Démariage et distinction des sexes : éléments pour une réflexion sociologique

Auteur(s) : THERY Irène

Sommaire

Exposé de Madame Irène Théry
sociologue, directrice d'Etudes à l'EHESS

Introduction par Olivier Abel:
Irène Théry est sociologue, elle travaille sur l'évolution de la famille, sur le "démariage" pour reprendre l'expression employée ce matin. Nous avons eu à plusieurs reprises autour de la revue "Esprit" des débats sur ces questions-là; pas uniquement sur la question du PACS mais sur celle de la conjugalité. La conjugalité, elle-même a à faire au problème de mettre dans la même boîte l'égalité et la différence des sexes; je dirai le même noeud, comment nouer ensemble les deux choses ? C'est le sujet sur lequel Irène a choisi d'intervenir cet après-midi. Je pense qu'il faut tenir compte de cette double orientation dans notre écoute. D'une part en direction des avis que nous devons construire par rapport à cette évolution probable du droit de la famille et d'autre part par rapport à la formulation du débat interne à la famille protestante. Merci Irène pour ton intervention.

Merci, Olivier, et à vous tous, de m'avoir invitée à venir non seulement faire un exposé mais réfléchir et discuter avec vous, parce que le sujet sur lequel je vais introduire la discussion est immense. Il s'agit principalement d'essayer de faire un état d'une réflexion qu'aucun sociologue ne peut prétendre aujourd'hui complète ou achevée. On a plutôt le sentiment qu'il faut remettre à plat un certain nombre de questions fondamentales et c'est pour moi d'autant plus important de venir parler avec vous que sur cette question de l'égalité et de la différence des sexes, je crois qu'aucune pensée n'a été plus importante, pour moi, d'un point de vue de sociologie du droit, que celle de Jean Carbonnier. Il m'a fait comprendre ce que c'était que le mariage, d'un point de vue non pas religieux mais d'un point de vue juridique. Ce qu'était le mariage civil en particulier du point de vue de l'histoire de la démocratie.

Mais j'ai aussi écrit "Le démariage", le sentiment que quelque chose de très profond change du point de vue du rapport entre l'alliance et la filiation, c'est évidemment une interrogation particulièrement difficile; je ne me suis pas engagée sans beaucoup de réflexion à proposer dans le rapport que j'ai remis au gouvernement ("Couple, filiation et parenté aujourd'hui", Odile Jacob/La documentation française, 1998) de fonder aujourd'hui sur la filiation l'axe d'un droit commun de la famille. Je sais que cela ne va pas du tout de soi, je le sais d'autant plus que j'avais eu la chance de discuter - il y a maintenant longtemps avec Jean Carbonnier au moment de la commémoration de la Révolution française - de ce qu'est le mariage civil dans l'histoire du droit; nous savons bien que le mariage est historiquement le socle de l'ensemble de la construction juridique de la famille. Ce sont des débats très difficiles, très importants et sur lesquels il faut avancer avec beaucoup de réflexion et de prudence.

C'est un peu avec cet horizon de réflexion que je voudrais présenter la façon dont se pose aujourd'hui cette question de l'égalité et de la différence des sexes et cela confirmera tout à fait ce qu'Olivier vient de dire sur le problème du rapport entre fragilité du couple, contractualisation du couple et égalité des sexes.

J'interviendrai là comme sociologue. La différence des sexes, pour les sciences sociales, qu'est-ce ? Il me semble que d'un point de vue à la fois sociologique et anthropologique, il s'agit de la façon dont l'ensemble des sociétés humaines accorde signification à la caractéristique de l'espèce vivante que nous sommes d'être une espèce sexuée. Le fait de lui accorder une signification passe par deux choses je crois; d'abord un ensemble de représentations du masculin et du féminin qui sont assez variables selon les cultures comme l'a montré Françoise Héritier, mais qui en même temps existent dans toutes les cultures. Toutes les cultures se font une représentation du masculin et du féminin assez forte, encore une fois variable mais toujours forte. Mais cela ne passe pas simplement par un ensemble de représentations du masculin ou du féminin. Ce sont aussi toujours des institutions qui vont lier les hommes et les femmes.

Ma première remarque sera la suivante: quand on évoque maintenant le mot de différence, les gens n'entendent pas lien; ils entendent différence, ils entendent ce qui va éventuellement différencier voire discriminer, ils n'entendent pas pourtant ce qui est l'essentiel d'un point de vue sociologique, c'est que si les sociétés différencient, ce n'est pas pour le plaisir de différencier ou pour le plaisir de ségréguer, c'est parce que justement les rapports entre les hommes et les femmes ne vont pas de soi, que toute société "pense", en quelque sorte, qu'ils sont sexués dans cette société. Donc, c'est un principe de lien et ce sont les institutions qui vont lier ainsi les hommes et les femmes et parmi les institutions celle qui est la plus importante, la plus directe au moins, est celle de la parenté.

Il n'existe pas de système de parenté, si divers soient-il, qui n'institue justement cette différence des sexes que ce soit sous la forme d'une parenté patrilinéaire, matrilinéaire, cognatique, c'est-à-dire bilinéaire comme la nôtre. Dans tous les cas de figure l'ego de la parenté a toujours un sexe. Il n'existe pas de système de parenté qui ne soit pas d'abord un système d'organisation du lien sexué. Toutes les sociétés construisent ces représentations, construisent ces institutions principalement à travers la question de la parenté et pourquoi le font-elles, elles le font non seulement parce que nous nous reproduisons de façon sexuée et non pas de façon hermaphrodite, mais aussi parce que depuis ce que l'on appelle "la perte de l'oestrus", la sexualité humaine n'est plus gouvernée - et c'est peut-être cela que l'on appelle l'humanité - par un ensemble de cycles périodiques de disponibilité des femelles de l'espèce à la reproduction.

C'est bien en rapport avec la transformation qu'a été dans l'histoire de l'évolution ce changement que, d'après ce que je lis, beaucoup de spécialistes de l'histoire des espèces lient très fortement à la question du développement du cerveau humain, à la question du langage, cette perte de l'oestrus qui fait de la sexualité quelque chose qui n'est pas pré-ordonné, qui n'a pas, comme dirait Maurice Godelier, de sens social. La sexualité humaine, qui n'est pas socialisée a priori comme elle l'est dans d'autres espèces de mammifères, doit être socialisée dans l'espèce humaine. Et tout cela est allé ensemble. En outre, ajoute M. Godelier, cette sexualité, il faut toujours la re-socialiser, c'est-à-dire qu'il y a toujours dans la sexualité humaine une part asociale. En fait c'est plutôt une division que produit une société, entre la part de la sexualité qu'elle renvoie dans le refoulé, dans l'a-social, dans la prohibition, et la part qu'elle socialise, autorise, etc. Cette division nécessaire va ensuite traverser chaque individu sous la forme d'une énigme à laquelle il sera confronté dans tous les cas de figure.

Comment ces questions-là sont-elles liées à la question familiale ? Dans un texte assez connu, Levi-Strauss s'interroge sur le rapport entre la question de la différence des sexes et la question de la famille. D'après lui, dans toutes les sociétés connues, le lien entre les deux, c'est-à-dire entre l'organisation sociale globale et l'organisation familiale, est assuré par trois piliers fondamentaux: le premier pilier est la prohibition de l'inceste, le second est l'existence d'une forme reconnue d'union (et pour Levi-Strauss tout le système de filiation dépend de cette forme reconnue d'union), et le troisième est l'existence d'un partage sexué des tâches. Je n'entrerai pas dans les débats internes à l'anthropologie, qui sont très complexes, entre ceux qui considèrent justement que la filiation est toujours dépendante de l'alliance et ceux qui considèrent que ce n'est pas nécessaire, ce sont des débats internes aux anthropologues. Quelle que soit l'interprétation qu'on en donne, on n'est pas obligé d'être un structuraliste, c'est-à-dire de penser comme Levi-Strauss que ce sont des "invariants", pour admettre que l'on retrouve dans toutes les sociétés sous une forme ou sous une autre, ces trois données: prohibition de l'inceste, existence d'une forme reconnue d'union, partage sexué des tâches.

Françoise Héritier a poursuivi cette hypothèse, dans son livre "Masculin-Féminin". Sa thèse est qu'il faut ajouter un élément à ces trois piliers. Non pas un quatrième pilier, dit-elle, mais quelque chose qui fait le lien entre les trois. Et ce qui fait le lien entre les trois, elle va le chercher du côté des représentations du masculin et du féminin et c'est ce qu'elle va appeler la "valence différentielle des sexes". Cette "valence différentielle des sexes" qui, dans toutes les sociétés lie ces trois piliers institutionnels, est un ensemble d'images qui associent le masculin et le féminin à toute une série de grandes dichotomies: le froid et le chaud, le haut et le bas, le jour et la nuit, la lune et le soleil. On a pu recenser un certain nombre de très fortes tendances à associer plutôt le féminin à un certain nombre de choses, plutôt le masculin à d'autres. Certes, il y a des variations, mais au-delà des variations, on retrouve souvent des constructions semblables.

Ce que, en tout cas, Françoise Héritier en déduit est que toute société différencie le masculin et le féminin et que ce principe-là est d'après elle le principe même de la différenciation. Son point de vue est que c'est à partir de cette expérience du caractère sexué de l'humanité que tout le système d'une pensée qui différencie les mots les uns des autres, les langages les uns des autres, se constitue. Là encore, il y a discussion, mais ce qui ne fait pas discussion est l'existence de cette "valence différentielle des sexes" c'est-à-dire qu'à travers ce système de différenciation, le féminin et le masculin n'occupent pas la même place parce que dans toutes les sociétés étudiées jusqu'à la nôtre, cette différenciation se fait au profit du masculin. La "valence différentielle des sexes" signifie que la différenciation est toujours hiérarchique avec un féminin inférieur en valeur au masculin. Même si l'on valorise beaucoup les femmes, etc, on retrouve toujours cette hiérarchie sousjacente.

Alors que nous arrive-t-il aujourd'hui ? Ce qui nous arrive, c'est évidemment cette transformation majeure qu'on appelle l'égalité. L'égalité a un sens du point de vue juridique, a un sens du point de vue politique (quoique déjà plus obscur), mais d'un point de vue sociologique ou anthropologique, il n'est pas évident que l'égalité soit une notion pertinente, en tout cas du point de vue de la description sociologique de l'organisation des rapports entre les hommes et les femmes. Il me semble que d'un point de vue sociologique, ce que nous appelons l'égalité des sexes (et nous sommes de ce point de vue-là la première société à tenter de se penser comme cela), c'est une société qui ne partagerait pas les grandes tâches humaines en tâches masculines et en tâches féminines.

Mon hypothèse est que, des trois piliers de Levi-Strauss, ce "troisième pilier" du partage sexué des tâches est sans doute celui à partir duquel il est possible de penser l'histoire complexe de l'égalité juridique. Nous sommes la première société (finalement depuis peu de temps), qui tente de dire: "il n'y a pas de raison qu'un sexe soit assigné à telle grande tâche humaine plutôt qu'à telle autre" et de partager l'organisation sociale autrement que sur le mode: les "femmes feront cela et les hommes feront cela". Quand on prend la mesure du fait que finalement aucune société n'a fonctionné comme cela, on a une certaine idée du désarroi que cela peut créer.
L'inquiétude s'exprime ainsi: y aura-t-il encore de la différence si elle ne prend pas appui sur ce partage sexué des tâches, alors que toujours jusqu'à présent la construction du masculin et du féminin a été associée à ce partage qui donne au mot une sorte de contenu concret ? I1 est très rassurant de dire: "il y a des hommes et des femmes" en ajoutant "les hommes font ceci et les femmes font cela".

Dans les dernières décennies quand il s'agissait de contester l'assignation des femmes à la sphère domestique, etc. on ne prenait pas tellement la mesure de cette question. Aujourd'hui alors qu'il s'agit de mettre en oeuvre une société mixte de ce point de vue-là, il y a une certaine inquiétude: mais que va être cette société où les hommes et les femmes finalement font la même chose ? Est-ce que cela va être une société indifférenciée, une société androgyne ? Ou bien, dans le contexte de cette égalité au sens d'une mixité des grandes tâches, va-t-on recomposer d'une façon totalement inédite la différence des sexes ? Ces questions montrent bien qu'égalité et différence sont difficiles à penser ensemble, puisque cela n'est jamais arrivé jusqu'à présent. Cependant, le passé contient des enseignements.

Chaque fois que dans l'histoire de la démocratie occidentale des évolutions ont eu lieu qui allaient vers la remise en cause aujourd'hui générale de ce principe de partage sexué des tâches, c'est-à-dire, en particulier, chaque fois que les femmes ont gagné des droits nouveaux, il y a eu un mouvement de peur de l'indifférenciation. Il est important de savoir que c'est un mouvement récurrent. Il avait été très fort à la Révolution en particulier et j'y reviendrai. Alors évidemment là on voit bien qu'il y a une question générale qui est peut-être l'horizon des autres: "comment peut-on penser une société qui partagerait de façon mixte les grandes tâches (sauf évidemment celles qui relèvent du biologique, comme la grossesse) ? A l'évidence, cela suscite de l'inquiétude. I1 s'agit d'autant plus d'inquiétude que l'on peut se dire, mais alors certains ne vont-ils pas aller jusqu'à dire "mais qu'il n'y ait plus ni hommes, ni femmes, libérons-nous complètement, fabriquons des machines à faire pousser des embryons, et puis comme cela toutes ces questions d'inégalités seront réglées".

Bien que la remise en cause du principe de partage sexué des tâches inquiète, il suscite une adhésion générale liée à la valeur de l'égalité: pourquoi les hommes ne s'occuperaient pas des enfants, pourquoi les femmes ne travailleraient pas, pourquoi, etc. Au fond, on admet assez bien que la distinction du masculin et du féminin puisse se déplacer: cela sera moins "je fais ou je ne fais pas selon mon sexe", mais "je fais de telle façon ou de telle autre selon mon sexe". On peut l'imaginer.

Là où cela devient plus compliqué, c'est que l'on peut se dire que si ce pilier-là est remis en cause, ce pilier jusque-là présent universel du rapport entre différences des sexes dans la famille et dans la société, qu'advient-il des deux autres ? Comme je l'ai exprimé tout à l'heure, le deuxième était "une forme reconnue d'union". Dans ce domaine, on voit bien qu'en ce moment on est sur une question. Le véritable enjeu du débat sur le PACS était là, au-delà de la question des couples du même sexe: la société allait-elle mettre en cause l'idée d'une forme reconnue d'union ?

Il y a ici un questionnement qui va bien plus loin que ce que l'on a pensé. Notre société admet bien sûr la diversité (après tout elle admet plusieurs mariages religieux de types différents). Ce qui est tout-à-fait nouveau est d'avoir créé à côté du mariage une forme d'union dont on ne sait pas de quoi elle est faite. Est-ce une union, un contrat, un constat, il y a quelque chose qui, bien au-delà des problèmes multiples qu'ont posés les juristes, mérite réflexion, semble indiquer que le second pilier, lui aussi, vacille. De là des débats inédits: peut-on refonder la filiation sur elle-même, en quelque sorte dans les cas où elle se produit hors d'une union quelconque, en dehors d'un mariage ? A l'horizon, le premier pilier lui-même en vient à être interrogé: qu'advient-il de la prohibition de l'inceste dans une société dans laquelle les deux autres piliers sont flottants ? Est-ce que cette prohibition se pense toujours de la même façon ou est-ce qu'elle se recompose aussi avec autant d'ampleur que se recomposent les deux autres ? Le rapport alliance-filiation et le rapport différence des genres et partage sexuel des tâches. Vous voyez que l'on est quand même dans des grands changements.

Je voudrais proposer quelques axes de réflexion pour situer les débats actuels; ce qui me paraît le plus frappant par rapport à tout cela est que chez les sociologues (assez influencés d'ailleurs par le débat féministe), il est classique d'opposer, quand on parle de la différence des sexes, le sexe et le genre. Cette différence a gagné beaucoup dans les pays anglo-saxons. Au premier abord, ce n'est jamais que la traduction de la phrase célèbre de Simone de Beauvoir: "on ne naît pas femme, on le devient" qui consiste à rappeler que la différence n'est pas seulement biologique, mais se construit dans toutes les sociétés, à travers la culture, à travers des significations qui sont accordées, à travers l'éducation qui façonne en permanence une identité féminine ou masculine, à travers donc tout un ensemble de schémes culturels.

Après tout, Françoise Héritier montre qu'entre le sexe biologique et le genre culturel il peut y avoir une différence assez grande. Les Inuits, par exemple, peuvent accorder une identité féminine à un petit garçon biologique jusqu'à sa puberté en lui donnant un nom féminin, et en le traitant comme une fille, parce qu'il est lié à un ancêtre féminin. Il y a beaucoup de jeux possibles, indiquant qu'il n'existe pas de rapport simple entre le sexe biologique et la construction du genre culturel. Pourtant, cette distinction sexe-genre me paraît de plus en plus poser question. Elle oppose trop simplement un sexe a-historique et universel, de toutes les cultures et toutes les époques, et un genre, lui, qui serait éminemment variable, culturel, etc.

Ce n'est pas du tout convaincant que de voir les choses sous cet angle parce que déjà cette distinction suppose un invariant du sexe, or il y a une histoire du sexe lui-même, une histoire des corps.

Or cette histoire des corps est oubliée dans la dichotomie sexe-genre. Le sexe est immuable et le genre varie... Cette distinction a fini par aboutir dans certaines pensées féministes à une quasi coupure entre le sexe et le genre. Finalement, les pensées du "gender" sont souvent des pensées qui vont attribuer le genre exclusivement à des représentations culturelles et en particulier à la domination masculine. Dans les théories les plus extrêmes, c'est la domination masculine qui explique tout; il n'y aurait pas de différence des sexes sans domination masculine, elle est faite pour servir la domination masculine.

Ainsi, la philosophe américaine Judith Butler va jusqu'à penser que l'idée qu'il y a une différence biologique entre hommes et femmes est un simple effet de la domination masculine qui nous amène à sélectionner parmi l'ensemble des traits physiques que nous repérons comme signifiants, certains plutôt que d'autres, (une conformation de l'appareil génital plutôt qu'une couleur de cheveux) parce que cela sert la domination masculine ! Pour ces féministes radicales, dès que vous essayez de dire il y a quand même un certain rapport entre le genre culturel et le sexe biologique, vous vous êtes classé parmi les naturalistes invétérés. Le débat est donc rendu très difficile.

Une autre raison d'interroger cette dichotomie sexe/genre, est qu'elle déduit la sexualité toute entière du postulat de la domination. C'est d'ailleurs pourquoi les mêmes féministes qui ont une conception artificialiste du genre considèrent également que celui-ci n'est pas simplement l'effet de la domination masculine mais aussi de la domination hétérosexuelle.

Je crois que si l'on différencie le sexe, le genre et la sexualité et que l'on considère qu'il y a toujours trois coordonnées qui jouent l'une par rapport à l'autre, on peut davantage appréhender dans l'histoire la question du rapport entre les sexes.

Cette proposition de différencier sexe, genre et sexualité a été faite tout à fait récemment par une très jeune historienne qui vient d'écrire une thèse remarquable sur la différence des sexes. Il s'agit d'une thèse sur l'interdiction juridique du travestissement du 16ème au 18ème siècle, thèse très érudite dans laquelle elle s'attache à faire une étude très précise de l'interdit et de ce qu'il y a derrière la transgression; qu'est-ce que l'on transgresse quand on s'habille en homme ou en femme, qu'est-ce qui est puni à travers cela, qu'est-ce qui est puni quand c'est une femme qui s'habille en homme, qu'est-ce qui est puni quand c'est un homme qui s'habille en femme ? Elle a fait un travail remarquable qui lui permet de montrer que l'idée qu'il y a deux sexes biologiques incommensurablement différents est une idée absolument moderne. Elle s'élabore (Thomas Laqueur l'avait dit aussi) au tournant des années 1800. Avant les années 1800, on aurait plutôt pensé qu'il y avait deux genres mais un seul sexe, et après on se met à penser qu'il y a deux sexes et pour cela deux genres.

Tentons de donner à cela un sens plus concret. Au moment où l'on passe à la modernité politique, au moment de la Révolution française et de la création du mariage civil, comment la question de l'identité sexuée de l'identité de genre et de la sexualité sont-elles posées ? Quelles sont les conséquences pour le couple ? Le premier élément très important c'est en général une forme de réhabilitation de la pulsion sexuelle qui est considérée par les philosophes des Lumières, ce qui est particulièrement vrai de Rousseau, déliée de la question du péché originel.

Ce qui a eu énormément d'importance dans la place qu'a occupée Rousseau dans la pensée moderne sur le couple, c'est le fait qu'il repense la question de la sexualité comme n'étant pas d'emblée entachée par la question de la Chute. Cela l'a amené, mais pas seulement lui, à modifier les rapports entre la question de l'amour et celle du désir sexuel. L'amour prolonge, dans la pensée de Rousseau, la pulsion sexuelle, il entretient avec elle une relation de continuité en quelque sorte. Pour reprendre la formule de Claude Habib: "l'amour est l'élucidation de l'énigme du désir sexuel". C'est une rupture décisive par rapport à la théologie catholique du mariage comme idéal de "chasteté", c'est-à-dire préservé du péché de concupiscence.

Ce grand changement dans la perception de la sexualité est certainement en relation avec la transformation de la place des femmes. Il est vrai que dans cette perspective, on n'a pas a priori, de façon aussi organisatrice que dans la société précédente, des femmes qui sont les représentantes de la tentation, de la concupiscence des filles d'Eve toujours menaçantes pour le salut des hommes.

Qu'en est-il, maintenant, de la représentation des sexes ? Avec les années 1800 s'impose l'idée tout à fait nouvelle que les deux sexes biologiques sont incommensurablement différents. Les historiens nous ont amené à comprendre cela; jusqu'au 18ème siècle le sexe génital masculin et le sexe génital féminin étaient pensés comme plutôt semblables, simplement l'un était externe et parfait (celui de l'homme) et l'autre interne et imparfait (celui de la femme).

Cette notion de perfection des sexes biologiques est très importante parce que l'on voit ces sexes biologiques comme des signes de la place inégale des hommes et des femmes dans la hiérarchie de la perfection de l'espèce. Quand on passe de ce système a priori hiérarchique en humanité à un système de différence incommensurable qui va assigner la femme à sa féminité, (ce qui est très clair chez Rousseau mais aussi dans tout discours médical et philosophique du 18ème siècle et surtout des années 1800-1820), où l'on se dit mais quels sont ces deux sexes incommensurablement différents, totalement étrangers l'un à l'autre, se reconstruit une pensée des genres qui, pour aller vite, est constituée de la façon suivante.

La grande différence entre les hommes et les femmes est que, désormais, selon les savants, les sciences naturelles, les médecins, la femme est perçue comme entièrement gouvernée par son identité sexuée, "tout et rien que femme". En la femme, tout est femme, pas seulement ce que nous appellerions aujourd'hui les "caractères sexuels secondaires", mais sa peau, sa pensée, ses yeux, ses cheveux, etc. Alors qu'en l'homme il n'y a pas cette même assignation d'identité sexuée. On considère l'homme comme beaucoup moins assigné à son identité sexuée. L'homme est donc à la fois universel et masculin alors que la femme est tout et seulement femme, c'est sa façon d'être même. Je crois que c'est à partir de la double nature de l'homme et cette nature unique de la femme que l'on peut comprendre quelle nouvelle idée du couple se met en place. Avec la modernité, ce couple fait de deux sexes et deux genres incommensurablement différents, permet de penser l'unité de l'espèce humaine: comme ce qui avec deux, c'est bien le cas de le dire deux, quasi étrangers l'un à l'autre, ne fait qu'un.

Comment faire l'unité ? D'un point de vue sociologique et historique, ce qui va assurer l'unité de ce couple moderne c'est évidemment que les deux sexes qui en forment les deux moitiés de cette entité ne sont pas tout à fait semblables et que l'un est à la fois humain et homme alors que l'autres est tout et entièrement femme. L'homme, par sa double nature d'être humain et d'homme, peut être à la fois le représentant du couple tout entier dans la sphère politique, c'est pour cela qu'il est le détenteur des droits politiques par lesquels il représente non pas seulement lui-même, mais sa femme, ses enfants tous ceux qu'il a la charge de protéger et d'entretenir, y compris d'ailleurs ses domestiques au début de l'histoire du suffrage.

De même, il sera le représentant de la société politique dans la famille, il est le magistrat de la famille. Le mariage civil est l'institution tout à fait nouvelle de ce couple qui est à la fois disons, non-hiérarchique en humanité et pourtant inégalitaire puisque c'est la différence des identités sexuées qui justifie ces places relatives l'une à l'autre de l'homme et de la femme dans le couple. Le mariage civil est une institution fondée sur une certaine représentation de la différence des sexes et des genres.
Ce que nous vivons aujourd'hui est bien la remise en question de cette conception, à la fois de la sexualité, des sexes, des genres, et du mariage.

Quels sont les principaux éléments qui me paraissent importants à retenir, qui ont certainement apparu dès le début du 20ème siècle, les années 30 au moins, mais qui ne sont généralisés que récemment. D'abord, la sexualité socialement autorisée à travers le modèle précédent était la sexualité procréative, fondatrice d'une famille, c'est celle-là que la société reconnaissait. J'insiste, c'était déjà un grand changement par rapport à la période antérieure où même à l'intérieur du mariage toute une part de la sexualité était pourchassée comme concupiscence. L'élément nouveau est que la sexualité socialement autorisée ne se réduit de moins en moins à la sexualité pro-créative. 11 y a là une reformulation puisqu'une sexualité à visée non pro-créative peut être socialement admise. Cela pose d'ailleurs de nouveaux problèmes.

Du point de vue de la représentation des sexes, on cesse peu à peu de penser que la femme est enfermée dans sa féminité, elle-même assimilée à sa maternité. Progressivement, la représentation des genres a changé et la femme est perçue comme ayant, comme l'homme, une double nature, d'être humain et de femme. Ce changement va transformer le couple qui apparaît davantage comme un duo. Je crois que c'est le grand changement social qui commence dans les années 30 et qui ne se généralise que dans les années 60. Dans une conception où les deux sexes différents mais également dotés d'une double nature d'être humain et d'être sexué le couple n'est plus ce qui avec deux ne fait qu'un, il devient ce qui avec un et un fait deux. C'est une notion profondément différente de lien de couple dont la conséquence est (c'est ce que j'ai appelé le démariage), que le fait de se marier ou de ne pas se marier, ou de se démarier, est progressivement considérée comme une question qui relève d'abord de la conscience personnelle de l'individu.

Source(s) : FPF;FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE;
Date de parution : 11 mars 2000