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Aux racines psychologiques de l'intolérance

LE CHRISTIANISME - HEBDOMADAIRE PROTESTANT, N° 588 - SEMAINE DU 13 AU 19 AVRIL 1997

Edith Tartar-Goddet (3)

Pourquoi certains d'entre nous développent-ils des attitudes et des conduites agressives à l'égard de ceux qui ont une culture différente de la leur ? Pourquoi entretiennent-ils encore en leur esprit, l'illusion de la supériorité culturelle, morale... de la culture occidentale par rapport aux autres cultures (1) ?

Pourquoi cherchent-ils à justifier ces attitudes et ces conduites xénophobes en utilisant une argumentation puisée dans la Bible par exemple ?
Je vous propose d'essayer de répondre à ces questions en prenant comme point de départ l'enfant et comme point d'arrivée l'adulte.
Le jeune enfant manifeste, vers 8 mois ses premières réactions d'anxiété voire d'angoisse devant un visage inconnu, c'est-à-dire un visage qui ne lui est pas familier comme celui de sa mère. C'est progressivement et soutenu par ses parents que l’enfant découvre et intègre dans son univers des personnes nouvelles. La tolérance à l’égard des autres, l’acceptation de ce qu'ils sont et des idées qu'ils ont s'inscrit dans un véritable apprentissage qui sera plus aisé à réaliser pour l'enfant quand ses parents seront eux-mêmes respectueux de tous les autres tels qu'ils sont..

Le respect de l'autre n'est pas inné

Cet apprentissage est nécessaire car il n’y a pas, à mon avis, d’individus naturellement tolérants, pour lesquels le respect de l'autre est inné. Cet apprentissage est à la fois pédagogique et psychologique, c'est-à-dire qu’il s’inscrit dans un savoir – faire et dans un savoir – être : le premier relève le plus souvent de l’école, le second de la famille proche et du groupe social ou spirituel auquel elle appartient. Or cet apprentissage n'a pas été, pendant plusieurs décennies, une priorité pour les adultes qui ont été, durant cette période, plus préoccupés par eux-mêmes et par l'amélioration de leurs conditions de vie que par la formation humaine des enfants et des jeunes.
Les adultes hostiles envers les étrangers révèlent leur refus de la différence, de la nouveauté, du changement. Leur identité s'est construite sur la ressemblance, l'imitation de ceux qui vivent dans le même groupe social ou spirituel. Leur personnalité, trop fragile, n'est pas curieuse de nouveauté ; elle s'est figée sur elle-même : ces adultes font souvent partie de ceux qui disent que le caractère une fois fait ne change pas. Ces adultes se protègent en permanence contre un extérieur jugé comme dangereux, différent de celui qu'ils souhaiteraient ou ont connu dans leurs jeunes années. Et comme ils ont peur d'être déstabilisés par le changement et parce qu'ils ne sont pas capables d'intérioriser et de gérer des apports humains, culturels, spirituels, sociaux nouveaux, ils les rejettent avant de les connaître.
Cette fragilité personnelle se masque souvent sous des discours agressifs et fortement argumentés car ces personnes justifient, démontrent, affirment le bien fondé de leurs attitudes et de leurs conduites. Cette pratique de la rationalisation mettant en avant des explications et des justifications n'est malheureusement pas spécifique des personnalités xénophobes. Nous avons, dans la vie quotidienne de plus en plus recours à ce genre de motifs rationnels pour justifier nos excès de vitesse, notre agacement à l'égard de nos enfants ou de nos parents âgés.., et nous avons toujours une raison valable de transgresser les règles qui ont été écrites pour nous permettre de vivre ensemble ; ces raisonnements justifient notre conduite à nos propres yeux et nous évitent de nous remettre en question, de nous culpabiliser. Les personnes xénophobes ont, tout comme nous, recours aux explications pour justifier leurs attitudes et il serait tout à fait extraordinaire que nous puissions, nous, les déloger de leurs positions alors que nous n'acceptons pas les reproches que d'autres personnes nous formulent lorsque nous représentons une gêne pour elles.

Derrière l'agression, une fragilité

Les personnes xénophobes ont une personnalité faible et fragile qui n'a pas évolué depuis l'enfance ; leur personnalité est restée identique à ce qu'elle était durant l'enfance, quand l'enfant adopte pour idéal le modèle de la toute puissance, de l'immortalité, de l'infaillibilité. Nous avons tous en mémoire des récits d'enfants qui s'identifient à Superman, Merlin l'enchanteur ou une bonne fée. Au contact de la vie et des autres l'enfant saisit peu à peu que cet idéal imaginaire n'est possible que dans les récits de fiction ; il prend progressivement conscience que la Vérité avec un grand V n'existe pas, qu'il est mortel, qu'il est faillible et qu'il porte en lui les contraires ; l'amour et l'agressivité, le bien et le mal, la vie et la mort... L'adulte xénophobe n'accepte pas, refuse cette prise de conscience car elle est trop douloureuse puisqu'il s'agit d'un véritable travail de deuil : le deuil de la toute puissance infantile. L'adulte xénophobe, encore attaché à ce modèle de la toute puissance, est porteur de la Vérité ; il a, il sait la Vérité et il entend l'imposer à tous.
L'adulte xénophobe, qui est un être parfait, ne peut accepter ce qui en lui est mauvais comme la violence, les envies, les défauts, aussi il projette à l'extérieur de lui-même tout les défauts qu'il refuse d'admettre comme siens et c'est sur les personnes les plus éloignées de lui, en général les étrangers, qu'il projette ces sentiments négatifs : une personne xénophobe qui accuse, par exemple, les étrangers d'être des voleurs révèle à ceux qui l'entendent, sa propre pulsion (2) de prendre, mais qu'elle ne peut tolérer.

(1) Le mot culture est pris ici dans sons sens sociologique ; il s'agit de l'ensemble des attitudes et des conduites propres à un groupe donné ; La culture concerne la vie quotidienne privée, sociale et spirituelle des individus.

(2) La pulsion est une force, un besoin incoercible qui prend sa source dans l’organisme : la faim, la soif, l’agressivité … sont des pulsions

(3) Madame Edith Tartar-Goddet est actuellement présidente de la Fédération protestante de l’Enseignement.