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Fraternité !

 

Jean-Arnold de Clermont

La fraternité ! N'est-elle pas, pour le commun des mortels et pour les Français en particulier, malgré la devise nationale, ce que le Saint-Esprit est pour beaucoup de chrétiens, une réalité somme toute indéfinissable ? La liberté, je sais ce qu'elle est - du moins "ma" liberté. L'égalité, de même ! Surtout celle que je revendique quand j'ai le sentiment d'être moins bien traité que mon voisin. La fraternité, c'est beau, c'est grand. C'est comme l'image de ces ouvriers anglais et français se donnant l'accolade au moment où s'est effondré le dernier mur de craie séparant les deux pays dans le tunnel sous la Manche. Champagne pour la fraternité ! C'est émouvant comme Rostropovitch célébrant avec son violoncelle l'effondrement du mur de Berlin et les retrouvailles des frères séparés. Larmes pour la fraternité ! Mais au fond, c'est quoi la fraternité ? C'est quoi, être fraternel ?

Considérer l'autre comme un frère ! L'image est belle, bien que souvent trahie par la réalité des sentiments familiaux. Mais d'où vient cet idéal. J'ose affirmer qu'il appartient au soubassement biblique de notre culture ou, pour le moins, que la Bible lui trace aujourd'hui comme hier des perspectives stimulantes pour sa mise en oeuvre dans notre monde et notre société (1)..

Selon la Bible, il y a fraternité parce que nous avons tous un même "père"(2). Je dis cela en me référant moins au mythe de la création dans lequel la Bible ne fait guère intervenir Dieu comme père, mais en m'attachant au message des prophètes, à leur message de salut. Chez les prophètes, Esaïe ou Jérémie notamment, c'est à toutes les pages que le peuple élu est désigné comme "fils".

"Ephraïm (3) est-il pour moi un fils,
un enfant qui fait mes délices ?
Chaque fois que j'en parle,
je dois encore et encore prononcer son nom ;
et en mon coeur quel émoi pour lui !
Je l'aime, oui je l'aime - oracle du Seigneur.
" (Jérémie 31, 20).

Cette désignation filiale est l'expression peut-être la plus forte de l'élection, du choix que Dieu s'est fait d'un peuple chargé d'être pour les nations le témoin de l'amour de Dieu pour sa création. Cette désignation se concentre, si j'ose dire, sur la personne de Jésus. Dans sa pleine humanité, il incarne la réponse attendue par Dieu, de la création se tournant vers Dieu dans la fidélité totale à sa loi d'amour. Dans sa pleine divinité, il est la présence de la grâce et du pardon de Dieu, attirant à lui l'humanité rebelle, et lui donnant accès auprès du Père. Ainsi constitue-t-il autour de lui la communauté de celles et ceux qu'il désigne comme ses frères :

"Qui est ma mère, qui sont mes frères ?' ’ Montrant de la main ses disciples, il dit: "Voici ma mère et mes frères ; quiconque fait la volonté de mon Père qui est aux cieux c'est lui mon frère, ma soeur, ma mère." (Matthieu 12, 48-50).

Cette relation au Christ, l'apôtre Paul en donnera une interprétation saisissante dans la deuxième épître aux Corinthiens, la décrivant comme l'irruption d'une réalité nouvelle, celle d'un monde réconcilié avec Dieu. (2 Corinthiens 5, 17-20).

A travers cette esquisse rapide d'un parcours biblique, mon intention est simplement de noter ce que la notion de fraternité peut signifier dans une vision chrétienne de l'humanité. Au coeur des désordres de cette humanité, désordres considérés comme les effets de sa rupture avec la loi divine, Dieu en Jésus-­Christ vient introduire le catalyseur d'une humanité nouvelle, d'une humanité fraternelle. Ce catalyseur est son pardon qui, dès lors qu'il est reçu, réunit autour du Christ des hommes et des femmes de toutes races et conditions en une même famille, frères et soeurs du Christ. De là découle un regard tout à fait renouvelé de mes relations avec tout être humain, quel qu'il soit, où qu'il soit. La foi chrétienne que nous partageons nous donne les uns et les autres de nous savoir membres d'une même famille dont les liens transcendent toutes barrières placées par les races, les nations, les conditions sociales. "Une réalité nouvelle est là" dit l'apôtre Paul (4).

Une précision doit, ici, être donnée : on pourrait craindre qu'une telle vision donne naissance à un genre de "mafia chrétienne" supra nationale ! Les chrétiens se serreraient les coudes aux dépens de ceux qui les entourent. Et je n'oserais affirmer qu'il n'en a jamais été ainsi. Là encore, il faut revenir à l'inspiration biblique qui, à l'instar d'Israël pour l'Ancien Testament, fait des communautés chrétiennes, pour le Nouveau, les serviteurs d'une humanité réconciliée, trouvant en elles les actrices de cette réalité nouvelle offerte à celles et ceux qui se laissent conduire par la Parole de Dieu, par le Christ.

Ainsi la fraternité est-elle une vision inspiratrice de relations renouvelées entre les êtres humains.


                      * * * * *

J'aimerais alors en illustrer la signification concrète en me référant à ce quelle signifie pour le protestantisme français (5)..

L'un de ses engagements les plus constants depuis plus d'un siècle et demi a été auprès de populations et d'Églises du Pacifique, d'Afrique et de Madagascar. Soit à la suite d'efforts missionnaires initiés dès le deuxième quart du XIXeme siècle, soit à l'issue de traités internationaux confiant à la France la responsabilité de colonies allemandes (Togo, Cameroun, Liban ...), les Églises protestantes de France se sont trouvées en relation de travail et de foi avec des chrétiens des continents du Sud. Malgré l'idéologie coloniale qui a prévalu dès qu'une possibilité d'installation durable s'est fait jour dans ces pays, le protestantisme a donné naissance à des relations de véritable fraternité entre les peuples. Ainsi a-t-il le plus souvent contribué à la formation des futurs cadres des pays indépendants et, pour ce qui concerne les Églises, anticipé sur cette indépendance. II n'y a là aucune gloire à tirer. Là longue histoire des missions chrétiennes a été marquée de trop de faiblesses. Mais, indéniablement, les témoignages sont tout aussi nombreux de relations d'authentique fraternité entre chrétiens que tout séparait.

C'est dans cette ligne qu'il faut inscrire bien des combats récents que des chrétiens d'ici et de là-bas ont mené ensemble et continuent de mener. Ainsi comment expliquer la constance avec laquelle les Églises, depuis des mois, tentent de faire entendre la situation désespérée des populations du Congo Brazzaville, sinon parce qu'elles sont porte paroles de leurs Églises soeurs dans ce pays.

C'est ainsi pareillement que, dès 1971, les Églises protestantes de France créaient en relation avec des Églises d'Afrique, de Madagascar, du Pacifique, mais aussi de Suisse et d'Italie, une Communauté d'Églises destinées à partager leurs engagements missionnaires, tant en Europe que dans les pays du Sud. II reste beaucoup à faire pour qu'une véritable "communion" de projets et d'intérêts se développent à la mesure de ce que les initiateurs de cette Communauté d'Églises pouvaient attendre ou rêver; mais nul ne peut contester l'inspiration fraternelle qui anime cette entreprise. Il n'est pas étonnant que les relais de cette Communauté au sein des Églises membres en France, en Suisse ou en Italie, se soient retrouvés aux côtés des militants pour la remise de la dette des pays en voie de développement.

Cette illustration contemporaine de la fraternité me semble significative tout à la fois de l'utopie dont elle est porteuse et des dimensions très concrètes qu'elle implique. Toutefois, j'aimerais souligner ce qui en est aujourd'hui l'expression la plus significative en même temps que le moteur le plus puissant.

Dans la vie d'une société fondée sur la démocratie, le rôle des chrétiens peut paraître totalement semblable à celui de leurs concitoyens dont ils ne diffèrent en rien, sinon pour une dimension le plus souvent considérée comme relevant du domaine privé, je veux parler de leur foi. Pourtant, plus que n'importe quel de leurs semblables, ils devraient être mobilisés pour dénoncer l'inacceptable que cette société fait subir à leurs "frères et soeurs". Leur foi, précisément, devrait les conduire à regarder chacun de ceux-là comme un être aussi précieux qu'eux mêmes. Là, dans cette solidarité profonde, qui m'amène à me mettre à la place de l'autre, aussi petit, aussi étrange (étranger !) soit-il, s'exprime la fraternité dans sa dimension la plus large.

Les moyens de communication qui nous sont donnés nous interdisent désormais de dire "je ne savais pas". Qu'il s'agisse du Timor ou de la prison de la Santé, chaque lieu où les droits des êtres humains sont bafoués appelle une expression de fraternité, parole publique, ou simple geste de solidarité.

C'est en disant cela que je ressens le plus clairement les limites de la notion de fraternité. Celle-ci peut être décrite, fondée, justifiée. Elle ne peut être codifiée. Elle dépend totalement de moi, de nous ; de notre capacité à la mettre en oeuvre. Or la fraternité ne cesse de se dévoiler sous des jours nouveaux. Elle sollicite toutes nos capacités relationnelles. Elle met en question notre individualisme. Elle nous rappelle que je ne suis rien sans l'autre, mon vis-à-vis, mon semblable. De proche en proche, elle englobe le village, le lieu de travail, le quartier, le pays, le monde. Là est sa "faiblesse" : je suis tenté d'être fraternel avec celles et ceux qui sont loin. Ainsi puis-je échapper à ce feu dévorant.

II faut me rendre à l'évidence : la fraternité n'a de sens que si je la vis autant dans les rapports de proximité que dans la solidarité sans frontières.

Jean-Arnold de Clermont, pasteur.
Président de la Fédération protestante de France


In Un millénaire pour la fraternité. Messages pour les années 2000, p.39-44, CFDT Editions (Espace Belleville), 2000

(1) Mais avant d'aller plus loin, en espérant que les lectrices de ces lignes n'ont pas déjà interrompu leur lecture, je tiens à m'excuser auprès d'elles. Je ne dispose dans notre langue d'aucun mot pour dire que la fraternité dont je veux parler ne concerne pas uniquement des « frères » ! (J'aurai le même type de problème sémantique pour parler de Dieu, comme « père »; j'en suis bien conscient !).

(2) Même s'il est clair qu'apparaissent dans le mythe de création des traits caractéristiques de la paternité de Dieu, son autorité, sa bienveillance envers les créatures.

(3) Désigne chez les prophètes le Royaume du Nord d'Israël.

(4) Cf. Supra.

(5) En parlant ci-dessous du protestantisme français, je ne veux en aucune façon le donner en "exemple ". J'en parle pour la seule raison que je le connais, sachant bien que l’Eglise catholique partage pour une large part les dimensions de fraternité dont je souhaite être le témoin.