Après le clonage d'une brebis, qui a peur de Dolly ?
 
Auteurs : HICKEL Pascal, COLLANGE Jean-François.


Le clonage réussi d'une brebis adulte en Ecosse suscite beaucoup d'émotion et d'inquiétude. Il pose de nombreuses questions éthiques. Entretien avec Jean-François Collange, professeur d'éthique à la faculté de théologie de Strasbourg et membre du comité national d'éthique.

Une brebis clonée qu'est-ce au juste ?
Un clone, c'est une plante, un animal, voire éventuellement un être humain qui a exactement le même patrimoine génétique qu'un autre. On peut donc, à partir de cette expérience réussie, imaginer que cette technique puisse produire des cohortes d'animaux identiques, comme il existe déjà des cohortes de plantes interchangeables parce qu'elles ont les mêmes caractéristiques. Dolly, la brebis clonée, est exactement la même que la brebis dont on a prélevé la cellule au départ. Cela se fait apparemment sans participation du mâle, mis à part le fait que l'ovule, dans lequel on a implanté le noyau de la cellule de départ, est un ovule fécondé.

Faut-il poursuivre ce genre de travaux ou au contraire introduire un moratoire ?
Je pencherais plutôt pour cette dernière solution. La réaction du président américain Bill Clinton montre que l'on a pris conscience du fait qu'on est arrivé avec le clone Dolly à une situation limite. Cette découverte pose à nouveau le problème du statut de la recherche. Celle-ci est en effet dans notre mythologie moderne, entourée d'une aura sacrée, et nul n'ose la remettre réellement en cause. Il se trouvera toujours quelqu'un pour répondre que toutes les grandes trouvailles sont arrivées par hasard, et qu'il faut chercher dans toutes les directions. L'élaboration d'une réponse éthique, par le comité d'éthique par exemple, avec tous ses aspects juridiques et techniques demande du temps il faut rassembler tous les éléments du dossier et les étudier. Or la science va toujours trop vite.

Les clones, dit-on, pourraient servir de "réserves d'organes" ? Que faut-il en penser ?
Avec cette expérience, on met le doigt sur un deuxième problème que l'on a malheureusement trop souvent abandonné entre les mains de Brigitte Bardot . On en est arrivé à un stade où les animaux ont un statut de choses. Et je ne suis pas sûr que l'on puisse remonter le courant.

Le monde animal n'est-il qu'un simple gisement à la disposition des humains ?
Il faudrait arriver à définir un statut animal. En ce qui concerne les greffes, on s'oriente sans doute vers des possibilités de greffes à partir d'organes d'animaux, rendus compatibles avec l'organisme humain. On parle également de la production par les animaux de produits particuliers comme l'insuline. On met régulièrement en avant les possibilités thérapeutiques, et cela empêche la discussion.

Car qui peut s'opposer à cet argument ?
Cet argument crée l'utopie motrice de notre société technique il faut financer la recherche parce qu'elle permettra de vaincre des maladies terribles. Peut-être qu'un jour, l'un de mes proches ou moi-même bénéficierons de ces techniques... Mais j'avoue être mal à l'aise face à ces évolutions.
Il est un troisième aspect important le fossé se creuse de plus en plus entre les différentes parties du monde. Nous avons affaire à une recherche et une médecine de riches, de très riches même. Nous sommes privilégiés par rapport aux 4/5èmes de l'humanité qui n'ont même pas les vaccins pour vaincre les épidémies courantes...

Tout le monde redoute l'extension de cette technique de clonage à l'homme, quelles en seraient les conséquences ?
Dans une famille, il y a certes un patrimoine génétique commun, mais de nombreuses différences existent entre les individus. Or dans le cas de clones humain il n'y aurait plus d'individualisation, si ce n'est celle due à l'environnement dans lequel les différents clones auraient vécu. Ce serait l'horreur, la folie imaginez cinq clones dans une pièce, on ne saurait plus qui regarde qui.

Pourquoi ferait-on cela, Quelle en serait l'utilité ?
On pourrait imaginer que chacun ait son clone pour l'utiliser en cas de difficultés, ou de problème de santé, par exemple pour remplacer un organe malade..... Mais je crois que face à ce danger, il y aura un sursaut de l'humanité qui passera par des interdictions légales très fortes. C'est d'ailleurs déjà le cas en France (1).

Mais les possibilités techniques existeront, et on peut toujours imaginer un savant fou, un dictateur qui décide de se lancer dans la production de clones humains. Les perspectives ouvertes par cette expérience suscitent de nombreuses craintes...
Tant mieux.  Dans ce cas, la peur est salutaire. Elle réveille les gens, les invite à dresser des barrages. On n'en est pas encore au clonage humain. Alors autant avoir un choc maintenant, pour éviter que l'on n'en arrive là. L'affaire de la vache folle montre combien la persévérance dans des voies anti-naturelles conduit à des catastrophes. Tant que l'on reste dans une logique de rendement, on est pris dans un engrenage la recherche, I'argent, la production...

Dans le cas de Dolly, il y a des intérêts financiers, des brevets à rentabiliser. Le clonage humain, la menace qui nous guette ?
Créer des clones, c'est pire que l'esclavage... On crée un double de soi pour s'en incorporer la puissance.

Faut-il y voir une forme modeme de l'anthropophagie ?
On touche là certainement à ce qui est de l'ordre de l'interdit. Une société ne peut exister sans interdits. Les trois interdits humanisants sont ceux de l'inceste, du meurtre et de l'anthropophagie. Ce dernier est tombé en désuétude, et je pense qu'on pourrait le remplacer par l'interdit du clonage humain. La loi devrait l'interdire, mais il faut aller en amont de la loi, penser en termes d'interdit cela ne se fait pas, c'est tout. D'un point de vue théologique, fabriquer des clones humains, ce serait jouer à l'apprenti sorcier et prendre la place de Dieu. Cela reviendrait aussi à nier les différences qui structurent l'humanité différences entre Dieu et l'homrne, entre les sexes, entre les générations.

Réaliser des êtres identiques, mais espacés dans le temps par une génération, ferait disparaître le sens de l'histoire, de la succession des générations, de l'inscription dans le temps ce serait infernal. Peut-on être optimiste ?
Quelqu'un ne trouvera-t-il pas une bonne raison de fabriquer un clone humain ? Si la raison est vraiment bonne...(rires) . Mais je ne sais pas quelle bonne raison on va trouver.
Qui a jamais argumenté que l'inceste était une bonne chose ? Qui a jamais prétendu, sauf dans le cas des horreurs nazies ou dans le délire, que le meurtre de son prochain est une chose bonne, qu'il faille encourager ?
Si on considère que le clonage humain est de l'ordre de l'interdit, cela permet de garder la distance nécessaire. En constatant les réactions très vives de savants, d'hommes politiques comme Clinton, les peurs suscitées, je reste raisonnablement optimiste, pour peu qu'il y ait une mobilisation de tous pour affirmer qu'il y a là un interdit, une barrière que l'on ne franchit pas. La France est l'un des pays où la législation sur ces questions est la plus complète. La procréation médicalement assistée n'est autorisée que pour pallier l'infertilité d`un couple homme-femme, toute manipulation génétique est exclue, comme de fabriquer des embryons à volonté ou répondant à des critères particuliers. Tout élément du corps humain est hors commerce.

Propos recueillis par Pascal Hickel.

Source : MESSAGER EVANGELIQUE;10
Date de parution : 9 mars 1997


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