Des valeurs du protestantisme au regard de la liberté et de la laïcité

Claude Baty – Licra - 26 janvier 2011

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La Synthèse de la conférence du Pasteur Claude Baty
«  Des valeurs et du protestantisme au regard de la liberté et de la laïcité »
Licra Neuilly-La Défense

Liberté, laïcité…

La République a des principes mais, permettez-moi de vous le dire, certains républicains ne sont pas toujours au clair sur ceux-ci. Ils font des confusions, en tout cas des raccourcis qui sont dommageables pour la clarté des débats. J’en vois la manifestation, par exemple, dans une invitation reçue la veille du jour où je devais intervenir en décembre. Cette invitation à un diner républicain le 9 décembre, anniversaire, était-il écrit, de la loi sur la laïcité ! Or, le 9 décembre 1905 la loi de séparation des Églises et de l’État a été votée, mais certainement pas « La loi sur la laïcité ».

Ou alors il faudrait conclure que certains départements de notre pays ne sont pas concernés par la laïcité, comme ceux d’Alsace Moselle et de Guyane, puisque la loi de séparation ne s’y appliquent pas ! J’ai été heureux de noter dans l’excellent discours sur la laïcité du président de la République à l’occasion des vœux aux « autorités religieuses », une incise significative à mes yeux :

« La relation entre l'État et les religions est encadrée par une loi vieille de plus d'un siècle. La loi de 1905. Personne ne la conteste, même si certains de nos concitoyens, dans les trois départements d'Alsace et de Moselle, vivent, pour des raisons historiques, dans un autre cadre. En revanche, il ne faut pas confondre la loi de 1905 avec les lois antireligieuses de 1793. »

Ce qui m’intéresse dans ce texte c’est la prise en compte de l’histoire et tout simplement de la réalité.

En suivant cet exemple nous pourrions sortir d’une laïcité rêvée, d’une histoire sinon réécrite du moins simplifiée. En effet, si la laïcité est instrumentalisée il y a fort à craindre pour la paix sociale, ce qui serait un comble. La laïcité est premièrement une affaire juridique.

Comment se fait-il que la confusion perdure entre laïcité et loi de séparation ? Sans doute parce que certains idéologues y trouvent leur compte et profitent d’un terreau fertile. Il est en effet évident que la conception de la laïcité en France reste marquée par le combat anticlérical qui a abouti à la loi de 1905.

Il n’a pas été possible de séparer paisiblement le pouvoir politique et le pouvoir religieux, le but était clairement de réduire l’influence de l’Église catholique qui de son côté n’entendait pas se laisser faire. Cependant, suivant ici Jean Baubérot[1], je précise qu’il ne faut pas confondre la période de gestation de cette loi 1899-1903 qui a été une période de lutte et la période suivante 1905-1908 qui a été celle de l’accommodement. Une certaine hostilité à l’égard de la religion n’a pas produit une loi anticléricale mais une séparation accommodante. Ne faisons pas de la loi de 1905 une loi anticléricale.

Avant  de revenir à l’histoire, je vous propose d’actualiser nos connaissances sur la loi de séparation et de confirmer ce que je viens de laisser entendre.

Pour cela je vais faire référence à une circulaire publiée en juin dernier conjointement par les ministères de l’Intérieur et de l’Économie ce qui, vous en conviendrez, garantit de tout parti pris. Elle commence par prendre acte du profond changement du paysage religieux intervenu au cours du siècle dernier sur le territoire de la République, avec l'apparition de nouvelles religions aux côtés des quatre cultes reconnus jusqu'en 1905 (catholicisme, protestantismes réformé et luthérien, judaïsme)… C’est ce qu’il faut, en effet, commencer par admettre quand on parle aujourd’hui de la loi de Séparation, nous ne sommes plus en 1905.

Voici ce que dit le préambule :

« La France est une république laïque qui assure à chacun la liberté de croire ou de ne pas croire et, pour celui qui croit, la liberté de pratiquer son culte, quel qu'il soit, dans le respect des lois et des autres libertés fondamentales.

La liberté de conscience inscrite à l'article 10 de la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen du 26 août 1789 ("Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi") est reprise dans le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 auquel renvoie le préambule de la Constitution du 4 octobre 1958 : Le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. Il réaffirme solennellement les droits et libertés de l'homme et du citoyen consacrés par la Déclaration des droits de 1789 et les principes fondamentaux reconnus par les lois de la République... Nul ne peut être lésé, dans son travail ou son emploi, en raison de ses origines, de ses opinions ou de ses croyances". L'article 1er de la Constitution du 4 octobre 1958 dispose en outre, que "La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances".

La loi du 9 décembre 1905 relative à la séparation des Églises et de l’État s'inscrit à la fin d'une série de lois organisant les grandes libertés publiques à la fin du XIXe siècle : liberté de réunion (loi du 30 juin 1881), liberté de la presse (loi du 28 juillet 1881), liberté syndicale (loi du 21 mars 1884), liberté d'association (loi du 1er juillet 1901). Si son objet était bien d'organiser la séparation des Églises et de l'État comme l'énonce son article 2 ("la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte"), elle est aussi une loi de liberté puisqu'elle déclare à l'article 1" que "la République assure la liberté de conscience" et qu' "elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées [par la loi] dans l'intérêt de l'ordre public".

La loi du 9 décembre 1905 a supprimé le service public des cultes et ses attributs (reconnaissance des cultes, établissements publics des cultes, rémunération des ministres des cultes par l’État) ; elle a créé un type particulier d'association, "les associations pour l'exercice des cultes", communément appelées "associations cultuelles", dont l'objet est précisément "de subvenir aux frais, à l'entretien et à l'exercice public d'un culte".

Le mode de fonctionnement et les caractéristiques de ces associations font l'objet du titre IV de la loi.

Si la loi de séparation des Églises et de l'État a été aussitôt acceptée par les représentants des cultes protestants et israélite, l'Église catholique romaine s'est, en revanche, opposée à la création d'associations cultuelles constituées selon le dispositif prévu par cette loi. Un an après la publication de la loi du 9 décembre 1905, le législateur, déclinant le principe de liberté de réunion prévu par la loi de 1881, a élargi la possibilité d'exercer le culte aux associations simplement déclarées régies par la loi du lu juillet 1901 relative au contrat d'association et même à de simples groupements de personnes réunis sur initiatives personnelles sans déclaration préalable (article 4 de la loi du 2 janvier 1907 concernant l'exercice public des cultes).

Cependant, le Vatican ne lèvera définitivement son opposition au régime de la séparation qu'en 1924, au terme d'un échange de lettres diplomatiques entre la France et le Saint-Siège ayant abouti à l'élaboration de statuts-types propres aux associations du culte catholique, dénommées "associations diocésaines". Le Conseil d'État a déclaré, dans un avis du 13 décembre 1923, que ces statuts étaient conformes aux dispositions générales de la loi du 9 décembre 1905, puis a apporté quelques précisions, dans un avis du 28 mars 1957, sur l'étendue et les limites des pouvoirs du conseil d'administration d'une association diocésaine.

II existe des régimes particuliers applicables en Alsace-Moselle et dans les départements et collectivités d'outre-mer. Le régime concordataire signé en 1801 n'a été abrogé ni lors de l'annexion allemande en 1871, ni lors du retour des trois départements au sein de la République française en 1919. Dans un avis du 24 janvier 1925, le Conseil d'État a précisé que le régime concordataire tel qu'il résulte de la loi du 18 germinal an X est toujours en vigueur dans les départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle. »

Pardonnez, cette lecture un peu longue, mais elle a le mérite de placer la loi de 1905 dans son contexte. Avant il y a eu d’autres lois concernant les libertés publiques, après ce vote, tout n’a pas été réglé comme par enchantement, ne serait-ce que parce le paysage religieux a changé.

Comment les valeurs du protestantisme se sont-elles inscrites dans cette évolution ?

Il nous faut revenir d’abord à l’histoire qui a précédé le « combat » de 1905.

L’édit de Nantes est parfois présenté comme un édit de tolérance, et même comme le premier acte sur le chemin de la laïcité, quand on est très visionnaire ou optimiste. Incontestablement il a été une victoire politique, mais tout aussi clairement une défaite religieuse, il a fait coexister les Français dans l’intolérance !

Cet édit fait de l’exercice de la religion protestante une dérogation concédée à titre exceptionnel à certains sujets ou groupes de sujets, dans l'intérêt de la "paix publique". Henri IV qui fut protestant est considéré à cause de cela comme un souverain tolérant. Cet édit a effectivement établi la paix dans le royaume mais il faut constater que s’il affirmait la liberté de conscience, limitait beaucoup la liberté de culte.

Il n’a pas été favorable aux protestants, puisqu’il réaffirmait la primauté du catholicisme dans le royaume, soumettant les calvinistes aux respects des fêtes catholiques et au paiement de la dime à l’Église. Les protestants ne pouvaient pas célébrer leur culte partout, ainsi il était prohibé à Paris et à cinq lieues à la ronde. Par contre le catholicisme était rétabli dans les zones du midi où il avait été banni. L’expansion du protestantisme devenait impossible. Si j’ajoute à cela que cet édit est rapidement grignoté, puis révoqué en 1685. Vous comprenez qu’il ne peut pas être vraiment célébré par le protestantisme.

Le texte déclare clairement que le roi de France est catholique et l'Église, en France, ne saurait être que catholique et romaine : "Nous ordonnons que la religion catholique, apostolique et romaine sera remise et rétablie en tous lieux et endroits de notre royaume et pays de notre obéissance où l'exercice d'icelle a été intermis".  Mais les protestants sont autorisés par ce même roi, "pour ne laisser aucune occasion de troubles et différends entre nos sujets", à se soustraire en partie à la discipline de cette Église.

Cependant l'édit instaure l’égalité en ce qui concerne l'accès aux écoles ou aux universités, l'accès aux charges et dignités. C'est bien l'idée de droits civiques individuels, indépendants de la naissance, de l'appartenance à un "ordre" social, ou du comportement religieux, qui apparaît pour la première fois, deux siècles avant la déclaration de 1789.

La révocation de l’Édit de Nantes a fait entrer le protestantisme dans ce qu’il appelle « le désert ». Jusqu’à la Révolution française les protestants n’ont plus eu d’existence légale en France, ils étaient sans papier. Les curés étant les officiers d’état civil, les protestants n’étaient ni baptisés ni mariés officiellement, seulement « au désert », dans la clandestinité. Ils n’avaient même pas de place au cimetière.

La tolérance

Le protestant Rabaut Saint-Etienne travaille pour l’adoption de l’édit de tolérance de 1787, qui redonne un état civil aux protestants, il se fait remarquer dans les débats portant sur la Déclaration des droits de l'homme (août 1789) rappelant que « la liberté de la pensée et des opinions » est « un droit inaliénable et imprescriptible », et que « les droits de tous les Français sont les mêmes ».

« Ainsi, Messieurs, les Protestants font tout pour la patrie ; et la Patrie les traite avec ingratitude : ils la servent en citoyens ; ils en sont traités en proscrits : ils la servent en hommes que vous avez rendu libres ; ils en sont traités en esclaves. Mais il existe enfin une Nation Française, et c'est à elle que j'en appelle, en faveur de deux millions de Citoyens utiles, qui réclament aujourd'hui leur droit de Français. … Messieurs, ce n'est pas même la tolérance que je réclame ; c'est la liberté ».
(Discours prononcé par Rabaut Saint-Étienne le 23 août 1789 à la tribune de l'Assemblée Nationale.)

Quelques années plus tard, au début du 19e siècle, Napoléon avec les articles organiques donne une place officielle aux cultes protestant et israélite. Cette générosité était évidemment une façon de contrôler les religions. Les Articles Organiques et le Concordat n’étaient évidemment pas d’inspiration laïque.

Pour ce qui est des protestants, ils ne pourront se satisfaire durablement d’un système qui les privait de toute vie synodale. C’est ce qui explique que certains ont voulu vivre indépendants.

J’appartiens à ce courant du protestantisme qui dès le milieu du 19e siècle a voulu l’Église séparée de l’État. Il est intéressant de noter que des Églises ont voulu la séparation avant que le pouvoir politique ne le décide.

La Société pour l'application du christianisme aux questions sociales... fondée aux lendemains de la révolution de 1830 militait pour la séparation des Églises et de l’État. Cette société fit poser des placards sur les murs de Paris, le premier d'entre eux commençait ainsi : « Il est indigne d'obliger un citoyen à contribuer aux frais d'un culte qu'il ne pratique pas ». Les arguments étaient purement profanes et insistaient sur la diminution des impôts que l'économie réalisée dans le budget permettrait... Edmond de Pressensé grande figure protestante de ce milieu, soutenait cette initiative, il écrivait qu'à ses yeux si la séparation n'était pas un dogme, elle résultait tout de même de l'ensemble du dogme chrétien… tous ne partageaient pas cet avis évidemment.

La troisième république fait avancer la laïcité avec les lois sur l’instruction gratuite, laïque et obligatoire. Mais l’école « laïque » s’oppose à la privée, religieuse. Mes grands-pères me racontaient comment à la sortie de l’école au début du 20e siècle dans le Bas Poitou les écoliers des deux bords se lançaient des cailloux !

Ferdinand Buisson, un protestant libéral, est l’inspirateur des lois sur l’instruction publique, et il présidera ensuite la commission parlementaire chargée de préparée la loi de séparation. C’est lui, dit-on qui inventa le substantif « laïcité ».

Dans son Nouveau dictionnaire de pédagogie (1911)[] il écrit : « Les laïques, c'est le peuple, c'est la masse non mise à part, c'est tout le monde, les clercs exceptés, et l'esprit laïque, c'est l'ensemble des aspirations du peuple, du laos, c'est l'esprit démocratique et populaire. »

Les protestants français, victimes de l’intolérance politique et religieuse, à plusieurs reprises dans leur histoire ont été conduits à devenir co-auteurs de la construction de la laïcité. Aussi bien, lors de la laïcisation de l’école publique (1882) que de la loi de séparation des Églises et de l’État (1905) où des personnalités protestantes ont joué un rôle clef. Dans le même ordre d’idées ils ont été massivement Dreyfusards, au point que certains dénonçaient le « judéo-protestantisme ».

Vous comprendrez aisément qu’ils restent extrêmement sensibles à tout ce qui touche aux grands principes de liberté de conscience, de religion, d’accueil des étrangers.

Ils ont bien intégré ce que le pasteur allemand Martin Niemöller exprime dans cette petite parabole :

Lorsqu'ils sont venus chercher les communistes, je me suis tu, je n'étais pas communiste.

Lorsqu'ils sont venus chercher les syndicalistes, je me suis tu, je n'étais pas syndicaliste.

Lorsqu'ils sont venus chercher les juifs, je me suis tu, je n'étais pas juif.

Puis ils sont venus me chercher, et il ne restait plus personne pour protester.

Affinités

Le protestantisme est classiquement identifié, en France, comme un vecteur de diffusion de la culture républicaine, particulièrement dans la seconde moitié du XIXe siècle[2]. Ce point a été rappelé, le 27 mai 2010, par le Président de la République française lors de sa visite rendue à l'Institut Protestant de Théologie (IPT), à l'occasion de l'inauguration du Fonds Ricœur : "Ce n'est pas faire injure au principe de laïcité que de reconnaître dans le protestantisme une pensée de liberté et de responsabilité humaines, une éthique forte, rigoureuse, ô combien exigeante, un esprit d'indépendance, une volonté de résistance et, en même temps, une fidélité sans faille à la Nation et à la République"[3].

Un des aspects de cette affinité supposée entre protestantisme et logique républicaine et démocratique s'exprime empiriquement, aujourd'hui, au travers d'une riche culture associative. Aujourd’hui la grande majorité des associations cultuelles crées conformément à la loi de 1905 appartient aux cultes protestants.

Le protestantisme français est en effet marqué par une culture associative particulièrement vivante. Cette particularité s'explique par le rapport des protestants à l'institution ecclésiale.

Pour les protestants, l'institution n’est pas accessoire, mais elle est seconde et essentiellement fonctionnelle.

Depuis le 16e siècle, du côté réformé, personne n’a oublié ce fameux principe « Ecclesia Reformata Semper Reformanda Est » (l’Église réformée est toujours à réformer).

Ce mot d’ordre rejoint l’idée commune selon laquelle le protestantisme serait toujours changeant, en mouvement, sous le signe d'une certaine précarité structurelle. Cela peut être confirmé par le tout récent colloque, intitulé : « Les protestants en France, une famille recomposée ».

La liberté d’association reste inventive. La grande majorité des associations qui nourrissent le terreau protestant français ont conservé un caractère confessionnel. Mais la plupart œuvrent en direction de tous les publics, en conservant un ancrage identitaire se référant au protestantisme.

C'est notamment le cas de l'ACAT et de la CIMADE.

L'ACAT (Action des Chrétiens pour l'Abolition de la Torture) a été fondée le 16 juin 1974 dans un contexte confessionnel réformé : Hélène Engel et Édith Du Tertre, les fondatrices, étaient toutes deux membres de l'Église Réformée de France (ERF). Mais cette association loi 1901 a choisi, dès son origine, d'adopter une approche œcuménique, de plus en plus prononcée, au service d'une militance humanitaire qui se présente comme "sans distinction idéologique, ethnique ou religieuse". L'ACAT mobilise aujourd'hui davantage de catholiques que de protestants.

La CIMADE (Comité Inter-Mouvements auprès des Évacués) s'est inscrite dans la même logique œcuménique. Créée en 1939 dans le contexte des déplacements de population liés à la Seconde Guerre Mondiale, la CIMADE s'est imposée comme un interlocuteur incontournable des pouvoirs publics en matière de gestion des populations étrangères en situation précaire et/ou irrégulière sur le territoire français. Elle apporte, en particulier, une aide juridique bénévole aux étrangers "sans papiers". Cette association loi 1901 qui fête ses 70 ans, ne cesse de rappeler son caractère œcuménique. C'est pourtant dans un contexte confessionnel protestant et réformé que la CIMADE est née.

Mais l'éthique de responsabilité tournée vers "le prochain", quelle que soit sa confession, a conduit la CIMADE à adopter le même profil que celui de l'ACAT. Ces deux exemples illustrant, hier comme aujourd'hui, une caractéristique culturelle du protestantisme : bien qu'étant très minoritaire, il constitue un incubateur associatif au service de toute la société[4].

Alors heureux ?

Faut-il conclure de tout cela que désormais les protestants bien intégrés dans une République laïque vivent heureux et apaisés ?

Pas vraiment ! Ils ont à l’occasion du centenaire de la loi de Séparation, provoqué le débat en demandant le toilettage de cette loi de 1905.

Je reviendrai, si vous le souhaitez, sur le contenu de ces demandes.

Une religion privée ?

Plus fondamentalement, nous percevons la montée d’une idéologie que je me permets de qualifier de laïcarde, disons de séparation radicale. Celle-ci se nourrit sans doute des souvenirs de la guerre des deux Frances, mais réagit surtout à la montée inattendue des religions au 21e siècle et à la visibilité nouvelle des évangéliques protestants et des musulmans, les débats sur le voile et la burqua alimentant les préventions.

Ceux qui s’instaurent défenseurs de la laïcité qu’ils disent en danger, prétendent que la religion ne doit exister que dans le privé. Quand Luc Ferry, alors ministre de l’éducation nationale, déclarait : « Toutes les religions ont dû ou devront encore faire un effort pour passer de la sphère publique où elles dominaient la vie politique, à la sphère privée de l’intimité et de la conviction », il entretenait la confusion. 

Or, selon moi, la France est laïque, quand ses institutions le sont rigoureusement ; ce n’est pas la société qui doit être laïque. Celle-ci est constituée d’hommes et de femmes aux multiples convictions et engagements qui ont le droit non seulement de les avoir mais encore de les exprimer.

Il ne faut pas confondre laïcité et privatisation de la religion, laïcité et sécularisation.

La laïcité c’est l’indépendance des sphères de pouvoir, pas la relégation des convictions religieuse dans le secret des églises, mosquées, synagogues, temples ou maison. La religion touche premièrement le fidèle dans sa relation avec son Dieu, cette intimité peut être qualifiée de privée, mais, inévitablement, cette conviction appelle des choix de vie, des engagements personnels et communautaires, et par conséquent une expression publique qui respecte chacun. L’espace public est par définition le lieu où chacun peut exprimer ce qu’il croit ou ne croit pas.

L’homme n’existe pas, il y a des hommes (Hannah Arendt) et ces hommes sont athées, musulmans, chrétiens, bouddhistes, juifs, agnostiques, que sais-je, en dehors de cette réalité il n’y aurait que des hommes abstraits, ce serait une fausse universalité, une laïcité désincarnée qui mettrait en danger la liberté.

D’ailleurs, revenons à la loi de 1905. Il est bien spécifié qu’elle assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes.

Aujourd’hui, c’est comme si on s’accordait sur la première affirmation la liberté de conscience pour oublier la seconde concernant le culte. Il faut dire que la loi ne précise pas ce qu’est l’exercice du culte, ni ce qu’est un culte, on devait le savoir en 1905, on ne le sait plus !

Ceci est la situation française. Sur le plan international, la situation est différente.

 

Conclusion

Je conclurai avec un point qui finalement touche à l’égalité.

Une valeur à laquelle le protestantisme tient beaucoup, est en péril, il s’agit de la liberté de conscience sous l’angle de la liberté d’expression. J’en veux pour preuve les débats actuels autour du thème de la « diffamation des religions ». Il semble que certains organes des Nations Unies, ajoutent aux normes de protection des droits de l’homme, cette notion nouvelle. Sans entrer dans le détail des discussions, il est évident que l’introduction de ce concept met en péril la liberté d’expression. En effet toute déclaration potentiellement offensante à l’égard d’une religion serait passible de censure et de jugement. Il y aurait là, une atteinte préoccupante à la liberté d’expression[5].

Plutôt que de légiférer dans ce sens, il conviendrait de développer le dialogue et la connaissance mutuelle pour que les relations entre communautés soient respectueuses ; il est vital que la liberté de critiquer demeure.

Je partage cette conviction de Voltaire disant : « je ne suis pas d’accord avec ce que vous dîtes, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire ».

C’est sur ces mots que j’ouvre le débat ! 

 

Roger Williams (1603-1683), resté dans l’histoire comme le principal pionnier, dans l’histoire moderne, du respect politique de la liberté de conscience.

Natif de Londres, il a reçu sa formation à Cambridge, exactement comme John Cotton. Devenu lui aussi puritain, de tendance congrégationaliste puis baptiste, il a évolué rapidement vers des conceptions radicales en faveur de la séparation des Églises et de l’État, et de la neutralité absolue de l’État en matière de religion. Ces convictions étaient partagées par les premiers baptistes britanniques à l’époque. Elles ont eu pour Williams des conséquences graves. Embarqué en 1630 pour la colonie du Massachusetts, il s’y fait rapidement repérer pour ses positions atypiques. Entré en conflit avec les pasteurs de la communauté, à commencer par John Cotton, il est alors banni de la colonie.

Loin de se décourager ou de disparaître dans l’anonymat des bannis, Williams est recueilli par des amérindiens, à qui il achète un territoire. Baptisé « Providence », l’endroit va devenir la première ville de la future colonie du Rhode Island. Depuis son exil, Williams n’a pas renoncé à faire partager ses vues. Il défend jusqu’à son dernier souffle la liberté de conscience et la liberté religieuse, accueillant au Rhode Island les marginaux et hérétiques rejetés par les autres colonies.

Williams a défendu une conception du rapport religieux-politique diamétralement opposée de celle pour laquelle plaident John Cotton ou John Winthrop. A la « cité de Dieu » sur la colline, composée d’un peuple élu calviniste, il oppose un espace pluraliste où les chrétiens doivent manifester « Dieu dans la cité » mais sans pour autant subvertir cette dernière en « cité de Dieu » intolérante et exclusive.

Il utilise la métaphore du bateau pour justifier la tolérance religieuse, le vivre ensemble. Dans le bateau il existe des contraintes, une obligation de vire ensemble, il faut que les gens s’accordent sur un certain nombre de tâches matérielles et sur le respect qu’ils se doivent les uns aux autres. Mais une fois le bateau arrivé au port chacun emprunte le chemin qu’il veut… Tout cela pour légitimer la nécessité d’une organisation politique commune, d’une morale civile pour le temps ici-bas.

 



[1] Laïcités sans frontières de Baubérot et Milot, (Seuil, 2011) page 279

[2] Voir notamment Patrick Cabanel, Les protestants et la République, Paris, ed. Complexe (coll. Les dieux dans la cité), 2000.

[3] Discours de Nicolas Sarkozy à l'Institut Protestant de Théologie (IPT) de Paris, 27 mai 2010 (extrait).

[4] Cette expression est tirée d’un rapport intitulé « Les reconfigurations de la galaxie protestante en France » pour l’Institut européen en science des religions (IESR)

[5] Le Conseil de l’Union européenne a adopté le 16 novembre 2009 une résolution dans laquelle il affirme que « la diffamation des religions n’est pas une notion qui relève des droits de l’homme ». Le Conseil se déclare vivement préoccupé par le fait que des pays qui disposent d’une législation relative à la diffamation des religions ont souvent recours à celle-ci pour brimer les minorités religieuses et limiter la liberté d’expression.   (Conscience et liberté 2010, page 122)