Retour à Protestantisme et société

Retour à l'accueil

Pour une action sociale et politique modeste

In : NUANCE Mars 2002, Mensuel réformé évangélique

Prosaïque politique

Frédéric de Coninck, Sociologue, chargé de recherche à l'École nationale des Ponts et Chaussées de l'Université de Paris

Plutôt que de rêver en divinisant nos politiques, le chrétien se doit à la fois de développer une logique de service et de choisir des lieux d'investissement.

Je m’interroge sur l’étrange fascination qu’exerce sur nous la politique. Dès que l’on parle des chrétiens dans la société, on saute tout de suite a la question du militantisme politique, soit pour le détester, soit pour en rêver alors qu'il existe bien d'autres moyens d'action dans la société civile : dans notre travail, à l'école, dans des associations, par nos amitiés et nos liens familiaux, par et dans l'Église, pour ne donner que ces quelques exemples, qui devraient être évidents, mais dont peu de gens parlent, en fait.
Mais, à vrai dire, le monde politique fascine et les critiques que les citoyens lui adressent sont à la mesure des attentes incroyables que ces mêmes citoyens véhiculent. Qu'attendent-ils du politique ? Qu'il soit juste et incorruptible. Qu'il voie clairement l'avenir et anticipe les grands événements du futur. Qu'il soit compétent, tout en étant proche de chacun d'entre nous. Qu'il soit, tout à la fois, sérieux, calme et chaleureux. Qu'il punisse avec justice mais supporte nos petits travers. Qu'il nous donne des emplois, des villes propres, du calme et de la joie. Qu'il soit, en un mot, aussi bien tout puissant, que juste et bon. Cela ne vous rappelle rien ? Nous voulons que nos gouvernants soient des dieux, ni plus ni moins ! Des dieux omniscients et compatissants. Des dieux protecteurs et encourageants. Mais, déception : ce ne sont que des hommes comme nous. Pourquoi seraient-ils plus justes que nous, moins intéressés, plus forts ? Pourquoi verraient-ils un avenir que personne ne voit ? J'insiste : ce sont des hommes comme nous, avec leurs doutes, leurs mesquineries et leurs faiblesses. Pourquoi cela nous est-il insupportable ?

Non à la survalorisation du politique

Dans La Justice et la puissance 1, j'ai longuement détaillé les mises en scène qui détaillé les souverains d'autrefois et avaient pour but de légitimer le pouvoir royal, en faisant converger vers lui toutes les valeurs sociales positives : la grandeur, la force, la santé, la vie, la justice, la beauté, la sagesse, la richesse, etc. l'Ancien Testament, aussi bien que l'Apocalypse de Jean (pour ne pas parler du reste du Nouveau Testament), se sont employés à démonter ces mises en scène arbitraires, en montrant l'envers du pouvoir, avec sa brutalité, son injustice et son caractère parasitaire. Dans les sociétés démocratiques nous devrions être guéris de ces mises en scène, mais la vérité est que nous en sommes toujours nostalgiques. Nous n'admettons ni la maladie, ni la faiblesse, ni les angoisses de nos dirigeants.
II serait peut-être temps d'envisager l'action sociale et politique d'une manière plus prosaïque! Les hommes politiques ne sont pas des moines qui passent leur vie au service de leurs électeurs : ils ne sont que les porte - paroles de certains groupes sociaux et ils tentent de mettre en oeuvre les politiques qui satisfont ces mêmes groupes sociaux. Ils prennent des coups et ils en donnent. Bien sûr, il est pertinent de contrôler leur pouvoir pour leur éviter la tentation de l'abus de pouvoir. Mais, au-delà de ce contrôle, rien ne garantit leur vertu. Alors qu'est-ce qu'un chrétien peut faire là-dedans ? En fait, la même chose que dans toute profession : ce qu'il peut, à la mesure de ses compétences, de ses limites et de son péché. Peut-il faire des compromissions ? Nous en faisons tous dans notre métier ! Dans notre métier nous ne faisons pas, en effet, tout ce que nous voulons. Nous devons nous plier à des objectifs collectifs et respecter des règles propres à notre entreprise que nous n'approuvons pas nécessairement totalement. II en va de même dans le métier d'homme politique.

Pour une dissémination de l'action sociale et politique.

Cela vous laisse peut-être insatisfaits, mais le problème de fond est, à mon avis, ailleurs. Ce problème de fond c'est que nous voyons la société trop globalement. Quand Jésus dit : « Les rois des nations agissent avec elles en seigneurs, et ceux qui dominent sur elles se font appeler bienfaiteurs. Pour vous, rien de tel. Mais que le plus grand parmi vous prenne la place du plus jeune, et celui qui commande la place de celui qui sert » (Luc 22.25-2G), il signifie bien qu'il y a un lieu particulier (« parmi vous ») où l'on peut développer des pratiques différentes de ce qui prévaut dans la société globale. Je reviens, alors, à ce que je disais pour commencer. À côté de la société globale il y a des lieux : tel bureau, tel atelier, telle association, telle Église, où l'on peut développer des pratiques différentes de ce que l'on peut faire dans d'autres lieux.
Dès lors, le rôle du chrétien me paraît être double : essayer, là où il est, de développer le plus possible une logique de service, bien qu'avec des compromissions inévitables, mais aussi choisir ses lieux d'investissement suivant les pratiques qu'il veut développer. Au reste, l'espace public n'évolue pas seulement en fonction de l'activité d'individus consacrés. Il évolue également parce que des sous-groupes développent des pratiques nouvelles en mettant ainsi sous tension la société globale 2. Investir dans un sous-groupe n'implique donc pas de se désintéresser de la société globale : c'est apporter une contribution parmi d'autres. Au reste, la mise en oeuvre des politiques publiques s'appuie de plus en plus sur des partenariats avec des associations de terrain. Ces associations servent de relais et de lieux d'expérimentation. Elles permettent un ancrage dans la proximité et la construction d'un sens, pour ceux qui y travaillent aussi bien que pour ceux qui bénéficient de leur travail. Le chrétien engagé dans le métier d'homme politique doit, de son côté, rester à l'écoute de groupes qui développent d'autres logiques que la sienne, car ce peut être l'occasion, pour lui, de déplacer les manières de faire dans la vie publique et de promouvoir plus de justice, plus de transparence, plus d'équilibre des pouvoirs, là où il travaille.

Des logiques en tension

Pour chacun de nous l'exigence est, d'ailleurs, de réfléchir aux différentes logiques d'action qu'il rencontre dans l'ensemble de sa vie, en passant par sa famille, son Église, son travail, ses relations personnelles et de voir comment il peut mettre en tension ces différentes logiques pour que chaque groupe continue à s'interroger et puisse, ainsi, tirer profit de ce que les autres groupes développent.
On l'aura compris, au-delà de l'éthique individuelle de tel ou tel individu, avec ses limites individuelles, il me paraît nécessaire de réfléchir à des logiques d'action plus collectives qui peuvent se construire un peu partout dans la société. Plutôt que de critiquer x ou y, essayons nous-mêmes, à notre mesure, d'agir comme nous voudrions qu'ils agissent. Nous serons peut-être moins exigeants ensuite ! Et si nous le sommes toujours, nous le serons d'une manière plus pertinente. L'éthique sociale ce n'est pas seulement faire de son mieux dans une situation donnée, c'est aussi développer des actions collectives d'un nouveau genre avec des collectifs adaptés.
Plutôt que de rêver en divinisant les politiques et de leur reprocher, ensuite, de ne pas être à la hauteur de nos rêves, il est peut-être temps de se mettre à agir modestement, avec les moyens qui sont à notre disposition, sans nous faire une montagne, ni un préalable, de l'accès au pouvoir politique.

1 - Frédéric de Coninck, La Justice et la puissance, Éd. la Clairière, 1998.
2 - Sur cette question de la tension entre petits groupes et société globale, je vous renvoie à : Frédéric de Coninck, L'homme flexible et ses appartenances, L'Harmattan, 2001.