L'avortement, il faut en parler !

Auteur(s) : DUMAS Francine;

Réforme du 23 janvier 1964

« On peut avorter d’un enfant en le mettant au monde … » (D. Faunières.)

S’il est une question que l’on aimerait éviter, c’est bien celle-là. Elle est à la fois intime, douloureuse et souvent sordide. Elle est aussi de ces questions qu’il est fort difficile de bien poser. Mais parfois elle s’impose et rien ne sert de baisser pudiquement les yeux. Récemment des médecins, des « infirmières », des femmes étaient traînés en justice pour avoir pratiqué ou subi l’avortement. Tous étaient condamnés à la prison. Mais ils étaient une poignée et les avortements sont légion.
L’automne dernier, Marcelle Auclair nous avait alertés, en publiant chez Fayard « le livre noir de l’avortement ». C’était aussi un dossier – mais sans condamnation celui-là – 581 lettres de femmes – dont 440 mariées – faisant état de 2.960 avortements dont 2.639 absolument clandestins.

Un dossier qui accuse
Ce dossier portait en exergue cette maxime de La Rochefoucauld : « Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d’autrui ».
Il avait été constitué, à la suite d’un appel direct de la rédactrice de « Marie-Claire » : « Aidez-moi à constituer le dossier interdit. Très gravement, je viens vous demander votre témoignage… Il est nécessaire de tout savoir sur un mal d’autant plus pestilentiel qu’il est plus secret ».
Cet appel avait reçu des réponses immédiates et signées.
Ces signatures risquées donnent du poids à l’accusation qui perce dans ces lettres – et je pense à la parole de Malraux : « C’est dans l’accusation de la vie que se trouve la dignité fondamentale de la pensée. »
Mais comment, me direz-vous, parler d’accusation et de dignité, quand il s’agit de « criminelles indignes » qui devraient toutes êtres en prison, selon l’article 82 du décret du 29 juillet 1939 du Code pénal, si les mesures légales étaient efficaces ; dont la souffrance (la seule peut-être, nous dit Marcelle Auclair) est absolument négative, « sans autre fruit que le cynisme et le désespoir », et dont les honnêtes gens : prêtres, magistrats, médecins, se détournent – à de rares exceptions près – avec Hauteur ?
Et pourtant oui, ce dossier accuse.
Et pour vous le faire savoir, je relèverai deux extraits, l’un de Marcelle Auclair : « Si ces femmes sanglantes étaient jetées sur nos routes comme des accidentées des beaux week-ends, l’opinion serait prise aux tripes. Mais elles se cachent pour mourir et font peser sur leur angoisse un silence de mort. »
L’autre de Grandmougin : « « j’ai été de ceux qui prononçaient le mot « avortement » du bout des dents, avec l’impression de parler de quelque chose de sale. Au fond, je ne tenais pas à savoir. Marcelle Auclair me dérange avec son dossier noir. Jamais je n’avais pensé que l’avortement était la tragédie de tant de monde … et la responsabilité de si peu : le premier réflexe du mari est de dire : « Débrouille-toi. Je ne veux pas le savoir. » Se tournent-elles vers un médecin ? Le pauvre homme a fait profession de soulager, mais il y la loi ; nous sommes arrivés à ce comble : la loi interdit au médecin de faire preuve d’humanité au risque d’être traîné devant les tribunaux, même s’il sait que telle femme ne peut avoir un enfant de plus. Quant aux prêtres, très souvent ils refusent l’absolution et les femmes ne vont plus à l’église. Mais ont-ils – avons-nous - remué ciel et terre pour que ces femmes soient en état de garder leurs enfants ? ».

Choc en plein coeur
Le choc de ce fait social inacceptable que constitue l’avortement, ne faisons rien pour l’atténuer. Recevons-le en plein cœur, puis essayons de réfléchir et d’interroger les théologiens, les médecins, les juristes pour faire pénétrer quelque lueur dans ce dossier très noir.
Un livre d’avocat : « La Vérité sur l’avortement », d’A.M. Dourlen-Rollier, qui vient de paraître à la librairie Maloine, nous y invite.
C’est un ouvrage objectif, aux aperçus historiques intéressants, prouvant l’absence presque totale de critère en la matière : l’Ancien Testament prévoit une simple amende pour l’avortement volontaire. Platon souhaite qu’il soit rendu obligatoire pour toute femme qui conçoit après quarante ans et Aristote le conseille, comme une juste limitation des naissances, à conditions qu’il soit pratiqué avant que l’enfant ne soit animé. Cette notion de l’animation du fœtus a dominé toute la législation médiévale. A partir du moment où le fœtus est « doué de vie », l’avortement devient un homicide passible de la peine de mort. Mais, avant qu’il ait reçu ce don, il est une matière inerte et sans âme dont la suppression entraîne seulement une amende. La Révolution punit l’avorteur, mais non l’avortée. Le Code Napoléon fait de l’avortement un crime, et un crime social – mais la loi étant considérée comme trop sévère, les jurés sont de plus en plus indulgents. Une réforme s’imposait. Avec l’arrière-fond de la saignée de 1914-1918, ce fut la trop célèbre loi du 31-7-1920 qui, dans le but d’accroître la natalité, réprime de la manière la plus sévère et la plus confuse à la fois toute propagande anticonceptionnelle et toute provocation à l’avortement. La loi du 27-3-1923 « correctionnalise » l’infraction qui de crime devient délit pour éviter les attendrissements de la cour d’assises.
Le décret-loi du 29-7-1939, dit Code de Famille, étend le champ de la répression.
Malgré toutes ces dispositions, les inculpés sont peu nombreux et les peines légères – sauf pour les avorteurs « d’habitude » passible de cinq à dix ans de prison.
Pétain reprend la notion napoléonienne de l’avortement – crime social dans la loi du 15 février 1942, la plus répressive que la France ait connue. L’avortement y est assimilé aux actes de sabotage et de trahison. Le 9 juin 1943, une blanchisseuse coupable de vingt-six avortements est condamnée à mort et exécutée. La même année, deux avorteurs sont condamnés aux travaux forcés à perpétuité.
L’année 1946 a vu le chiffre maximum d’inculpations : 5251 – décuplé par rapport à celui de l’année 1937 d’une part (453) et de l’année 1959 de l’autre (434). Il faut cependant noter que ce chiffre qui semble impressionnant reste en fait minime, ce qui prouve que la loi la plus « féroce » demeure inefficace.
Cette loi de Vichy a été abrogée à la Libération qui retourne à la loi de 1920. Juridiquement, ce qui apparaît difficilement soutenable dans la législation française en vigueur, c’est que l’avortement est un délit d’intention, punissable que la femme soit enceinte ou non. Le produit employé réellement abortif ou non.
En prenant le biais de la vie et de celui de l’histoire, nous constatons la difficulté de poser justement le problème : tout s’embrouille. Les accusés accusent, les lois sont répressives mais fort peu appliquées, le délit est mal cerné. Les philosophes et les théologiens se disputent autour de « l’animation ». Bref, on a l’impression d’être en plein chaos, sans qu’aucun critère se dégage. Nous allons donc simplement essayer de poser deux questions majeures.

L’avortement est-il un crime ?
Littéralement, certes, puisque tout fœtus, fut-il un fœtus d’une semaine, n’est pas partie de sa mère, mais individu autonome en voie de développement. Il y a donc bien homicide.
Mais si le fœtus d’une semaine est en puissance un homme, les germes « masculins » et « féminins » destinés à se rencontrer ne sont-ils pas déjà à l’origine intouchable de la vie humaine ? Et nous trébuchons sur le crime d’Onan, ce crime biblique qui a fait couler tant d’encre et qui paraît bien avoir servi de fausses causes. Car si Onan fut puni, c’est pour s’être dérobé à la loi du Lévirat, non pour avoir perdu un peu de cette précieuse semence qui contient des milliers de germes inemployés dans chacune de ses gouttes.
La grande difficulté est ici de disjoindre « le caractère sacré de la vie » dont le principe apparemment incontestable est plus religieux que chrétien et le « respect de la personne » qui, lui, est intangible.
Je ne puis, dans les dimensions de cet article, aborder sérieusement ce problème de la vie. Il en est peu de plus difficile. L’Orient assimile la vie animale et la vie humaine et la respecte quel que soit son pullulement. L’Occident la protège de manière absolue dans ses origines : si une mère risque gravement de devenir aveugle sourde ou démente ; de mettre au monde un enfant anormal, l’avortement thérapeutique ne lui sera pas accordé. Le danger de mort est seul déterminant.
Le législateur accorde vie pour vie.
Mais, notons que ce respect de la vie ne s’étend pas pour l’Occident aux conditions d’épanouissement de cette vie si précieuse.
Notons par ailleurs que la vie adulte n’est pas protégée par le même absolu, et peut-être sacrifiée, souvent massivement, dans les conflits armés, à d’autres valeurs : la patrie, la race – voire la Justice ou la Liberté.
Le respect absolu de la vie naissante, quand il n’est pas une crainte magique, n’est-il pas lié à la notion catholique du baptême : passeport indispensable pour la vie éternelle ? Il est alors logique qu’accoucher d’un fœtus mort non baptisé soit plus grave que tuer un adulte baptisé (d’où les efforts désespérés de l’Eglise pour baptiser «in utero »).
Mais la Bible ne partage pas cette angoisse.
« Ta bonté vaut mieux que la vie », dit le psalmiste à Dieu. La vie physique n’est dons pas pour le chrétien la valeur dernière. Elle n’est que le support du sacrement indispensable à Dieu pour sauver.
C’est la vie éternelle qui nous est offerte – non la vie naturelle avec le baptême conféré – qui est essentielle. « J’ai mis devant toi la vie et la mort, dit le Deutéronome, choisis la vie, afin que tu vives » (Deutéronome XXX-19).
La vie physique n’est donc pas le sacré intouchable. C’est une créature de Dieu qui nous est donnée, comme toute créature à cultiver et à garder.
Cela signifie que si l’avortement est un crime, ce n’est pas uniquement de la manière localisée que notre vocabulaire et notre mentalité l’entendent. Car on peut avorter d’un enfant en le mettant au monde… on peut aussi voir avec désespoir que la société ne lui laisse pour avenir qu’un lent avortement.
Une plante a besoin de racine et d’eau pour grandir. Cette eau c’est à la fois la tendresse du foyer et les conditions sociales nécessaires à la vie. Si couper la racine est un crime, ne pas arroser en est un autre. Il s’agit là de deux vérités inséparables. Et j’irai même plus loin : bien des avortements ne sont-ils pas commis pour éviter les avortements à terme ? La Bible – qui intériorise si fort la Loi dans le Sermon sur la montagne – ne nous interdit-elle pas de réserver le terme d’avorteuses à celles qui font mourir et n’exige-t-elle pas de l’étendre à tous ceux et à toutes celles qui ne font pas vivre ?
En conclusion de ce premier point, disons que l’avortement est un crime, mais qu’en sont coresponsables tous ceux qui ne font pas l’impossible pour que les enfants conçus aient leur chance tant du point de vue physique qu’affectif, éducatif et social.
Vient ensuite la seconde question, tout aussi grave.

La fécondité est-elle une fausse valeur ?
Personnellement, je ne le crois pas, car au même moment où Dieu donne à l’homme et à la femme responsabilité et droit sur la vie : « Je vous donne toute herbe portant de la semence » (Genèse 1-29), il leur ordonne : « Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre et l’assujettissez » (Genèse 1-28).
Si donc la vie ne doit pas être préservée comme la suprême valeur, elle doit être largement semée, afin que la mort ne triomphe pas d’elle. Quand Dieu a été désespéré des hommes, il a été tenté, nous dit l’Ecriture, de détruire à jamais la vie dans le Déluge et quand l’homme à touché lui aussi au désespoir en écoutant le verdict de Dieu, sa condamnation à mort : « Tu es poussière et tu retourneras dans la poussière », il a reçu en cadeau dans son deuil cette promesse de fécondité : Eve, mère des vivants (Genèse II – 19 et 20).
La vie qui dure, c’est l’espoir permis, le contraire de l’irrémédiable, la promesse maintenue et renouvelée.
La loi de cette terre, c’est la mort coexistante à la vie, mais la Résurrection nous atteste que nous sommes davantage « êtres pour la vie » qu’ « êtres pour la mort ». La parabole de la volonté de Dieu à notre égard pourrait être une certaine liberté face aux origines de la vie liée à une confiance indéfectible en cette même vie.
Pour devenir plus concret encore cela pourrait signifier pour notre propos un élargissement possible des cas d’avortement thérapeutique lié au désir d’éviter au maximum ceux de stérilisation.
En effet, la stérilisation est le refus systématique de tout supplément de vie comme si le chiffre parfait des naissances était atteint ou comme si les temps mauvais, où une naissance supplémentaire est une catastrophe, devaient durer toujours. Or, dans le plan de Dieu, rien n’est jamais ni parfait, ni acquis et par ailleurs la bénédiction succède à la malédiction. Barrer définitivement le chemin de la vie nous parait donc en un sens plus grave que refuser temporairement une vie trop pleine de risques. Car cette dernière attitude consiste à établir ce lien que nous croyons essentiel entre l’enfant et le nid chaud et sûr qui l’attend.
Ce lien qui transparaît de manière ambiguë et difficile dans l’avortement thérapeutique éclate dans le contrôle volontaire des naissances, qui est la liberté responsable de l’homme, créé selon l’ordre divin, maître de la création.
La suspicion par rapport à la stérilisation, la liberté responsable face à l’avortement thérapeutique, l’acceptation pleine et entière d’un contrôle des naissances dans une attitude positive face à la vie, telle me paraît la voie où nous mène une méditation honnête de la Bible.
Telle me paraît aussi la voie sociale la plus juste. Car le contrôle des naissances oblige les parents à penser aux conditions d’accueil optima de leur enfant en même temps qu’à sa naissance. Il s’établit d’emblée ce lien entre vie et conditions de vie, et ce faisant, il est la lutte la plus efficace contre l’avortement clandestin, cette lèpre de la société moderne qui nous a contraint à écrire cet article et sur lequel en terminant nous voudrions revenir un instant. Le docteur Aubertin disait déjà en 1941 qu’il touchait environ un million de personnes par an, pour les deux tiers mariées et mères de famille, appartenant généralement non au sous-prolétariat, mais au milieu petit-bourgeois modeste et se faisant aider, avec l’accord du mari, huit fois sur dix, par des professionnels ou des amis, qui, par humanité, nous dit le professeur Grasset, se font un devoir de délivrer les jeunes femmes angoissées.
Accuser le lucre des avorteurs, l’immoralité des avortées de manière globale, serait donc trop simple. L’avortement ne se pratique pas uniquement dans les bas-fonds, même quand sa technique est effarante. Ses causes sont fort souvent la mauvaise santé de la mère, les conditions économiques insuffisantes et surtout la fatalité des naissances qui s’accumulent.
Lutter contre l’avortement, c’est donc lutter socialement pour un niveau de vie plus large dans les classes défavorisées, c’est peut-être surtout permettre aux couples de planifier raisonnablement leur famille dans un esprit de responsabilité et de fécondité, avec sagesse et générosité d’être. Le contrôle des naissances ne supprimera pas l’avortement clandestin. Mais l’exemple des Pays-Bas nous donne confiance en l’efficacité du remède qu’il constitue, puisque selon les statistiques les plus pessimistes le chiffre des avortements est tombé à 8% des naissances (2% selon les vues les plus optimistes). Il est réjouissant de constater que l’appel à la responsabilité – joint aux possibilités concrètes de planification des familles – porte de meilleurs fruits que la répression. Tant il est vrai que « l’essentiel n’est pas que la femme ne puisse ou n’ose se faire avorter mais qu’elle ne le veuille pas » (1).

(1) Citation du Dr. Couffy

La contraception est-elle devenue une nécessité ? Telle est la question à laquelle 400 médecins ont essayé de répondre au cours d’un Congrès qui vient de ce tenir à Paris. A la fin du colloque, un certain nombre de conclusions déclarent notamment que la contraception (ou contrôle des naissances) est devenue une nécessité de notre civilisation ; que les articles de la loi française la condamnant sont « absurdes et nuisibles », car ils s’opposent à une information honnête de la population sur ces problèmes, indispensable dans une démocratie véritable ; que s’il n’y a aujourd’hui aucune méthode efficace à 100%, il faut rechercher la meilleure, trouver le conseil médical du couple finalement seul responsable du choix et l’aider pour que ce choix nuise le moins possible à son harmonie sexuelle…
Certains pour motifs religieux s’opposent à la contraception artificielle… sous prétexte que c’est une atteinte à la vie. Ils oublient seulement que l’absence de contraception et d’une information intelligente la concernant est une des causes de milliers d’avortements qui se pratiquent chaque année en France au détriment de la vie des enfants et souvent des mères.
S’il faut vraiment parler d’atteinte à la vie, c’est sans doute à ce propos qu’il conviendrait de le faire…
« Réforme » a souvent traité de ces questions. Notamment dans ces articles consacrés à la Famille, au Mariage, ou directement au Contrôle des naissances. (Voir les numéros 878, 880, 883, 898, 900, 956, 957…)

Source(s) : FPF;FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE;REFORME;
Date de parution : 23 janvier 1964