Prise de position de la Fédération Protestante de France sur le problème de l'avortement

Auteur(s) : FEDERATION PROTESTANTE DE FRANCE ; FPF

BUREAU F.P.F. 26 mars 1971

B.I.P N° 387 29.3.1971

DOCUMENT

La question de l'avortement est publiquement posée dans notre pays. C'est une question grave, et nous ne chercherons pas à contourner le problème central des interruptions volontaires de grossesse : y a-t-il des situations où il faut avoir le courage et l'amour suffisants pour prendre la responsabilité de ne pas laisser venir à terme une vie embryonnaire existante ? A cette question les réponses sont souvent diamétralement opposées. Pour les uns, qui assimilent tout avortement à l'infanticide, la réponse est totalement négative. Le respect inconditionnel de la vie interdit toute intervention abortive. Pour d'autres au contraire, qui assimilent l' avortement à la contraception, l'avortement libre et gratuit est un droit, rendu possible par les progrès de la science et légitime au regard de la conscience. Entre ces deux camps extrêmes, se trouvent ceux qui pensent l'avortement légalisable quand la promesse que représente toute vie ne paraît pas pouvoir honnêtement être tenue sans risques, ni dommages graves.

Confrontée à cette question, la Fédération Protestante de France précise les points suivants :
1°) L'avortement est toujours une responsabilité grave, le refus d'un processus vital engagé, donc un acte différent de la contraception, qui est, elle, un projet préventif. Assimiler l'un à l'autre serait diminuer la teneur physiologique, psychologique et morale de l'avortement. Nous réaffirmons donc que la contraception demeure la véritable voie pour contrôler les naissances non désirables. Nous déplorons qu'elle ne soit pas davantage répandue, portée à la connaissance facile de tous. Nous dissocions donc clairement les deux questions de l'avortement et de la contraception que l'opinion publique aurait tendance à rapprocher, ne serait-ce que par la venue successive, en discussion parlementaire, de la loi Neuwirth, puis de la proposition de loi Peyret.

2°) Cependant, dans la perspective biblique, la vie est don de Dieu, bénédiction pour l'homme, non pas fatalité de l'espèce. C'est pourquoi, nous croyons que dans certains cas il y a plus de courage et d'amour à prendre la responsabilité d'un avortement qu'à laisser venir au monde des vies qui seraient soit menaçantes pour la santé physique et psychique de la mère, soit menacées dans leur propre viabilité future . Ceux qui s'opposent à de telles interventions prennent eux aussi des responsabilités redoutables.

3°) Cette question de l'avortement manifeste que nous entrons de plus en plus dans une société où la morale de la responsabilité doit remplacer ce que l'on appelait d'un terme équivoque la morale du respect de la nature, y compris dans ses anormalités. Pour cette morale de la responsabilité, nous ne disposons plus de critères objectifs. Entrent en jeu des appréciations humaines où sont impliqués les parents, les médecins et l'ensemble de la société. Il importe qu'ici personne ne se trouve renvoyé à une solitude culpabilisée. Nous insistons donc pour que se développe la prise de conscience collective des problèmes en un domaine où hélas, la loi a trop souvent été symbole d'hypocrisie, de paresse pour les uns et de détresse pour les autres. L'objectif d'une meilleure législation sociale que celle presque purement répressive, dont nous disposons actuellement, devrait en effet être double : permettre aux intéressées de sortir de la clandestinité et de ne pas prendre seules des décisions responsables; accompagner ensuite tant au niveau de l'environnement humain que des services sociaux spécialisés, ceux qui auront à vivre les suites des décisions prises.

Par ailleurs nous vivons à une époque où la rapidité des découvertes scientifiques et la nature des réactions culturelles évoluent vite. Sans penser que la morale, quand elle énonce des exigences, se trouve à le remorque de la sociologie, quand celle-ci constate des faits, nous avons conscience du caractère provisoire de toute déclaration en ces domaines et nous appelons à une attitude qui ne soit ni de raidissement contre les découvertes nouvelles, ni de suppression de la réflexion morale.

Si la législation ne peut dispenser les responsables (parents et médecins) de la décision qu'ils ont à prendre avec toute l'incertitude et le risque que les progrès médicaux ne sauraient entièrement supprimer, du moins doit-elle spécifier clairement les limites a l'intérieur desquelles cette décision peut être prise. Laisser subsister une trop grande latitude serait ouvrir la voie à des abus et nous nous souvenons que dans certains contextes politiques ces abus peuvent se généraliser de façon catastrophique. De plus, une législation ne saurait faire abstraction de l'incertitude des moeurs qui caractérisent les époques qui, telle la nôtre, sont des époques de mutation profonde. Une législation en ce domaine rencontrera toujours la difficulté suivante : elle est tenue d'énoncer en catégories objectives ce qui en vérité se vit différemment selon des situations subjectives. Aussi le cadre de la loi risque d'être tantôt trop large, tantôt trop étroit. Car autant on ne saurait imposer une acceptation insupportable, autant on ne saurait déclarer insupportable ce qui au contraire pourra se trouver profondément assumé. Autant on ne saurait obliger les médecins à intervenir contre leur conscience, autant on ne saurait non plus faire de leur conscience personnelle un jugement universellement juste. Quelles que soient ces difficultés, nous croyons cependant qu'une énumération de cas dans un cadre législatif aiderait à cette prise de responsabilités que nous souhaiterions.

S'il faut donc que le législateur fournisse un cadre, nous mentionnerions à titre d'exemple les cas suivants :
- poursuite d'une grossesse entraînant une menace grave sur l'état pathologique, physique et mental de la mère,
- danger sérieux pour que l'enfant à naître soit atteint de malformations et d'altérations importantes,
- viol et inceste,
- mineure de moins de seize ans.

La loi devrait en outre prévoir la mise en place d'organismes spécialisés qui pourraient, dans les cas où l'avortement serait pratiqué, suivre les femmes avec qui cette grave responsabilité aurait été prise et qui risquent d'en être traumatisées et, dans les cas où l'avortement ne serait pas pratiqué :
- soit prendre l'enfant en charge à sa naissance, notamment en facilitant les processus d'adoption,
- soit aider et conseiller les parents qui ne seraient pas à même d'assumer seuls l'éducation de leur enfant.

Notre société se doit également de donner à un enfant atteint de malformation les meilleures chances de survie et d'adaptation à sa condition.

Les avortements clandestins iront en se multipliant, tant que les possibilités d'échapper à une épreuve trop lourde ne seront pas offertes à la mère ou aux parents. Toute politique doit s'efforcer de transformer les fatalités naturelles en possibilités positives. Elle ne peut se borner à être répressive. Ainsi notre politique sociale deviendrait-elle, à la fois préventive et accompagnatrice en un domaine où elle demeure trop souvent purement abstentionniste et indifférente.

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Source(s) : BIP
Date de parution : 26 mars 1971