternité et filialité trois remarques qui se situeront dans la perspective de la devise de la République française.

1. Ma première remarque constate un paradoxe, peut-être même faut-il dire une contradiction, qu'on a souvent signalé. La République entend créer, affirmer, développer une fraternité sans filialité, c'est-à-dire sans rien qui la fonde et la justifie. L'absence d'un père lui paraît une condition pour que tous soient frères. La Révolution se caractérise, non pas immédiatement, mais assez vite, par le refus massif et catégorique de l'héritage. Elle se donne pour objectif de repartir à zéro, et, dans ce but, elle cherche à éliminer et à détruire ce qui précède, à faire table rase pour construire quelque chose de tout différent ; elle s'en prend à ce qu'elle appelle les ci - devants ou l'ancien régime, termes significatifs qui les relèguent dans un passé révolu, ou révolutionné. Cette volonté se traduit par exemple dans le calendrier républicain qui pose un nouveau commencement à partir duquel décompter et numéroter les années. Elle se manifeste surtout dans la déchéance et l'exécution du roi : comme les fils de la horde primitive dans le livre Totem et Tabou de Freud, on construit le pacte social sur le meurtre ou le sacrifice de celui en qui l'on voyait le père de ses sujets. De même, la République deviendra laïque, elle ne voudra pas se référer à un Dieu. Elle n'admet ni père royal ni père divin, et ne veut pas connaître de relations autres que fraternelles. Les deux premiers termes de la devise républicaine déterminent, orientent et éclairent le troisième : la fraternité, c'est la liberté, la suppression de toute dépendance ; c'est aussi l'égalité, le rejet de toute préséance ou prédominance.

2. Ma seconde remarque entend défendre la Révolution contre le reproche que lui adressent souvent ses adversaires, en particulier quand ils sont religieux. Ils y voient un prométhéisme insensé ; la devise républicaine et le principe de fraternité manifesteraient cet orgueil de l'être humain qui veut se suffire à lui-même, ce désir qu'il a de ne dépendre de rien ni de personne, sa volonté de se poser comme auto–fondateur, à l'image de Napoléon, ce fils de la Révolution, qui, lors de son sacre, prend la couronne impériale des mains du pape pour bien montrer qu'il ne la doit qu'à lui-même. Je crois cette critique ou cette accusation en partie injuste. A ses débuts, la Révolution tenait à garder le roi, à lui conserver une place et un rôle non négligeables ; de même elle se référait à Dieu (voyez le préambule de la Déclaration des droits de l'homme). Elle a rejeté non pas des personnages paternels, mais des figures tyranniques. Plus qu'à la révolte ou à l'ingratitude des enfants, c'est à l'échec, à l'incompréhension et à l'inconscience des pères qu'il faut attribuer cette fraternité orpheline dont se réclame la République. Les rois, comme certains pères abusifs, n'ont pas su voir que le temps de l'émancipation était arrivé, et l'Eglise a trop considéré ses fidèles comme des mineurs irresponsables. Peut-être, comme l'ont soutenu de nombreux protestants à la fin du siècle dernier, l'Eglise de France a-t-elle durement payé son refus de se réformer. Tous ceux d'entre nous qui ont des enfants le savent bien, quand la paternité refuse d'évoluer, de se transformer, elle se déconsidère, se disqualifie et disparaît.

3. Troisième remarque. Même si on comprend les raisons qui ont conduit à cette situation, et même si on la juge irréversible, une fraternité qui ne se fonde pas sur une filialité n'en demeure pas moins fragile, précaire, menacée ; faute de bases solides, et de racines profondes, elle risque de s'effondrer au premier choc. Pour pallier à cette carence, la République, plus ou moins consciemment, s'est tournée vers des figures maternelles : la raison, la nation, la patrie. Il faut reconnaître que si elles furent à certaines époques opérantes, elles nous semblent manquer de force aujourd'hui. Nous avons pris conscience des limites de la raison ; avec les brassages de population, les voyages, les déplacements, les migrations qui se multiplient, des idées comme celles de nation et de patrie apparaissent étroites et insuffisantes. Nos villes, nos campagnes, nos écoles, nos universités, nos entreprises ont toutes un caractère multinational, pluri-ethnique ; les solidarités, les échanges, les collaborations traversent les frontières. On se réfère donc plutôt à des valeurs universelles, mais souvent très abstraites comme la démocratie, la dignité de la personne, le respect des droits, etc. L'écologie nous tourne vers la nature, les mouvements solidaristes vers l'humanité. La question ne cesse de se poser à nous, et elle représente pour nos sociétés un enjeu et un défi majeurs : comment mettre en place une fraternité qui ne s'enracine pas dans une origine et une appartenance communes, qui ne se réfère pas à un principe reconnu, réel ou symbolique, dont tous dépendraient ? Et comment découvrir une filialité suffisamment précise pour unir, assez large pour ne pas entraîner des discriminations et des exclusions parmi ceux qui vivent dans le même pays et sous la même République ou même parmi les divers peuples de la terre ?

Je termine ce deuxième point en disant qu'à mes yeux, nous devons toujours nous efforcer de fonder à nouveau et de construire la fraternité. Je l'ai déjà dit, elle n'est pas une donnée, mais une tâche, et ne croyons pas qu'il s'agisse d'une tâche facile.

FRÈRES ET CITOYENS

Je vais maintenant examiner un troisième contraste : celui qui existe entre la fraternité et la citoyenneté. Ce sont deux termes importants au moment de la Révolution française ; on les emploie fréquemment dans les discours et les écrits de l'époque. Souvent, ils voisinent, et on leur donne un contenu idéologique semblable ; ils ont une signification presque identique. Ils renvoient, tous les deux, à un fait que l'on juge nouveau et capital : la fin de la monarchie, l'abolition de la féodalité, l'instauration d'un ordre nouveau. Ils définissent, l'un et l'autre, le statut dont on pense qu'il sera désormais celui des Français. Ceux-ci ne seront plus, comme autrefois et naguère, des sujets, soumis à des autorités hiérarchiques, exposés à l'arbitraire, dépourvus de droits politiques, exclus des procédures qui aboutissent aux grandes décisions. La République leur permet et leur demande de participer aux affaires publiques, d'y exercer des responsabilités, de devenir véritablement des citoyens. Le terme de fraternité souligne les relations d'égalité que la Révolution veut mettre en place. Dorénavant, la société ne se divisera plus en catégories différentes, noblesse, clergé et tiers-état. Il n'y a plus de privilèges. La loi interdit d'établir des différences. Tous ont les mêmes droits, les mêmes devoirs, suivent les mêmes règles et encourent les mêmes peines s'ils les enfreignent.
Si, dans le contexte révolutionnaire, les notions de fraternité et de citoyenneté apparaissent très proches, il existe cependant entre elles une importante différence. Nous avons, d'un côté, une conception qui voit dans le peuple une famille, et qui parle donc de frères, mot qui relève du vocabulaire de parenté. De l'autre côté, nous trouvons l'idéal d'une société structurée par un cadre légal avec des obligations et des sanctions précises, explicites, et identiques pour chacun de ses membres. On insistera donc sur la citoyenneté, terme juridique qui indique l'appartenance à un Etat de droit. La fraternité indique une relation affective, alors que le citoyen se définit par les articles de la constitution, par les lois et règlements en vigueur. De ce point de vue, les trois principes affirmés par la devise républicaine ne se situent pas sur le même plan. A une organisation politique, civile et pénale qui respecte, assure, maintient, préserve aussi bien la liberté que l'égalité entre les citoyens, on a estimé qu'il fallait joindre le ciment social de la fraternité.

Comme pour les deux précédentes, je fais trois remarques sur cette différence ou opposition.

1. En premier lieu, je note que l'introduction du terme de fraternité manifeste qu'on a senti l'insuffisance d'une société qui se définirait seulement en termes juridiques. Les lois, les règlements ne suffisent pas pour définir les relations entre les membres d'un même peuple, il faut y ajouter autre chose. On a jugé qu'un pays avait certes besoin d'institutions qui réglementent et régulent équitablement les rapports, mais aussi d'une conscience communautaire. La République demande à ses citoyens d'avoir les uns à l'égard des autres des sentiments et des comportements fraternels. Elle les appelle à établir entre eux des relations étroites et fortes, ce qui l'a conduite à mettre l'accent sur le lien national, à le privilégier par rapport à d'autres solidarités. L'Europe du 18 , siècle est très internationale. Un aristocrate français se sent plus proche d'un aristocrate allemand, italien ou russe que d'un paysan français. De même, les intellectuels forment une « république des lettres » qui ne connaît pas de frontières. Les militaires, les ecclésiastiques, les financiers passent facilement d'un pays à l'autre, sans que cela pose de grands problèmes. Le roi de France peut épouser une Autrichienne, avoir des généraux allemands, nommer un Suisse ministre des finances sans que personne ne s'en étonne ni ne s'en offusque ; aujourd'hui, nous l'admettrions difficilement. Au 19e siècle, le marxisme estimera que la classe sociale l'emporte, prédomine sur l'appartenance nationale, que les prolétaires de tous les pays doivent s'unir, comme l'ont fait les capitalistes, parce que ce qui les lie a plus de poids que ce qui les différencie. Contre l'internationalisme des nantis ou des démunis, la République a développé la conscience nationale ; elle a mis en place toute une série de symboles, le drapeau, l'hymne, des fêtes, des commémorations qui la favorisent. Elle s'est servie de l'école et de l'armée pour forger une identité française. Bien entendu, elle souhaite une fraternité universelle ; dans les faits, elle a créé une fraternité nationale, qui caractérise un pays, un peuple et le distingue des autres. Un de nos problèmes actuels consiste à étendre cette fraternité à l'Europe, au monde, sans pour cela la perdre ou la diluer.

2. Je fais une seconde remarque sur ce couple « citoyen-frère ». En proclamant la fraternité des citoyens, la République indique qu'elle n'entend pas se contenter de mettre en place un ordre juridique qui déterminerait les conditions dans lesquelles on est électeur ou éligible, contribuable, commerçant, industriel, employé ou ouvrier, fonctionnaire, étudiant, locataire ou propriétaire, etc. Elle veut aller plus loin et inviter ses ressortissants à une solidarité, à un compagnonnage et à une camaraderie. Je rappelle qu'étymologiquement les compagnons sont ceux qui mangent le même pain, qui mettent en commun leur nourriture, et que les camarades sont ceux qui habitent ensemble, qui logent dans le même domicile. Dans une famille unie, on pratique l'entraide, on se porte secours mutuellement, on se soutient les uns les autres. Il n'y a pas de véritable fraternité entre des concitoyens quand les uns possèdent beaucoup, vivent dans l'abondance ou le luxe, alors que les autres ont très peu et connaissent la misère. La fraternité implique le partage de biens que l'on considère comme communs, la participation de tous aux richesses du pays. Elle demande que l'on se sente concerné par les autres, que l'on se préoccupe de leur sort, que l'on fasse des efforts pour eux. II n'est pas étonnant que la notion de fraternité surgisse, ou resurgisse avec beaucoup de force, en 1848, avec la seconde République, quand l'industrialisation qui commence amène des conditions de vie très difficiles pour certains. Les classes sociales les plus défavorisées découvrent et proclament la vanité, l'illusion, le vide d'une liberté politique, d'une égalité juridique sans prolongement économique, sans une fraternité et une solidarité concrètes. Et aujourd'hui, le développement du chômage, l'apparition d'une nouvelle pauvreté ont relancé ces thèmes, et leur ont donné une nouvelle actualité.

3. Ma troisième remarque voudrait soulever des questions, qui, me semble-t-il, se posent aujourd'hui dans notre pays, et auxquelles nous ne savons pas bien comment répondre. Je viens d'indiquer que la notion de fraternité complète, précise, élargit, concrétise celles de liberté et d'égalité. Je me demande si, au moins en partie, elle ne vient pas également les contredire. La devise républicaine est-elle vraiment cohérente ? Etablit-elle un équilibre heureux, une harmonie entre trois grands principes, ou, au contraire, se contente-t-elle de juxtaposer trois idéaux incompatibles, entre lesquels il faut choisir, qu'on ne peut pas maintenir ensemble ? Depuis une cinquantaine d'années, les débats politiques et économiques ont fait ressortir des antinomies qu'on n'arrive pas à dépasser et à surmonter. Nous constatons que mettre en place une véritable fraternité conduit à imposer une série d'obligations qui peuvent devenir très pesantes et contraignantes. La liberté s'en trouve singulièrement restreinte. Il y a toujours une tension, en économie par exemple, entre un laisser faire où chacun agit, opère comme il lui semble bon et une solidarité qui entraîne des lourdes charges financières et de nombreuses dispositions réglementaires. Comment éviter, d'un côté, des contrôles excessivement tatillons qui tuent la liberté, et, de l'autre, une anarchie qui ouvre la porte aux abus et détruit la fraternité ? Peut-on protéger les faibles sans brimer les forts ? De manière analogue, la fraternité ne contredit-elle pas, ou n'affaiblit-elle pas l'égalité, en privilégiant les compatriotes, en poussant à les favoriser et à se sentir plus responsables des proches que des lointains ? Ne justifie-t-elle pas ce qu'on a appelé ces dernières années « la préférence nationale », c'est-à-dire une inégalité ? Je ne connais pas la réponse à donner à toutes ces questions. Mon sentiment serait qu'il faut maintenir les trois principes, ne renoncer à aucun d'eux et chercher à inventer des solutions techniques qui permettent, dans la pratique, de les concilier. Je reconnais volontiers que c'est plus facile à dire qu'à faire.

FRATERNITE

J’aborde mon quatrième et dernier couple de mots. Je voudrais pour terminer cette série de comparaisons ou de confrontations, mettre en contraste le frère avec le proche ou le prochain. Il s'agit, là aussi, de termes qui sont voisins, mais non identiques, et qu'il ne faut pas confondre. La proximité est une notion spatiale, elle s'applique à ce qui nous entoure, elle désigne notre environnement, elle s'applique à ce qui nous touche de près. Les frères font partie, en principe, des proches, mais tous les proches ne sont pas des frères. La fraternité implique une ressemblance, une similitude, une parenté. Le frère est toujours un vis-à-vis humain. La proximité déborde le cercle des humains ; elle englobe des objets, d'autres êtres vivants, végétaux ou animaux, et ce que nous appelons la nature. Il me semble que jusqu'ici, notre civilisation a privilégié les relations avec les semblables, et a ignoré ou négligé celles avec ces dissemblables qui pourtant nous sont proches, avec qui nous avons des liens, et envers qui nous avons aussi des responsabilités. La devise républicaine est très anthropocentrique. Elle concerne les hommes et leurs relations, l'organisation et la structure de la société. Elle laisse de côté tout le reste. Or, ces dernières années, nous avons découvert l'importance de ce reste ; nous avons pris conscience que nous avons des devoirs envers le monde qui nous entoure et que nous faisons souffrir. Nous nous sommes aperçus que notre comportement envers la terre, les plantes, les animaux était aussi barbare que le servage, aussi injuste que la féodalité, aussi tyrannique que la monarchie. Alors que nous ne sommes pas parvenus à créer une véritable fraternité humaine, nous voyons qu'il faudrait aller bien au-delà et chercher à mettre en place une convivialité beaucoup plus générale et englobante. C'est devenu, aujourd'hui une affaire de vie ou de mort.

Pour éclairer et préciser ce dernier point, je vous soumets, encore une fois, trois remarques.

I. D'abord, il faut noter le renversement qu'a opéré, dans ce domaine, la modernité, avec l'avènement et le développe­ment de la technique. Pendant des siècles, la nature a fait peser sur l'homme une constante menace ; pour vivre, il devait se battre contre elle, lui arracher sa nourriture, se défendre contre ses agressions. Aujourd'hui, au contraire, l'homme met en danger la nature ; il l'exploite sans retenue, l'empoisonne par ses industries, la pollue par ses déchets, et progressivement l'épuise et la détruit. S'il continue, s'il va jusqu'au bout, sa propre disparition s'en suivra. Il s'agit d'une situation totalement inédite, sans aucun précédent, autrefois et naguère inimaginable. Il va de soi qu'on ne peut pas sérieusement reprocher à la Révolution française de ne pas l'avoir prise en compte. Rappelons que les événements de 1789 ont été précédés et en partie provoqués par une période de pénurie à la suite de mauvaises récoltes dues aux conditions climatiques. Le problème de l'époque, et il se pose encore dans de nombreuses parties du monde, était de tirer plus du sol pour se nourrir convenablement, et donc de développer la technique. Aujourd'hui, il ne s'agit pas de la supprimer, mais de la maîtriser. Autrement dit, parce que nous nous trouvons dans une situation différente, nous avons besoin de nouvelles valeurs. Les mouvements écologiques ont raison de le souligner, même s'ils le font parfois maladroitement. II serait souhaitable que les commémorations historiques débouchent sur l'invention ou le surgissement de nouveaux principes non pas pour supprimer et remplacer les grands idéaux républicains, mais pour les compléter et les actualiser.

2. Je passe à ma seconde remarque. Dans notre histoire, on trouve quelques hommes qui ont été particulièrement sensibles à la proximité de la nature et des êtres qu'on y trouve. Je pense, par exemple, à François d'Assise et à son célèbre Cantique des créatures, où il appelle frères le soleil, le vent, le feu et soeurs la lune, l'eau, la terre. Il se sert, bien sûr, d'un langage poétique, très beau, mais qu'on ne peut pas prendre à la lettre. Je pense pour ma part qu'il faut faire une distinction entre les frères humains, et les prochains non-humains, tout en précisant que nous devons aimer et servir les uns et les autres, mais de manière différente ; la relation n'est pas identique. Faut-il, à l'instar de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, promulguer aujourd'hui une déclaration des droits de l'animal et de la nature ? Plusieurs organisations l'ont suggéré, situant ainsi le combat écologique dans la ligne des idéaux de 1789. Pour ma part, je préférerais que l'on mette en avant le principe du respect de la vie, proposé, développé et défendu par Albert Schweitzer. J'en ferais volontiers une devise, qui, me semble-t-il, engloberait et déborderait la liberté, l'égalité et la fraternité. Il ne s'agit nullement de se détourner du social et du politique ou de les éliminer, mais de les inclure dans une perspective plus large. Les relations entre les hommes sont indissociables de leurs rapports avec leur environnement ; une authentique fraternité ne peut que s'inscrire dans le cadre du respect du prochain et de la vie en général.

3. J'en arrive à ma troisième remarque sur ce point. Tout le monde sait que le Conseil Oecuménique des Eglises vient de lancer un programme de réflexion et d'action intitulé : « paix, justice et sauvegarde (ou intégrité) de la création ». L'Eglise catholique s'y est associée. Ainsi, dans le monde entier, les chrétiens ont commencé, et durant les années qui viennent, ils vont continuer à travailler sur ce thème. Il me semble qu'il rejoint notre sujet de ce soir, dont l'actualité, à mon sens, dépasse de beaucoup notre pays et va au-delà de la célébration du bicentenaire de 1789. Dans « paix et justice », je vois une autre manière de dire « liberté, égalité et fraternité » ; ces deux formules appellent à construire une société humaine, harmonieuse, où chacun puisse trouver sa place et s'épanouir. « Intégrité de la création » indique et rappelle qu'à côté des frères qui composent la société humaine, il existe des proches ou des prochains qui forment avec nous une communauté cosmique, et qu'il faut sérieusement, attentivement, respectueusement s'en occuper.

Je conclus, très brièvement. Je n'ai pas voulu entonner un hymne à la gloire de la fraternité. Elle le mériterait, certes, il s'agit d'une grande idée qu'il faut entretenir, développer, défendre, mettre en pratique. Il m'a semblé, toutefois, qu'il était plus utile d'inviter à une réflexion critique. En confrontant la notion de frère avec celles d'étranger, de parent, de citoyen et de proche, j'ai essayé d'en montrer les forces et les faiblesses, la fragilité et l'importance, la grandeur et les limites.